Dans notre pays, s'il y a un domaine culturel qui conserve encore son public, c'est bien celui du théâtre. C'est une manifestation qui dépasse l'effet de divertissement. On va au théâtre pour se regarder soi-même. Les comédiens nous renvoient chacun des rôles et des gestes que nous remplissons au fil de notre quotidien. Le secret de cette force de mobilisation du public réside dans l'osmose linguistique. En effet, les pièces sont jouées en berbère et en arabe maghrébin. Le public est varié, de formations diverses, d'âges différents, de profils distincts, mais tous réunifiés par ces langues naturelles du pays, non moins vivantes et qui bousculent la norme langagière scolaire fictivement établie et sans ancrage dans la société. La langue naturelle est ce lieu privilégié de l'écoute, de l'attention, de l'assimilation, de l'intérêt, de l'émotion et du sentiment. Ainsi, le théâtre réconcilie, le temps que dure une pièce, l'homme avec ses "fortunes" linguistiques. Au côté de la parole courante, libre et libérée, la thématique réclame également son intérêt social. L'ensemble achève de former un tout harmonieux. Il est connu que l'on ne peut appliquer des langages contraires au naturel humain, car c'est avec la langue naturelle qu'on apprend à parler, à écouter, à apprécier, à saisir les nuances, les tournures, les articulations et les artifices. Ce sont-là des matériaux dont le théâtre ne peut se passer. Grâce au théâtre, le langage naturel, la parole qui enchante, la thématique, la gestuelle magique qui accompagne les mots et le regard s'associent pour se rebeller face à la standardisation forcée et forcenée, mais surtout gratuitement inutile. Si pour Paul Eluard “les mots de la poésie ne mentent pas”, ceux du théâtre sont une vérité expérimentée et qui ont fait leur preuve qu'aucun artifice ne peut supplanter parce que la langue naturelle rapporte de manière spécifique et profonde la réalité sociale commune. L'engouement que suscitent encore et toujours les chefs-d'œuvre théâtraux des Slimane Benaïssa, Mohya, Azeddine Medjoubi et autres sont un réel qui ne s'encombre guère avec la recherche, incertaine du reste, du prestige langagier plat et sans âme. Ce qui nous ramène au dilemme définitoire de la norme : est-ce ce qui est conforme à ce qui doit être ? à ce que les gens disent ? à ce qu'ils doivent dire ? à l'usage du plus grand nombre ? Bref, au théâtre de chez nous, on se passe de toutes ces fioritures. On se dit tout simplement. A. A. ([email protected])