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Le poulet de la mort
Publié dans El Watan le 19 - 06 - 2015

«Je dois faire vite, le taxi clandestin n'aime pas attendre, même si je le paye le double de ce que les autres lui donnent. Ce matin je dois égorger plus de 900 poulets ! L'essentiel est de sortir de ‘‘là-bas'' avec mes 4000 DA !», s'enthousiasme Nacer, 33 ans. Pour lui, la journée commence à 5h. Ce jour-là, un taxi l'amène de la banlieue ouest d'Alger à Douaouda, puis à Boufarik où depuis six ans il s'est trouvé une activité informelle qui rapporte plus que le métier d'agriculteur qu'il faisait. Nacer est égorgeur de poulets dans des abattoirs clandestins. «J'ai passé toute ma vie à travailler la terre, mais ce régime ne veut pas que de petits agriculteurs gagnent leur vie dignement, alors il faut fonctionner à sa manière et profiter de la situation», lance-t-il sans remords.
Nacer n'a pas peur de se faire «attraper» par les autorités. «Il y a toujours un moyen de s'en sortir. J'utiliserai toute mon imagination avant de passer à la caisse». Par cette expression, Nacer sous-entend payer un tiers pour le sortir de situations délicates. Les employeurs de Nacer ont construit des hangars clandestins sur des terrains agricoles loués pour une bouchée de pain. Nacer commence par demander à un jeune de lui mettre 30 poulets dans une pièce mal éclairée.
Sur ce qui va lui servir de plan de travail, il dépose des poulets dont les pattes et le bec sont solidement attachés et commence à les égorger. Sans prendre la peine de nettoyer la surface ensanglantée, il se dépêche de faire passer un autre poulet, puis un autre… Il répétera cette opération pendant une heure. Au premier trimestre 2015, 70 quintaux de poulets et de dindes provenant d'un abattage clandestin ont été saisis à l'est d'Alger. La marchandise, transportée dans une dizaine de camions frigorifiques, a été appréhendée aux points de contrôle dressés aux alentours des grands axes routiers menant vers la périphérie d'Alger.
Cages
Les agents des services de contrôle de la qualité et la répression des fraudes de la direction du commerce ont saisi la marchandise pour plusieurs infractions. Les poulets ne présentaient pas d'étiquette portant le nom, le prénom et l'adresse de l'abattoir, ni de date d'abattage et d'expiration du produit. Les transporteurs n'avaient pas de registre du commerce, ni de certificat du docteur vétérinaire accordant la commercialisation du produit, ni de factures. «Les gestionnaires des abattoirs clandestins sont très malins, explique un gendarme.
Parfois, ils mettent la volaille fraîchement égorgée dans des camions frigorifiques habillés de publicité pour des produits laitiers ou des marques de pièces détachées ! Nos moyens de surveillance ont donc changé avec l'évolution des méthodes malhonnêtes auxquelles ont recours ces gérants hors-la-loi». Retour à Douaouda.
Nacer change de lieu : il se rend dans deux hangars où s'entassent près de 60 000 poules. Les poulets y sont enfermés 60 semaines – parfois plus – sans jamais voir la lumière du jour ou respirer l'air extérieur. Leur activité principale ? Pondre des œufs réceptionnés par un personnel peu attentif. «Ramasse ces deux-là !», ordonne Mustapha, un employé de l'élevage clandestin, à son collègue en lui désignant deux cadavres de poulets dans la batterie. «Il ne faut pas les laisser pourrir, sinon ça va sentir très mauvais et les poules seront agitées à cause de cette odeur.
On ne peut pas nettoyer les cages. Il faudrait plus de personnel et le propriétaire ne veut pas mettre les moyens pour ça», explique-il. Pour comprendre que les conditions d'élevage sont douteuses, pas besoin d'être expert. «La majorité des cages sont entassées, non conformes, certaines blessent même les poules à cause de la ferraille qui dépasse et se rouille. Je l'observe quand je tente d'enlever certains nids qui se forment», affirme un vétérinaire qui, depuis plus d'une vingtaine d'années, travaille avec des éleveurs clandestins à Alger et ses environs.
Etonnant ? Non. Le vétérinaire n'est pas appelé pour contrôler les conditions d'hygiène, mais pour intervenir dans des situations d'urgence qui inquiètent les «éleveurs». Par exemple quand une poule devient bleue à force d'ingurgiter des antibiotiques mélangés à des produits chimiques ramenés eux aussi clandestinement de Chine par des importateurs. «Je sais que ce n'est pas conforme à la loi, mais si on les laisse faire, on mangera bientôt du poulet à deux têtes !
Les apprentis sorciers manipulent les compléments protéiniques et interviennent même dans l'alimentation de la volaille», reconnaît le vétérinaire qui se refuse, vraisemblablement, pour des raisons financières, à dénoncer ces pratiques. «Une fois, j'ai été dans une ferme où les poules étaient entassées les unes sur les autres. Certaines mouraient de faim, car elles n'arrivaient pas à atteindre le récipient en plastique mis au centre du hangar.
J'ai observé le même cas dans un bâtiment d'élevage réglementé. Les poules avaient peu de chances d'atteindre le perchoir, elles mouraient et personne ne s'en rendait compte immédiatement.» Les directives relatives à l'aménagement des élevages sont pourtant strictes, surtout pour les poules pondeuses. L'espace vital est important et ne doit pas contenir plus de 20 individus. Le nid doit être aménagé selon la réglementation. «Evidemment, il est impossible de déterminer si la réglementation est respectée partout, du moins dans les bâtiments d'élevage suivis par l'Etat, admet-il. Les exploitants agricoles demandent davantage de contrôles et de moyens pour les aider à mieux protéger leur volaille.
Ils veulent que l'agrément soit délivré rapidement pour éviter la propagation d'abattoirs clandestins.» Marwan Soufi, aviculteur qui aide des jeunes à se lancer dans le secteur, poursuit : «On n'est pas opposés aux contrôles intempestifs, mais il faudrait aussi que l'Etat agisse dans l'intérêt de l'économie et du développement du secteur  ! Les jeunes de tout le pays sont découragés par la bureaucratie. Assister et montrer le chemin est aussi un bon début pour épurer le métier et éviter des poursuites, et dans certains cas la prison».
Initiatives
Pour ce Ramadhan, une dizaine de brigades de contrôle des pratiques commerciales, de la qualité et de la répression des fraudes ont été mobilisées par la direction du commerce et des prix de la wilaya de Tizi Ouzou. Chaque brigade est composée de deux agents de contrôle. Au total, ce sont 202 agents qui seront mobilisés sur le terrain pour veiller au contrôle de la qualité des produits alimentaires mis sur le marché.
C'est ce qu'a annoncé le directeur local du commerce, Doghmane Okacha. Ses services ont décidé de mettre en place pour la première fois une opération «marché de Ramadhan» qui s'inscrit dans le cadre de la campagne de la promotion du produit local «Consommons algérien». «Toutes les initiatives sont bonnes tant qu'elles aident le consommateur à mieux vivre le mois le plus coûteux de l'année, déclare un élu de Tizi Ouzou.
Cette opération doit être coordonnée par tous les services afin de montrer la volonté et pour que ce ne soit pas uniquement pendant le Ramadhan. Nous devons consommer local, car c'est ainsi que nous ferons plus attention à ce que l'on mange. Le consommateur de lui-même cessera d'acheter clandestinement du poulet égorgé dans des champs perdus à même le sol.» L'Office national interprofessionnel des légumes et viandes (Onilev) a annoncé, quant à lui, qu'il mettrait sur le marché 10 000 tonnes de poulet congelé.
Puberté
Lamine, 26 ans, met en liaison les restaurateurs qui veulent acheter du poulet à moindre coût et les vendeurs clandestins. Pour comparer les prix, rendez-vous sur l'autoroute de Boufarik ou de Douaouda. Malheureusement, cette semaine-là, les autorités ont mené une vaste opération de «nettoyage» et chassé les étals clandestins qui se sont repliés dans les champs.
Lamine nous montre un petit sentier menant vers une fragile baraque. Là, un enfant d'une dizaine d'années égorge des poulets. Son père s'occupe des dindes. «Je lui ai appris le métier cette année, car il ne fera pas long feu à l'école. Il a ça dans le sang», affirme le père sans trop se poser de questions. Une cliente qui passe par là s'affole.
Selon elle, d'un point de vue religieux le garçon n'est pas en âge d'égorger, car il n'a pas atteint l'âge de la puberté. Interpellés, les clients qui se trouvaient là ont d'un seul coup lâché leurs kilos de viande amassés dans des sacs en plastique. «Cette dame a raison ! Tu devrais garder ton fils à la maison, il n'a pas encore l'âge», lui explique un acheteur. Contrarié, le père décide alors de fermer son stand préfabriqué pour la matinée.
Il reviendra le lendemain au même endroit pour continuer son business en toute tranquillité. «Les autorités doivent revoir leur plan de surveillance et élargir leur champ d'action. Les autoroutes ne sont que la partie visible de l'iceberg. L'hygiène n'a jamais été la priorité des abattoirs clandestins, qu'ils soient dans les rues, ou dans des hangars aménagés», explique Hacen Challal, agronome, qui fait actuellement des recherches sur l'aviculture en Algérie.
Antibiotiques
«Je crois qu'il est aussi important d'observer la nourriture des poules, les contrôles doivent se faire scrupuleusement. L'alimentation d'un poulet comprend 50 à 60% d'orge et de maïs. Ces granulés alimentaires souvent non certifiés et pouvant contenir des pesticides sont dangereux», ajoute Hacen Challal. Il faut savoir que pour grossir un poulet rapidement, l'animal doit ingurgiter «des matières grasses et des farines d'origine inconnue, et même des antibiotiques qui accélèrent son développement», affirme Manel Hamdi, vétérinaire, en ajoutant : «C'est scandaleux que l'on n'arrive pas à avoir un poulet ‘‘algérien'' nourri et élevé sur nos champs.
Un jour on ramènera le poulet de Chine pour régler le problème, c'est tellement plus facile que d'instaurer des règles strictes et encourager la recherche !» Les producteurs privés agréés, eux, ont le sentiment de tourner en rond. «Je suis producteur, pas vétérinaire, ni contrôleur. Je veux bien appliquer les règles et travailler dans la transparence totale à condition que ce soit rentable aussi», confirme un producteur de Mascara. Pour Saleheddine Hamouche, ancien de l'Ecole nationale supérieure d'agronomie (ENSA), il y a beaucoup à faire dans les coopératives avicoles. «Le personnel n'est pas qualifié, la maintenance peu assurée.
L'Etat doit revoir les grands complexes installés depuis les années 1970. On ne parlera de résultats positifs que lorsqu'on arrivera à produire l'alimentation des poules en leur offrant une ration alimentaire équilibrée. Nous devons cesser la dépendance aux équipements et aux produits vétérinaires d'importation, l'Algérie a des laboratoires et de grandes unités de recherche, pourquoi les chercheurs ne sont-ils pas sollicités ?»


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