Vous avez été récemment l'auteur d'une sortie regrettable, autant par la forme que sur le fond, au sujet des Chaouis. Cela a donné lieu, comme il fallait s'y attendre, à un mouvement de protestation qui, pour l'instant et fort heureusement, se limite à des cris de colère seulement. Le pire aurait pu arriver, compte tenu de la situation très préoccupante dans le M'zab où il y a eu des morts, parce qu'on a laissé s'exacerber la colère légitime de populations dont on n'a toujours pas mesuré le désarroi et auxquelles on n'a pas eu la volonté d'apporter la bonne réponse. Certes, il n'existe pas de réelle similitude entre les événements du M'zab et l'agression verbale du pays chaoui, mais il y a bien un point commun : le mépris, fut-il involontaire, d'une partie du peuple algérien. Aux difficultés quotidiennes, à l'incertitude liée au bulletin de santé d'une personne, au drame que vit le M'zab, fallait-il, comme par jeu, frotter des allumettes dans d'autres régions du pays, histoire d'innover dans les meetings pré-électoraux ? Il ne faut pas souffler sur la braise et s'indigner des étincelles. Et quand, de surcroît, on sait que gouverner c'est prévoir, le résultat est incontestablement lamentable. À ceux qui disent que les mots ont dépassé votre pensée, d'autres répliquent que votre fonction a dépassé vos compétences et que les responsables auraient pu faire l'économie de troubles qu'ils auraient eux-mêmes suscités. Voilà un peu la lecture qu'on peut faire de cette affaire, à la lumière des éléments diffusés par les médias. Certes, vous avez exprimé des regrets, présenté des excuses et rassuré tout le monde en déclarant la main sur le cœur que vous "aimez tous les Algériens et toutes les Algériennes". Êtes-vous sûr qu'ils n'ont pas douté de votre compétence plutôt que de votre amour ? Pensez-vous sérieusement que les gens qui viennent aux meetings avaient plus besoin de blagues et de jeux de mots que de travail et de meilleure qualité de soins de santé ? Ceux qui vous écoutent ou qui vous suivent dans la campagne électorale attendent du sérieux, comme on dit. Car, comme le dit le proverbe chinois, hachakoum :"On ne peut avoir une guêpe dans son pantalon et sourire" ou le dicton de chez nous : "C'est quand le ventre est plein qu'il demande à la tête de chanter". Vous comprendrez Monsieur le Premier ministre que les Chaouis ne s'attendaient pas à être les faire-valoir ni à jouer les utilités. Car, dans l'esprit de ces montagnards des Aurès, que vous ne portez pas en haute estime apparemment, vous êtes le premier des ministres et, par déduction, le premier de la classe, le plus compétent, le plus lettré, le plus intelligent ; bref, le plus rassembleur dans des moments aussi difficiles, quand le pays, au bord de la crise de nerfs, a besoin de tout son calme et de beaucoup de sagesse. Comme tous les montagnards, ce sont des gens entiers, accrochés à leurs montagnes et à leurs valeurs, fiers à en être malades et têtus comme des mules. Il suffit d'interroger l'ancienne puissance coloniale pour en être convaincu. Germaine Tillon, dont vous avez certainement lu les recherches ethnographiques sur les Chaouis, revient souvent sur ces qualités qui semblent vous rebuter si on s'en tient à votre formule précautionneuse : "Hacha naâmet rabbi." Je voudrais m'arrêter un instant sur cette formule pour apporter la précision suivante : à Constantine ou ailleurs dans le pays, on a recours à cette formule quand on utilise un mot grossier ou vulgaire pour qualifier toute nourriture, considérée comme un don de Dieu. Dans les autres cas, on dit "hachak ou hachakoum". Vous aurez remarqué, M. le Premier ministre que dans cette adresse, j'ai utilisé à votre égard, le pluriel "hachakoum", car comme vous le savez, le pluriel en arabe peut s'adresser au singulier, par respect ou par condescendance. Le mien est celui qu'on utilise par marque de respect pour la personne et pour la fonction. Dans cette affaire, il y aurait, si vous permettez, trois lectures à faire : 1 - Il y a les aigris, ceux qui pensent qu'il s'agit d'un dérapage, qui ne doit pas prêter à conséquence même s'il a eu lieu par temps de verglas et de très mauvaise visibilité. La solution consisterait alors à confier le véhicule à un pilote plus expérimenté et mieux aguerri. On s'apercevra alors que l'écurie a volontairement éliminé les élèves-pilotes prometteurs et arrêté tout programme de formation ; ce qui expliquerait les piètres performances de la marque et son absence des grands circuits. Une espèce de mépris teinté de fatalisme. 2 - Il y a les magnanimes, ceux qui défendent le Premier ministre en considérant qu'il a été mal compris, qu'il voulait faire de l'humour et qu'après tout, l'énarque d'Alger a le droit lui aussi de faire comme l'énarque de Paris. Le président François Hollande a gravement dérapé sur l'Algérie sans que le ciel nous tombe sur la tête. Certes, Monsieur Sellal n'est pas président de la République. Il est donc énarque d'Alger, seulement, et c'est pour cela qu'il s'est moqué d'une partie seulement du pays. Ceux qui pensent ainsi, vous ont déjà pardonné puisque vous avez fait amende honorable et jurent qu'au fond vous êtes "un brave type". Arrêtons-nous un instant pour rappeler que ce compliment est à double tranchant. "brave" peut signifier aussi : benêt ou idiot inoffensif, hachakoum. Ce sont les mêmes qui vous défendent quand vous inventez "faqaqir" pour dire "fouqara". Ils disent que Ségolène Royal, énarque de Paris elle aussi, a bien inventé "bravitude" et que cela ne lui a valu ni lazzis ni quolibets. Ils ont bien raison d'autant que votre non-maîtrise de l'arabe n'est pas de votre faute et qu'il ne s'agit ni d'un lapsus ni d'un néologisme. Sauf que je dois avouer que votre pluriel, "faqaqir" me plaît bien parce que plus aérien, plus allègre que "fouqara", lequel est plat et sans volume, et renvoie en matière de spiritualité vers la hiérarchie dans le soufisme. Ils pensent aussi que, chargé d'animer la campagne de la présidentielle et de défendre votre mentor, vous auriez choisi d'innover en y mettant plus d'ambiance et plus d'allégresse, en mêlant les rires et les youyous comme seuls savent le faire les vrais professionnels. Que vous auriez eu l'audace d'innover sans chercher à provoquer volontairement la colère des Chaouia. On les entend dire : "Il y a eu un couac ? Il l'a reconnu et s'en est excusé. N'est-ce pas là la preuve de l'absence d'arrière-pensée malveillante, et d'une naïveté, troublante il est vrai ?". Ils ajoutent que oui c'est vrai, qu'on vous a reproché d'avoir été méprisant à l'égard d'une région qui a payé le prix fort pour libérer le pays, que votre mentor avait dit pis que pendre sur la Kabylie et que l'on n'avait pas allumé un bûcher pour autant. Ceux-là vous pardonnent, par mansuétude et un peu par nostalgie car, aiment-ils à rêver, à la cour du Roi il y a deux personnages à qui on pardonne tout : le Roi et le Fou du Roi. Alors respectons l'étiquette disent-ils. 3 - Et il y a enfin ceux qui refusent d'absoudre quiconque toucherait au Sacré. Or l'unité du pays est constitutive du Sacré. La France coloniale s'y était essayée durant des décennies, sans grand succès, en voulant séparer la Kabylie du reste de l'Algérie au prétexte d'une berbérité particulière, dans un pays berbère. Le peuple algérien s'y est opposé en y mettant le prix, et ce n'est pas faire de la hiérarchie dans le patriotisme que de rappeler que les montagnes ont payé le prix fort. C'est l'Histoire. Le peuple algérien, comme d'autres peuples méditerranéens, aime l'humour et l'autodérision, mais renâcle, de par ses traditions, sa culture et sa religion à profaner et à mépriser. Et ce n'est pas faire un mauvais procès à Monsieur Le Premier ministre que de lui rappeler le nécessaire respect de ces valeurs patrimoniales. Une chose est d'amuser la galerie en milieu restreint ou devant un public acquis, une autre est de rire, en public, sur le compte d'autrui, qui plus est, quand de gros orages se font menaçants. Croyez, Monsieur le Premier ministre, à mes fraternelles salutations. S. K. 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