Figure emblématique de la scène artistique algérienne, Djaffar Bek occupe une place singulière dans l'histoire du théâtre populaire, du sketch radiophonique et du music-hall. Comédien, chansonnier et humoriste, il a marqué durablement le paysage culturel national par un humour engagé, accessible et profondément ancré dans le quotidien des Algériens. Son œuvre, nourrie par son parcours militant et son sens aigu de l'observation sociale, continue aujourd'hui encore d'être diffusée, commentée et transmise. Né à La Casbah d'Alger en 1927, Djaffar Bek, de son vrai nom Abdelkader Cherrouk, appartient à cette génération d'artistes pour lesquels la création artistique fut indissociable du combat politique et de l'éducation populaire. Il demeure l'un des pionniers du sketch en Algérie, convaincu que le rire pouvait être un outil puissant de sensibilisation et de citoyenneté. Un parcours forgé par l'engagement national Avant de se consacrer pleinement à la scène, Abdelkader Cherrouk s'engage très tôt dans la vie collective et nationale. Jeune scout musulman, il rejoint ensuite les rangs de l'Armée de libération nationale (ALN) comme infirmier. Il soigne alors les blessés parmi les moudjahidine, vivant de près la réalité du combat pour l'indépendance. À la fin des années 1950, il intègre la troupe artistique du Front de libération nationale (FLN), dirigée par Mustapha Kateb. Cette troupe joue un rôle essentiel dans la mobilisation culturelle, utilisant le théâtre comme moyen de conscientisation et de résistance. Djaffar Bek y interprète d'abord des rôles dramatiques dans des pièces marquantes telles que Les Enfants de novembre et El Khalidoun (Les Eternels), qui mettent en scène la lutte du peuple algérien et ses sacrifices. L'après-indépendance et l'essor du sketch satirique Après l'indépendance, Djaffar Bek rejoint la Radio et la Télévision nationales le 28 octobre 1962. Il amorce alors un tournant charnière dans sa carrière en se consacrant pleinement à l'humour satirique. Auteur et interprète, il écrit et joue de nombreux sketchs qui dissèquent avec finesse les travers de la société algérienne, sans jamais sombrer dans la caricature gratuite. Son sketch El Birokratiya reste l'un des plus emblématiques de cette période. À travers une satire mordante mais accessible, il y dénonce les lourdeurs administratives et les absurdités du quotidien, donnant au public un miroir critique de sa propre réalité. Djaffar Bek crée également plusieurs émissions radiophoniques et télévisuelles devenues populaires, dont El Bachacha (Gaieté et sourire) et Minkoum wa Ilaykoum, qui s'inscrivent durablement dans la mémoire collective. Un répertoire musical audacieux et populaire Parallèlement au sketch, Djaffar Bek développe un riche répertoire de chansons comiques et satiriques. Des titres comme Eddinaha, Ya Djelloul Er'Rock'n'Roll, Alif El Ba oua Ta, Maskine Elli Makrach, Sid Ech'Cheikh ou encore Ana Mellit illustrent son sens du verbe, son goût pour le jeu de mots et son ouverture musicale. Précurseur dans son domaine, il introduit dans ses compositions des influences alors peu répandues en Algérie, notamment le rock'n'roll et le jazz, contribuant ainsi à leur diffusion auprès du grand public. Cette audace artistique, alliée à un langage populaire, a permis à son œuvre de toucher toutes les générations. Djaffar Bek s'est éteint le 31 janvier 2017 à l'âge de 90 ans, laissant derrière lui un héritage culturel considérable. Depuis, ses sketchs, chansons et interviews continuent d'être rediffusés à la télévision nationale et largement partagés sur Internet. Plusieurs de ses compagnons de route ont souligné la nécessité de rassembler son œuvre dans un documentaire afin de préserver la mémoire de ce parcours exceptionnel. Artiste modeste mais majeur, Djaffar Bek incarne une époque où l'humour était à la fois un art, une arme et un acte citoyen. À travers son œuvre, c'est tout un pan de la mémoire culturelle algérienne qui demeure vivant.