Une équipe de bibliothécaires a vécu ce que beaucoup qualifient déjà de moment charnière dans l'histoire des livres anciens. En octobre 2025, au cœur de la Universitäts- und Landesbibliothek Sachsen-Anhalt à Halle, une simple opération de numérisation d'anciens volumes a mené à la mise au jour d'un fragment de parchemin d'une rareté exceptionnelle. Ce dernier, vieux de plus de 1 100 ans, avait été dissimulé non pas en tant que texte autonome, mais comme matériau de reliure d'un ouvrage plus récent, datant du XVIe siècle et contenant des écrits réformateurs. La pratique pourrait paraître anecdotique, presque banale : au tournant du monde médiéval vers l'époque moderne, il était courant de réutiliser des parchemins plus anciens — solides, coûteux et facilement disponibles — pour renforcer ou habiller les couvertures de livres imprimés en papier. Ce que les spécialistes appellent « binding waste » renvoie à ces restes de manuscrits découpés et appliqués dans les structures des reliures, parfois sans souci de préservation du texte. Un fragment qui raconte deux histoires Ce fragment découvert à Halle est à la fois médiéval et antique. Les premiers examens paléographiques et linguistiques montrent qu'il s'agit d'une portion de la célèbre œuvre de médecine De materia medica du médecin et pharmacologue gréco-romain Pedanios Dioskurides (vers 40–90 ap. J.-C.), transmise ici dans une traduction latine réalisée au début du Moyen Âge — probablement au IXe siècle. «Dieses ist ein absoluter Glücksfall » : « C'est une chance inouïe », confiait Dr. Julia Knödler, responsable des collections historiques, au sujet de cette trouvaille qui permet d'entrevoir une tradition de transmission des savoirs médicaux souvent absente des catalogues connus. (via Forschung und lehre) Ce texte ancien, bien qu'incomplet, n'est pas anodin : il évoque notamment l'usage thérapeutique de la figue sèche pour soulager des affections des reins et de la vessie, ainsi que des figues fraîches comme laxatif doux, des remèdes bien documentés dans les sources antiques de pharmacopée. De l'oubli à la lumière Ce qui interpelle d'emblée, c'est le parcours matériel de ce parchemin. Usé et recoupé pour servir de support matériel à une reliure du XVIe siècle, il a échappé longtemps à toute attention jusqu'à ce que les caméras et logiciels de numérisation moderne permettent d'examiner les fonds de près. Loin d'être un simple « déchet », ce morceau de parchemin fut en son temps perçu comme un matériau utilisable plutôt qu'un objet d'étude — un sort partagé par des milliers de manuscrits désormais connus, ou redécouverts, dans les structures de livres anciens. Ce phénomène n'est pas unique à Halle : les collections scientifiques et patrimoniales patrimoniales du monde entier recèlent des fragments similaires — parfois latins, parfois hébreux, parfois en d'autres langues — qui ont survécu sous forme de rebus de reliures, maintenant étudiés grâce à des projets internationaux de numérisation et de catalogage (comme Fragmentarium, base collaborative dédiée aux fragments médiévaux). Une découverte d'envergure Au-delà de l'émotion de la découverte elle-même, ce fragment revêt un intérêt scientifique majeur, car De materia medica est l'un des traités les plus influents de la médecine antique occidentale. Longtemps utilisé comme référence dans les écoles de médecine jusqu'aux débuts de la Renaissance, l'ouvrage de Dioskurides décrit plus de 800 remèdes à base de plantes, de minéraux et de substances animales, et a servi de lien entre savoirs gréco-romains et pratiques médicales médiévales et modernes. Même après l'avènement de l'imprimerie, les vieux manuscrits n'étaient pas considérés comme des trésors à préserver systématiquement : ils ont souvent été découpés et réutilisés, ce qui, ironiquement, a permis à de précieux textes d'échapper à une destruction totale. Le fragment de Halle illustre ainsi la richesse insoupçonnée des bibliothèques historiques et la façon dont les livres eux-mêmes, entremêlant matières et contenus, deviennent des témoins de l'histoire de la pensée. Aujourd'hui, le parchemin est en cours de restauration et d'étude scientifique approfondie. Une fois analysé et transcrit, il fera l'objet d'une mise à disposition numérique qui enrichira les corpus de textes médiévaux et antiques. Et pourquoi pas, suscitera de nouvelles recherches sur la transmission des savoirs médicaux à travers les âges.