Tebboune subit une intervention chirurgicale réussie sur le pied droit    La demande de liberté provisoire de Rachid Nekkaz rejetée    Les procès en appel de 11 hirakistes renvoyés au 10 mars    Le détenu Mohamed Baba-Nedjar en grève de la faim    Interrogations sur le rôle de l'Anie    Nouveau procès pour le général Saïd Bey    «L'exploitation du schiste n'est pas pour demain»    Pas de marchandises à exporter, ni de navires algériens sillonnant les océans    Quand l'offre dépasse la demande    Taïeb Hafsi invité par Cap-Horizon 2054    L'huile d'olive "Dahbia" finaliste au Dubaï Olive Oil 2021    Perturbation du trafic vers Thenia et Tizi Ouzou    Les Tunisiens ne décolèrent pas    Il veut rendre à l'Amérique son rôle phare dans le monde    L'Espagne ne doit pas céder au «chantage» du Maroc    Réunion d'urgence sur les violences au Darfour    Un prêtre porté disparu dans le Sud-Ouest    Duel à distance entre l'ESS et le MCA    "La JSK n'est pas en crise"    Les Rouge et Noir visent la quatrième victoire de suite    Quatre nouveaux entraîneurs remplacés en une semaine    Les Sanafir se méfient des Aigles    Souibaah et Aiboud également forfaits à Relizane    Découvrez les bienfaits des oméga-3 !    Filets de poulet à la chapelure    Révelez votre beauté, suivez ces rituels    Vu à Alger    Le geste de Setram pour les enfants cancéreux    «Ni repentance ni excuses», tranche Paris    Cheikh Namous, un grand qui a accompagné les plus grands    A Berlin, une danseuse noire pourfend le racisme dans le ballet classique    Les villes sans cœur : l'Algérien vit comme dans un hôtel, toujours prêt à retourner dans son village !    Deux œuvres algériennes en lice    "Il n'y a qu'en Algérie où on conteste nos symboles"    Jijel : Amarrage d'un bâtiment français à Djendjen    Coronavirus : 2849 décès depuis le début de l'épidémie    La dernière Foggara de Tamentit se meurt    Récifs artificiels : en Algérie, des expériences timides    «En 1981, les Américains ont proposé l'Algérie pour le prix Nobel»    Créances impayées: La Sonelgaz sommée de sursoir aux coupures d'électricité    Football - Ligue 1: Indécision à tous les niveaux !    L'inspection régionale de la police de l'Ouest dresse son bilan: Plus d'un million de comprimés psychotropes saisis en 2020    Tlemcen - Vaccination contre la Covid-19 : des préparatifs et des interrogations    BIDEN, DIDEN ET L'UTOPIE    La pression est la force appliquée à la surface pressée    Cheikh Namous, une vie consacrée à la musique    Il était habité de la passion de savoir et de partager    Le président de la République ordonne la distribution de la copie originale    







Merci d'avoir signalé!
Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.





"Ce conflit résulte d'un dérèglement des rapports politiques entre l'état fédéral et les régions"
Eloi Ficquet, maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris
Publié dans Liberté le 01 - 12 - 2020

Eloi Ficquet est à la fois historien et anthropologue spécialiste des pays de la Corne de l'Afrique. Il estime que deux lignes s'affrontent en Ethiopie. "D'une part, une ligne nationaliste prônant un Etat centralisé, plus fort et plus autoritaire, et d'autre part, une ligne qui a pour vision un fédéralisme où chaque région gagnerait plus d'autonomie."
Liberté : Peut-on parler de guerre en Ethiopie, après plus de deux semaines de violences opposant le gouvernement d'Addis Abeba aux dissidents du Tigré ?
Eloi Ficquet : C'est un conflit qui oppose des forces armées importantes, une force armée fédérale d'une part, et d'autre part une force armée régionale dans un Etat fédéral, où les régions ont un degré d'autonomie, d'existence politique assez forte.
Oui, c'est une forme de guerre intérieure qui implique différents niveaux, engageant des armées conventionnelles, avec des militaires professionnels qui sont engagés, mais aussi des milices locales qui interviennent aussi dans le conflit. C'est-à-dire que cette guerre revêt de multiples dimensions.
Vous voulez dire qu'il y a des milices impliquées aux côtés de l'armée fédérale dans ce conflit...
Oui, ce conflit résulte d'un dérèglement des rapports politiques entre l'Etat fédéral et les régions fédérées.
Le Tigré a exprimé des désaccords par rapport à l'organisation du pouvoir fédéral. Un autre niveau de la crise est plus local, opposant deux régions fédérées, le Tigré et l'Amhara.
Des désaccords frontaliers les opposent de longue date, pour des territoires où plusieurs populations sont installées, chacune revendiquant d'avoir précédé l'autre.
Il y a donc des enjeux dans l'attribution des ressources au niveau de ces territoires limitrophes.
C'est à ces enjeux que les rivalités régionales répondent, par une instrumentalisation des différences linguistiques et culturelles, alors que ces populations sont très proches, même religion chrétienne orthodoxe, mêmes références culturelles, langues assez proches. Encore une fois, ce sont principalement des désaccords politiques qui ont déclenché ce conflit.
Cette guerre est-elle le résultat de l'échec du Premier ministre Abiy Ahmed ou de tout un système de gouvernance, basé sur le fédéralisme ethnique ?
Ça semble plutôt être l'échec d'un processus de transition, dont Abiy Ahmed est l'une des figures, au sein d'un système de pouvoir. Abiy Ahmed n'est pas venu au pouvoir en étant élu par le peuple sur un programme.
Il a été désigné par le parti de coalition au gouvernement pour gérer une situation de crise, répondre à des mouvements de protestation populaire.
C'est par tractations internes entre les partis formant cette coalition qu'il a été désigné, avec l'objectif de réorganiser et de restructurer les équilibres politiques au sein de la société éthiopienne.
Mais les délais étaient très courts, parce qu'Abiy Ahmed a été investi en mars 2018 et il n'avait que deux ans pour agir avant les élections qui étaient programmées, selon les délais constitutionnels, pour le printemps 2020.
Donc le Premier ministre disposait de peu de temps pour réorganiser, de fond en comble, l'espace démocratique éthiopien.
Dès les premiers mois de son mandat, Abiy Ahmed a annoncé de nombreuses réformes, s'est réconcilié avec les pays voisins, en particulier l'Erythrée, et de façon très courageuse il a permis de réintégrer des forces politiques qui avaient été bannies et exilées auparavant. Avant M. Abiy, le régime s'était replié sur une forme de parti-coalition, d'apparence diversifiée, mais en fait monolithique et unique.
La transition menée par l'actuel Premier ministre éthiopien a permis une réouverture du champ politique, avec des acteurs qui étaient exclus.
Un travail de coordination aurait dû permettre à tous ces acteurs politiques de participer au jeu démocratique, en se mettant d'accord sur un code de bonne conduite. Mais des désaccords profonds se sont exprimés. Deux lignes politiques principales s'affrontaient.
D'une part, une ligne nationaliste et contraire à l'idée de fédération, prônant un Etat centralisé, plus fort et plus autoritaire, et d'autre part, une ligne qui a pour vision un fédéralisme où chaque région gagnerait plus d'autonomie. Jusqu'à présent, le régime était dans une position intermédiaire de fédéralisme fortement centralisé.
Avec le retour de forces d'opposition, deux conceptions de l'Etat s'opposaient : une option de grande unification nationale et l'autre beaucoup plus confédérale, avec des entités politiques plus autonomes. Cette question fondamentale aurait dû être débattue dans la société, entre les acteurs politiques, à travers une campagne électorale posant ces questions-là.
Mais, pour diverses raisons, de mouvements de protestation, de désordres politiques internes, ce débat n'a pas pu être mené. Ensuite, la pandémie de coronavirus a rendu caduc le calendrier des élections. Et c'est là où les pro-fédéralistes ont protesté, considérant que le cadre constitutionnel était menacé. Ils ont demandé à ce que cette situation exceptionnelle, liée à la pandémie de Covid-19, soit réglée par non pas le gouvernement en place, mais plutôt par une forme de concertation généralisée entre toutes les forces politiques pour gérer cette phase transitionnelle et permettre l'organisation d'élections.
Mais les considérations ethnico-nationalistes dont vous parlez suffisent-elles pour justifier l'enclenchement de cette guerre, puisque vous-même vous évoquez aussi la dimension foncière de la permanence de ce conflit ?
Comme je l'ai dit, il y a plusieurs dimensions qui se chevauchent. L'élément ethnique lié au projet politique national et la façon dont chaque entité politique constitutive se reconnaît dans ce projet.
Avant que la guerre ne se déclare dans le Tigré, d'autres peuples avaient exprimé leur mécontentement. Jusqu'au mois de juillet dernier, ce sont surtout les protestations des Oromo, très grand peuple au sud du pays, qu'on entendait.
Le Premier ministre est l'un des représentants de ce peuple, mais d'autres politiciens Oromo contestaient sa représentativité, rejetant son projet politique intégrateur.
En juillet dernier, plusieurs leaders de l'opposition Oromo ont été incarcérés, suite à d'importants mouvements de protestation mobilisant la jeunesse. La crise politique n'est donc pas focalisée sur la seule région du Tigré sur un seul peuple. C'est une crise plus systémique.
Mais les tensions ses sont polarisées sur cette région, puisque les Tigréens, sous l'égide du TPLF (Front de libération du peuple du Tigré) ont dirigé le pays pendant 25 ans.
En 2018, les dirigeants tigréens se sont retirés sur leur territoire pour laisser gouverner Abiy Ahmed et ses alliés.
Cependant, ils estiment en quelque sorte être les gardiens de la Constitution, parce qu'ils en avaient été les architectes et qu'ils ont une un rôle à jouer en se montrant exemplaires dans leur propre région.
C'est pour cette raison qu'ils n'ont pas accepté le report des élections sine die, considérant que la prolongation indéfinie du mandat d'Abiy Ahmed présentait un risque de dérive dictatoriale, une violation de la Constitution qui ouvrait une brèche, selon leur point de vue. Par défi, pour signifier qu'ils incarnent l'esprit de la Constitution, ils ont organisé une élection dans leur région. Ils voulaient aussi signifier que leur légitimité tient de l'élection populaire, tandis que le Premier ministre, lui, n'a pas été élu.
Ainsi, cette élection régionale dans le Tigré a créé une crise de légitimité, l'Etat fédéral considérant ce scrutin illégitime et, réciproquement, l'Etat régional ne reconnaissant plus l'autorité des institutions centrales.
Par conséquent, le gouvernement fédéral ne versait plus de budget au Tigré ni d'aide alimentaire, alors que la région a été sévèrement frappée par des attaques de criquets pèlerins. S'en est suivie une montée de tensions, une escalade verbale qui a bloqué les possibilités d'arriver à régler ce différend politiquement.
D'une certaine façon, l'épreuve de force militaire est devenue inévitable, parce que chacun menaçait l'autre de représailles militaires. Et c'est ce qui s'est produit.
Donc, cette instabilité en Ethiopie peut-elle être imputée à l'élite politique ou à la persistance des rivalités intercommunautaires ?
Oui, les rivalités intercommunautaires existent encore. Mais ce n'est pas le facteur principal. Ces rivalités sont excitées et attisées par cette instabilité politique générale. Cela permet de mobiliser des troupes paramilitaires et des jeunes miliciens qui vont aller au combat motivés par des idées de vengeance à cause de ressentiments qui sont nourris depuis des années.
Mais ce n'est pas cela qui a déclenché ce conflit.
Ces problèmes intercommunautaires auraient pu être résolus par une reprise en main politique, en proposant des solutions inventives dans le cadre du fédéralisme pour considérer que ces territoires contestés sont des territoires mixtes, avec des possibilités d'administration mixte, etc., parce que, historiquement, ce sont des territoires marginaux, isolés, habités par des populations qui sortent un peu du cadre ordinaire. Le politique a instrumentalisé ces ressentiments pour accentuer ces clivages et s'assurer des soutiens.

Entretien réalisé par : Lyès MENACER


Cliquez ici pour lire l'article depuis sa source.