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Seul un pouvoir autiste peut s'étonner aujourd'hui qu'un tel mouvement social se produise dans le Sud
Publié dans El Watan le 21 - 01 - 2015

– La population du Sud a organisé un vaste mouvement de protestation contre l'exploitation du gaz de schiste. C'est l'un des rares mouvements où l'on voit des citoyens algériens se mobiliser pour des questions liées à l'environnement et à la santé. Que pensez-vous de ce mouvement ?
Ce mouvement social engagé dans le Sud montre de façon explicite que la question du gaz de schiste est loin d'être uniquement une question technique appropriée par les experts et débattue entre eux, faisant politiquement abstraction des sensibilités et des préoccupations sociales et sanitaires des populations.
Ce mouvement traduit l'absence de considération de la vie quotidienne des personnes étiquetées souvent à tort comme des non-acteurs sociaux qui ne peuvent, en conséquence, qu'accepter les multiples injonctions et greffes aveugles et brutales des différents pouvoirs. Ce mouvement social conteste de façon plus globale un type de «développement» fortement extraverti, qui exclut plus qu'il n'intègre les populations locales profondément frustrées de se retrouver à la marge d'un processus technique producteur d'effets pervers et dangereux pour leur santé.
Faut-il continuer à semer énormément d'argent et de ressources en eau, dans une logique de dépendance à l'égard d'une économie mondialisée néolibérale, sans revisiter de façon critique et autonome ce type de développement profondément destructeur des environnements sociaux et physiques, occultant ce que nous a appris l'anthropologue Jacques Berque. Ce dernier notait avec pertinence que le sous-développement est intimement lié à la sous-analyse de la société.
Les sociologues de la santé, en s'armant de l'écoute des populations, ne cessent d'indiquer que la santé n'est pas, pour les personnes, une question simpliste, ou strictement médicale, au sens où elle s'opposerait à la maladie, mais concerne de façon plus fondamentale leur vie sociale dans sa globalité (alimentation, travail, transport, etc.). Au-delà de la notion abstraite d'écologie, «l'essentiel est que ces luttes ont lieu et qu'elles touchent très souvent à des questions de vie et de mort pour les populations concernées» (Michaël Levy, «Que pouvons-nous apprendre du Sud», 2014).
– A votre avis, d'où viennent cette conscience et cette crainte ?
Il me semble que seul un pouvoir autiste peut s'étonner aujourd'hui qu'un tel mouvement social se produise dans le Sud, dont la population ne cesse de crier depuis quelques années son désarroi et l'injustice subie dans tous les domaines qui donnent sens à sa vie sociale (travail, santé, transport, etc.).
Nos travaux d'enquête, menées à Tamnarasset et à In Salah (Mebtoul, 2009, et 2010), sur les logiques sociosanitaires des familles, montrent bien cette quête de dignité sanitaire, au sens de reconnaissance sociale de la personne malade et des proches dans des structures de soins orphelines d'un personnel qualifié (spécialistes) et de moyens techniques conséquents, les obligeant à l'errance sociale et thérapeutique.
Il me semble très réducteur de considérer les personnes comme de «simples victimes», mais bien comme des personnes qui opèrent constamment une réflexion critique sur leurs différentes expériences de soins et de santé. Leur souci est d'accéder à une médiation sociale devant leur permettre de recevoir des réponses à leurs questions concernant leur santé et celle de leurs proches.
La valorisation sociale de la médicalisation de la société occulte aussi les multiples savoirs locaux issus de leurs histoires sociales, et des multiples interactions nouées dans les différents espaces sociaux. Ces savoirs sont souvent méprisés et non reconnus, alors qu'ils sont essentiels pour permettre la participation de la population dans le champ sociosanitaire.
– Y a-t-il eu des manifestations de ce genre à votre connaissance ?
La médiatisation concernant les questions écologiques a surtout concerné les pays occidentaux, en passant sous silence la prégnance «d'une écologie vue du Sud, pour un anticapitalisme éthique culturel et spirituel» (2014), titre de l'ouvrage important de Taleb Mohammed, historien des idées et philosophe à l'Ecole supérieure en éducation sociale de Lausanne.
Il montre de façon concrète les multiples luttes et mobilisations conduites de façon autonome par les peuples du Sud qui se sont appuyés sur leur propre savoir d'expérience pour mettre en avant leurs revendications qui tentent d'articuler justice sociale et justice environnementale. On peut très rapidement rappeler les luttes paysannes en Inde, le mouvement des travailleurs ruraux sans terre au Brésil, la résistance écologique de la Palestine face à la colonisation israélienne, etc.
Le mouvement Chipko dans le nord de l'Inde, qui a eu lieu dans les années 1970, est célèbre pour avoir remis en question la déforestation. Chikpo signifie «étreindre, enlacer» en hindi. Au cours de ce mouvement, les femmes, en particulier, ont entouré les arbres afin de ne pas permettre qu'ils soient abattus par des machines. Cette mobilisation ne concernait pas uniquement la question stricte de l'environnement, mais elle consistait à s'opposer à la prédation économique et à la commercialisation de leurs forêts (Taleb, 2014).
L'importance de cette «écologie vue du Sud», c'est précisément de redonner la parole aux populations locales qui sont loin d'être des «idiots culturels» pour reprendre l'expression du sociologue américain Garfinkel, parce que c'est leur vie quotidienne qui est en jeu, leur permettant de produire du sens et des significations sur les multiples risques sociosanitaires encourus dans leur région depuis la colonisation, avec les essais nucléaires. C'est souvent vers la périphérie du système que sont exportées les formes de production les plus brutalement destructrices de la nature et de la santé des populations (Michaël Levy, 2014).
– Cette conscience est-elle liée au traumatisme historique, ou est-ce lié au phénomène mondial qui appelle au respect de l'environnement ?
Il est important d'articuler les histoires particulières de chaque région avec les événements qui secouent le monde, concernant les questions écologiques. Elles recouvrent d'abord et avant une dimension politique et sociale parce qu'elles concernent la «qualité de la vie humaine (sociale et individuelle) qui dépend en grande partie des équilibres environnementaux au niveau local aussi bien au niveau global» (association Le Singulier universel, fondée en 1994 à Paris et présidée par le philosophe Taleb Mohammed).
Force est reconnaître, aujourd'hui, la standardisation et l'uniformité médiocre de nos différents espaces sociaux, négativement marqués par une volonté aveugle des différents pouvoirs, de «violer» la société et la nature, en détruisant tout sur son chemin, par la médiation du béton et d'une technicisation souvent mal maîtrisée qui est le contraire d'un développement serein et participatif.
Pour être rigoureux, il est erroné d'évoquer le terme de négociation, quand les pouvoirs tentent, après coup, «d'écouter la population», quand tout a été déjà pensé et fait pour refaçonner violemment l'environnement, en s'enfermant dans une tour d'ivoire, en faisant appel le plus souvent à des consultants étrangers, sans consentement et sans démocratie vivante dans la société. Il faut dépasser le discours moralisant sur les comportements des personnes, pour interroger, au contraire les situations dramatiques vécues quotidiennement par les populations.
– Quelle serait la réponse adéquate à ce genre de manifestation ? Qui doit répondre aux doléances du peuple ? Et de quelle manière ?
Les travaux de chercheurs algériens n'ont pas été reconnus à leur juste valeur. Le système social et politique fonctionne en réalité sans mémoire, sans accumulation scientifique, sans réappropriation active et critique des données sur notre société, d'où ce «développement» à l'emporte-pièce, sans stratégie approfondie et concertée, sans vision lointaine, producteur d'incertitude du lendemain. Il faut ici rappeler les travaux importants de Chems Eddine Chitour qui reste un fin connaisseur des questions énergétiques appréhendées dans leur globalité.
On fera référence notamment à deux ouvrages importants : Mondialisation : l'espérance et le chaos (2002) et La politique et le nouvel ordre pétrolier (1995). On a totalement oublié les recherches importantes menées par le professeur regretté (1947-1997), Fayçal Yachir qui montrait déjà la violence du modèle économique capitaliste transposé mécaniquement et brutalement dans notre société, reproducteur d'inégalités et occultant totalement les questions écologiques.
Dans son article «Théorie économique et environnement» paru dans la revue Tiers-Monde, tomme 33, n°130, 1992, il indique «l'impossibilité d'une expansion indéfinie du modèle économique actuel, en Occident et l'impossibilité de sa généralisation, même si quelques pays du Sud pourraient l'imiter, obligeant à réfléchir aux conditions d'émergence d'un modèle alternatif, fondé sur la reconnaissance du caractère fini de l'espace et des ressources de la planète et sur une distribution moins inégale de l'activité et de la consommation à l'échelle du monde.
Un tel modèle alternatif ne saurait sortir du cerveau des économistes, il sera progressivement imposé par les compromis qui résulteront des stratégies conflictuelles de conservation et d'emploi des ressources naturelles tant à l'échelle de chaque pays qu'à celle du globe tout entier…» (p. 124).
Il nous faut conclure par les propos toujours actuels de Michel Crozier, qui indiquait pertinemment qu'«on ne change pas une société par décret», au sens que c'est dans la société et par la société que les transformations économiques et sociales pourront profondément s'opérer. L'exemple des mouvements sociaux qui ont lieu dans le Sud du pays, représente un premier jalon important qui montre que les solutions peuvent venir de la population, à condition de la reconnaître socialement et politiquement.


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