L'ère n'est plus aux luttes d'indépendance nationales mais aux dépendances coloniales. Le capital impérialiste ne tolère plus les lubies des mouvements de libération nationale, ni les caprices des indépendantistes. Désormais, les peuples doivent rentrer dans le rang de la mondialisation américano-sioniste, s'intégrer à la nouvelle configuration géopolitique colonialiste ou s'effacer brutalement de l'histoire. Les grandes épopées du XXe siècle – du FLN algérien au Viet Minh vietnamien, du MPLA angolais au FRELIMO mozambicain – apparaissent comme des parenthèses révolues. Ce qui hier semblait une marche irrésistible vers la souveraineté n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir toléré à condition de ne plus inspirer personne. La punition des pays insoumis La normalisation se fait désormais par la guerre, l'embargo ou la déstabilisation. L'Irak, coupable d'avoir voulu exister en dehors du contrôle occidental, fut écrasé par deux invasions successives, ruiné par des sanctions et démantelé. La Libye de Kadhafi, qui rêvait d'une Afrique indépendante financièrement, fut pulvérisée en 2011 par l'OTAN. La Syrie, rétive aux plans géopolitiques de Washington et de Tel-Aviv, fut livrée à une guerre interminable. En Amérique latine, le Chili de Salvador Allende fut renversé en 1973 pour avoir osé nationaliser ses richesses. Le Venezuela chaviste, longtemps présenté comme un bastion de résistance à l'hégémonie américaine, a fini par subir le sort réservé aux pouvoirs jugés trop indépendants : après des années de sanctions, de blocus financier et de tentatives de déstabilisation, Washington est passé de la pression économique à l'intervention directe. Début 2026, une opération militaire américaine à Caracas a conduit à la capture du président Nicolás Maduro, officiellement accusé de narco-terrorisme, et à l'installation d'un gouvernement intérimaire immédiatement reconnu et encadré par les Etats-Unis. Ce basculement brutal a transformé un Etat naguère récalcitrant en pouvoir désormais aligné sur les intérêts stratégiques et pétroliers de Washington, illustrant jusqu'à la caricature la méthode contemporaine de l'empire : étrangler économiquement, renverser politiquement, puis intégrer de force dans son orbite. Partout le même avertissement : aucune nation n'a le droit de s'écarter de la ligne impériale. La Russie : le retour des annexions classiques Mais l'effacement des indépendances nationales ne relève pas uniquement du camp occidental. L'ère impériale n'est pas l'apanage d'un seul bloc impérial : elle traverse désormais l'ensemble du système international. L'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 a rappelé brutalement que la logique des grandes puissances reste fondamentalement la même. Sous prétexte de protéger des populations russophones et de défendre sa « profondeur stratégique », le pouvoir de Vladimir Poutine a procédé à l'annexion de la Crimée dès 2014, puis, huit ans plus tard, à l'absorption unilatérale de plusieurs régions ukrainiennes : Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson. Quelles que soient les justifications avancées, il s'agit d'un retour sans fard aux méthodes du XIXe siècle : redécoupage des frontières par la force, négation du droit des peuples voisins à choisir librement leur destin, remise en cause frontale de la souveraineté d'un Etat reconnu. Ce précédent ukrainien confirme une réalité dérangeante : dans le monde contemporain, l'indépendance nationale ne pèse plus lourd face aux ambitions géopolitiques des grandes puissances, qu'elles soient américaines, européennes, chinoises ou russes. L'ère impériale ne connaît plus de camps moraux, seulement des zones d'influence. Ce mécanisme n'est pas nouveau. En 1953, l'Iran de Mossadegh fut renversé pour avoir voulu nationaliser son pétrole. En 1954, le Guatemala d'Arbenz connut le même sort pour avoir défié les intérêts américains. Patrice Lumumba au Congo, Thomas Sankara au Burkina Faso, tant d'autres dirigeants du Sud ont payé de leur vie la volonté d'une véritable souveraineté. L'indépendance politique n'est acceptée qu'à condition de rester fictive. La Palestine : symbole absolu L'exemple le plus tragique demeure celui des Palestiniens. Depuis 1948, leur peuple est méthodiquement dépossédé, chassé, parqué, bombardé. Leur terre se rétrécit année après année, leurs droits disparaissent, leur existence même est niée. Ainsi que l'exemple palestinien le démontre tragiquement, un peuple peut aujourd'hui être victime d'un nettoyage ethnique et d'un génocide, au vu et au su du monde entier, sans que rien ne vienne entraver la machine coloniale. La Palestine est devenue le laboratoire contemporain de l'effacement des nations récalcitrantes. Le Sahara occidental : l'enterrement programmé de l'autodétermination À ce tableau s'ajoute désormais le cas emblématique du Sahara occidental. Ancienne colonie espagnole jusqu'en 1975, ce territoire devait, selon le droit international, accéder à l'autodétermination. Une Mission des Nations unies – la Minurso – fut créée en 1991 pour organiser un référendum permettant au peuple sahraoui de choisir entre indépendance et rattachement au Maroc. Ce référendum n'a jamais eu lieu. Depuis près d'un demi-siècle, le Maroc occupe de fait le territoire, marginalisant progressivement le Front Polisario et la République arabe sahraouie démocratique. Ce qui devait être une décolonisation inachevée s'est muée en annexion silencieuse. Le basculement diplomatique s'est accéléré ces dernières années. En 2020, les Etats-Unis ont reconnu officiellement la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Israël. L'Union européenne et la France ont, de fait, accompagné ce mouvement. Le tournant décisif est intervenu le 31 octobre 2025 : ce jour-là, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté la résolution 2797. Pour la première fois, un texte onusien a désigné le plan d'autonomie proposé par le Maroc en 2007 comme « la référence principale » des négociations politiques. Autrement dit, l'option de l'indépendance par référendum, cœur historique du dossier, est reléguée au second plan au profit d'une solution interne sous souveraineté marocaine. Ainsi s'est refermé, presque sans bruit, l'un des derniers grands dossiers de décolonisation du XXe siècle. Le Sahara occidental, juridiquement non autonome, est politiquement devenu marocain. Le message est limpide : même appuyé par le droit international, un peuple n'a aucune chance lorsque les intérêts géostratégiques en décident autrement. Nouvelles annexions : vieux impérialisme La logique ne s'arrête pas au Maghreb. Le Groenland, soudain déclaré « stratégique » par Washington, se voit menacé d'annexion par Donald Trump. Le Canada lui-même est sommé de s'aligner comme un simple territoire périphérique. Partout se répète le même scénario : les frontières ne valent que tant qu'elles servent les puissants. L'impérialisme contemporain n'a même plus besoin d'armées d'occupation permanentes. Il impose des dépendances par la dette, les sanctions, les bases militaires, les plans d'ajustement structurel. Hier on envoyait des soldats ; aujourd'hui on envoie le FMI ou on décrète de taxes douanières (Trump). Hier on imposait des gouverneurs coloniaux ; aujourd'hui des gouvernements « réformateurs ». Hier on parlait de civilisation ; aujourd'hui de gouvernance. La forme change, pas la domination. La souveraineté nationale est devenue une fiction tolérée. Les Etats peuvent arborer des drapeaux, mais pas décider de leur destin. Ils peuvent voter, mais pas s'écarter des règles fixées par l'empire. Les indépendances conquises hier par l'Inde, l'Algérie, le Vietnam ou Cuba apparaissent comme les derniers éclats d'une époque désormais refermée. L'ordre mondial se présente comme défenseur du droit, de la « démocratie » et des libertés. En réalité, il n'admet qu'une seule règle : celle du plus fort. S'intégrer ou disparaître. Se soumettre ou être détruit. Tel est le nouveau dogme géopolitique, credo géostratégique. Et l'on ose appeler cela, avec un cynisme achevé : « l'ordre international fondé sur des règles ». « La libération des peuples ne peut être obtenue par la formation d'Etats séparés» Derrière les discours sur la « démocratie » et le droit international, le capitalisme mondial revient à sa nature originelle : prédation, captation, colonisation. Les peuples ne sont plus libérés, ils sont alignés ; les Etats ne sont plus souverains, ils sont sommés d'obéir. Là où hier régnaient les administrateurs coloniaux, dominent aujourd'hui les multinationales, les sanctions et les interventions militaires. Le système ne crée plus, il pille ; il n'intègre plus, il annexe ; il ne persuade plus, il contraint. La parenthèse des indépendances nationales se referme. Le monde retrouve sa vieille loi impériale : les puissants décident, les faibles se soumettent. Dans La question nationale et l'autonomie (1908-1909), Rosa Luxemburg écrit sans ambiguïté : « Le prétendu "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" n'est qu'une phrase métaphysique, une formule vide de contenu réel dans le cadre du capitalisme. » Et elle précise aussitôt : « La libération des peuples ne peut être obtenue par la formation d'Etats séparés, mais seulement par le renversement du capitalisme à l'échelle internationale. » Ce constat éclaire d'un jour saisissant la situation présente. Les indépendances nationales, loin d'avoir ouvert une ère de souveraineté véritable, se sont révélées n'être qu'une illusion historique. Dès le début du XXe siècle, la révolutionnaire allemande affirmait que l'avenir ne passerait pas par la multiplication de nouveaux Etats, mais par la révolution prolétarienne mondiale. L'histoire, un siècle plus tard, lui donne raison : les souverainetés proclamées ont cédé les unes après les autres devant l'empire du capital. La véritable émancipation ne viendra donc pas du maintien d'Etats-nations concurrents et dominés, mais de leur dépassement dans une communauté humaine affranchie des classes, des frontières et de toute domination.