C'est au moment où l'impérialisme recule qu'il fait du bruit. C'est au moment où un empire sort de la scène de l'histoire qu'il joue au théâtre. C'est au moment où il agonise qu'il déploie ses séniles forces armées pour se persuader qu'il peut pérenniser son hégémonie, recouvrer sa puissance. L'opération américaine du 3 janvier au Venezuela ne constitue pas une victoire, mais une retraite déguisée, mise en scène avec tout l'arsenal du spectacle impérial. Une opération sans guerre, symptôme de faiblesse. Trump a voulu apparaître en César tropical. Kidnapping du président vénézuélien, déclarations tonitruantes, pétrole proclamé «américain». Mais où sont les marqueurs classiques de la domination impérialiste victorieuse ? Pas de putsch sanglant à la chilienne. Pas de stades transformés en camps. Pas de dictature militaire installée. Pas même une opposition «démocratique» adoubée et mise au pouvoir. Comparée au Guatemala de 1954, au Chili de 1973 ou aux épisodes classiques de l'impérialisme conquérant et triomphant yankee, l'opération menée à la dérobée, en pleine nuit pour ne pas perturber le sommeil des Vénézuéliens, est délibérément limitée, presque timorée. Les seules victimes sont des mercenaires de second rang, des étrangers sacrifiés sur l'autel de la nouvelle alliance entre Caracas et Washington. La preuve : l'Etat vénézuélien reste intact. Le régime demeure identique. Le peuple heureusement indemne. De tout temps, un impérialisme sûr de lui ne se contente pas de symboles. Il déploie avec assurance sa force. Hier encore, à son apogée hégémonique incontestée, l'empire américain n'hésitait pas à mobiliser 500 000 GI's pour attaquer un pays souverain, notamment l'Irak, pour déverser sans scrupule un déluge de bombes sur des populations civiles. Aujourd'hui, depuis son entrée en déclin, par crainte d'une réaction hostile et insurrectionnelle interne, l'empire sous traite ses guerres, notamment en Ukraine et à Gaza. Les fameuses guerres de proxy. Ou bien il s'engage à reculons, en déployant davantage une rhétorique comminatoire tonitruante qu'une armée pleine d'assurance en ses capacités militaires. Le grand bluff d'un empire à bout de souffle Pour ce qui est du Venezuela, pour ne pas perdre la face, accélérer l'effondrement total de son pays, Trump, en proie à une fronde quasi insurrectionnelle conduite par des Américains paupérisés et opposés à toute guerre, a dû recourir à des intimidations belliqueuses et tractations secrètes pour faire plier les dirigeants de Venezuela. Résultat, l'Etat vénézuélien n'a pas résisté. Il a coopéré. Défense anti-aérienne «débranchée», absence de riposte, continuité du régime : tout indique un accord tacite entre Washington et Caracas. Pour ceux qui s'étonnent du retournement d'alliance opéré par Caracas, il suffit de rappeler que le chavisme n'a jamais été un courant révolutionnaire. C'est un bonapartisme rentier, un péronisme tropical adossé à la rente pétrolière. Sa collaboration ponctuelle avec les différents impérialistes (russe, chinois, et désormais états-unien) est conforme à sa nature de classe bourgeoise. La mythologie «anti-impérialiste» chaviste s'effondre dès que la vente du pétrole est garantie. Pour rappel, le Venezuela dispose des premières réserves mondiales de pétrole, estimées à environ 303 milliards de barils (AIE, 2023). Il s'agit majoritairement de pétrole lourd ou extra-lourd, historiquement central pour l'appareil de raffinage américain. Les Etats-Unis produisent principalement du pétrole léger, tandis qu'une part décisive de leurs raffineries – notamment dans la région du Golfe du Mexique – est spécialisée dans le traitement de bruts lourds, indispensables à la production de diesel, de carburants industriels et de bitume. Depuis l'embargo de 2019, Washington a compensé cette absence par des importations canadiennes, qui représentent aujourd'hui près de 60 % du pétrole lourd importé. Cette solution accroît cependant les coûts et la dépendance stratégique. Dans ce contexte, la remise en cause implicite de l'embargo vénézuélien apparaît moins comme une victoire impérialiste que comme une réponse contrainte à une impasse énergétique. Un triomphe de façade : une crise de fond Les déclarations de Trump affirmant que le pétrole vénézuélien serait désormais «américain» relèvent davantage de la mise en scène politique que d'une réelle conquête. En réalité, elles signalent une inflexion stratégique : la nécessité pour les Etats-Unis de réintégrer le Venezuela dans leurs circuits d'approvisionnement, malgré l'échec des sanctions. Ce type de discours agressif ne vise qu'à masquer un recul économique sous une rhétorique de domination. Cela étant, dans cette opération théâtralisée de Venezuela, le véritable adversaire est la Chine. Le cœur de l'affaire n'est pas Caracas, mais Pékin. Les investissements chinois massifs faisaient basculer progressivement le Venezuela dans l'orbite russo-chinoise. Au vrai, avec son opération éclair soldée par le rapt de Maduro, Trump ne conquiert rien : il défend un reste, un vieux bijou de famille menacé par les nouveaux riches de l'impérialisme chinois. Trump n'est ni un génie ni un fou. Il est le bateleur d'un impérialisme sur la défensive, contraint de transformer un repli économique en triomphe médiatique.En effet, loin de signaler une montée en puissance des Etats-Unis, cette opération révèle une contrainte structurelle de l'économie américaine, liée à la dépendance au pétrole lourd vénézuélien et à la recomposition contemporaine des hiérarchies impérialistes. L'impérialisme américain n'avance plus, il tente de ralentir son déclassement. Avec l'opération Vénézuélien, tout comme les prochaines interventions militaires planifiées, annoncées avec beaucoup d'éclat, notamment contre le Groenland, l'impérialisme américain ne se renforce pas : il tente de conserver l'accès à des ressources stratégiques face à la concurrence chinoise. En réalité, l'intervention américaine au Venezuela ne saurait être interprétée comme un durcissement impérialiste. Elle constitue plutôt le symptôme d'une crise structurelle de l'hégémonie états-unienne. Elle exprime la contradiction centrale du capitalisme états-unien contemporain : une économie toujours dépendante des ressources énergétiques mondiales, mais de plus en plus incapable d'en contrôler politiquement l'accès, sous la pression conjointe de la Chine, de la recomposition géopolitique du Sud et de l'affaiblissement de ses mécanismes classiques de subordination. L'intervention à Caracas apparaît ainsi moins comme une démonstration de force que comme une tentative désespérée de compenser un déclin stratégique.