Abderrezak Ibn Hamadouche El-Djazaïri naît à Alger en 1695 dans une famille d'artisans. Son père ainsi que son oncle maternel exercent le métier de tanneur, une activité courante dans la société urbaine de l'époque. Rien ne semble donc prédestiner ce jeune garçon à devenir l'un des savants les plus remarquables de son siècle. Pourtant, très tôt, il manifeste une curiosité intellectuelle qui dépasse largement les cadres traditionnels de l'enseignement. À proximité de la Grande Mosquée d'Alger, Ibn Hamadouche possède un petit magasin qui sert bien davantage qu'à des activités commerciales. Ce lieu devient progressivement un espace de travail et d'échanges intellectuels : il y étudie, copie des manuscrits et reçoit d'autres érudits pour discuter de sciences et de médecine. Ce cadre modeste se transforme ainsi en véritable salon scientifique où se confrontent les idées. Contrairement à nombre de ses contemporains, qui privilégient principalement les études religieuses et littéraires, Ibn Hamadouche s'oriente vers les sciences naturelles et les savoirs expérimentaux. Cette curiosité scientifique, inhabituelle pour l'époque, lui vaudra plus tard d'être comparé par l'historien Saadallah à des figures comme Galilée ou Newton, tant pour son indépendance intellectuelle que pour son esprit critique face aux conceptions dominantes. Une formation nourrie par les grands textes scientifiques La culture scientifique d'Ibn Hamadouche repose sur une lecture attentive des grands ouvrages hérités de la tradition savante arabe et grecque. Il étudie notamment les travaux d'Euclide en mathématiques ainsi que les écrits médicaux de Galien et d'Avicenne. Il s'intéresse également aux contributions d'érudits musulmans comme al-Qalasadi ou encore Ibn Rochd. Parmi les ouvrages qui ont marqué sa formation figurent le traité de calcul d'El Kassali, l'explication de Mohamed Snoussi consacrée à l'astrolabe, ainsi que plusieurs écrits attribués à Avicenne, dont le Canon de la médecine et les Talassim. Il consulte aussi des textes historiques et biographiques, comme ceux d'El Malti consacrés aux savants et aux médecins. Son intérêt ne se limite pas à la médecine ou aux mathématiques. Il s'intéresse également à la logique et à divers domaines scientifiques, ce qui témoigne d'une approche encyclopédique du savoir. Parmi les ouvrages qu'il étudie figure même un traité d'Abderrahmane el-Fassi consacré aux bombes, preuve de la diversité des sujets qui nourrissent sa réflexion. Les voyages, une école du savoir L'une des caractéristiques majeures de la vie d'Ibn Hamadouche est son goût pour le voyage. Ces déplacements jouent un rôle essentiel dans l'élargissement de ses connaissances et dans la rencontre d'autres savants du monde musulman. Son premier grand voyage commence vers 1717 lorsqu'il entreprend le pèlerinage à La Mecque. Il effectue ce trajet par voie terrestre, une route longue et exigeante qui lui permet de traverser plusieurs centres intellectuels importants. Sur son parcours, il séjourne notamment à Tunis, Tripoli et en Egypte, où il échange avec des érudits et découvre de nouveaux ouvrages. Il poursuit ensuite sa route jusqu'au Hedjaz, accomplissant ainsi le pèlerinage tout en enrichissant son réseau scientifique. Ces rencontres marquent profondément son parcours et renforcent sa réputation d'homme de savoir. Quelques années plus tard, en 1732, Ibn Hamadouche entreprend un nouveau voyage, cette fois vers le Maroc. Il séjourne successivement dans plusieurs villes importantes du pays, notamment Tétouan, Meknès et Fès. Ces centres intellectuels sont alors réputés pour leurs universités et leurs bibliothèques, ce qui lui permet de poursuivre ses recherches et d'approfondir ses études. En 1747, il se rend de nouveau en Egypte. Les sources restent toutefois incertaines quant à la suite de ce dernier voyage : certains historiens ignorent s'il est finalement retourné à Alger ou s'il a terminé sa vie en terre égyptienne. Un médecin fondé sur l'observation et l'expérience Ibn Hamadouche se distingue particulièrement dans le domaine médical. À la fois médecin, pharmacien et herboriste, il développe une connaissance approfondie des plantes médicinales et de leurs propriétés. Contrairement à une médecine strictement théorique, il privilégie l'observation directe et l'expérimentation. Cette approche empirique lui permet d'étudier les effets réels des remèdes et d'en préciser les usages thérapeutiques. Sa familiarité avec les plantes est telle qu'il parvient à en identifier de nombreuses variétés, souvent connues sous des noms locaux en arabe algérien ou en berbère. Son travail s'inscrit dans la tradition de la pharmacopée arabe, mais il y apporte une dimension pratique fondée sur l'expérience personnelle. Grâce à cette méthode, il devient l'une des figures marquantes de la médecine maghrébine du XVIIIe siècle. Une œuvre scientifique importante Ibn Hamadouche est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages consacrés à la médecine, à la pharmacologie et aux sciences. Son livre le plus célèbre reste Kashf ar-Rumūz fi Sharh al-Aqaqir wa al-Aashab (« Révélation des énigmes dans l'exposition des drogues et des plantes »), rédigé au milieu du XVIIIe siècle. Cet ouvrage constitue une véritable pharmacopée dans laquelle l'auteur décrit près d'un millier de substances médicinales. Chaque plante ou drogue y est présentée avec ses caractéristiques, ses propriétés thérapeutiques, les doses recommandées et parfois des substituts possibles. L'ouvrage est précédé d'une introduction qui explique les principes généraux des drogues et les méthodes de conservation. Les substances sont classées par ordre alphabétique, ce qui confère au livre l'aspect d'un dictionnaire des plantes et des remèdes. Ce travail connaît un large succès en Algérie et dans l'ensemble du Maghreb, où il influence durablement la pratique médicale. Un autre ouvrage important est El Jawher el Maqrun min Bahr el Kanun (« Les perles cachées de l'océan du Canon »). Selon les explications données par l'auteur lui-même dans son récit de voyage, ce livre se compose de quatre volumes. Le premier traite des poisons et de leurs antidotes, le second aborde les remèdes composés appelés Tiryek, tandis que le troisième est consacré aux maladies et suit l'organisation proposée par Hynayn Ibn Ishak. Le dernier volume explique les termes médicaux et constitue un glossaire destiné à faciliter la compréhension des textes. Par ailleurs, Ibn Hamadouche rédige également un récit autobiographique et de voyage intitulé Lisan al-Maqal, souvent appelé simplement Rihla. Cet ouvrage relate ses déplacements et offre un témoignage précieux sur les événements de son époque. Le dernier grand représentant de la médecine arabe Grâce à l'ampleur de ses recherches et à la richesse de ses écrits, Abderrezak Ibn Hamadouche El-Djazaïri occupe une place particulière dans l'histoire des sciences au Maghreb. Ses travaux ont contribué à préserver et à transmettre la tradition médicale arabe tout en l'enrichissant par l'observation et l'expérience. Pour cette raison, plusieurs historiens le considèrent comme l'un des derniers grands représentants de la médecine arabe classique. Son œuvre témoigne d'un moment charnière où les savoirs hérités de la tradition savante continuent de nourrir la pratique médicale, tout en s'ouvrant progressivement à de nouvelles méthodes fondées sur l'expérimentation. Ainsi, à travers ses voyages, ses recherches et ses écrits, Ibn Hamadouche a laissé une empreinte durable dans l'histoire intellectuelle de l'Algérie et du Maghreb..