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Pour une authentique «République» «algérienne» «démocratique» et «populaire»
Arezki Ighemat. Ph.D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)
Publié dans El Watan le 19 - 04 - 2019

«Si vous voulez vivre une vie heureuse, attachez-là à un but et non pas à des personnes ou des choses.»
Albert Einstein
Introduction
Pour ceux qui ont cru qu'il été anesthésié par le pouvoir en place et ceux qui l'ont précédé, le peuple algérien a montré qu'il est toujours éveillé et que s'il s'endort pendant un temps, il ne dort pas réellement. Pendant sa sieste – qui peut durer quelques années –, le peuple cogite, analyse puis se réveille quand il juge que trop c'est trop.
Pourtant, le pouvoir a déjà expérimenté ces siestes éphémères et imprévisibles dans le passé, siestes qui avaient été suivies de sursauts populaires comme ceux d'Octobre 1988, du «Printemps berbère» de 2001 et autres. Cela prouve tout simplement que le pouvoir est ahistorique, qu'il ne sait pas tirer les leçons de ces mouvements passés et qu'il ne sait pas, comme le dit l'adage «qu'il faut se méfier de l'eau qui dort».
Cela prouve, en même temps, que le pouvoir a toujours méprisé le peuple et l'a toujours considéré comme une quantité négligeable et malléable à merci. Ce qui se passe aujourd'hui est, une fois de plus, la preuve qu'il ne peut plus le faire désormais et qu'il doit se plier aux volontés et souhaits du peuple.
Par ailleurs, si la principale et immédiate revendication du peuple est d'ordre politique – Pouvoir, Dégage !» – d'autres revendications, qu'il ne déclame pas, mais qui sont implicites et qu'il souhaite voir être réalisées à plus ou moins long terme sont : 1)- une véritable «glasnost» à tous les échelons de la hiérarchie politique ; 2)- une réelle «Perestroika sociale» dans les domaines économique et social ; et 3)- la reconnaissance de la riche diversité culturelle et linguistique qui caractérise la société. Cependant, avant d'examiner ces trois revendications, il n'est pas inutile de passer en revue les différents slogans entendus dans les manifestations récentes et qui rendent compte du ras-le-bol populaire.
Quels sont les slogans déclamés par les manifestants depuis le 22 février dernier et quel est leur sens ?
Les premiers slogans brandis et chantés par le peuple depuis le 22 février dernier sont : «Makach al-khamsa ya Bouteflika» (Il n'y a pas de 5e mandat, oh, Bouteflika !), ou encore «Irhal ya Bouteflika» (Bouteflika, dégage !), ou encore «Hadha al-dhaab, la yourid Bouteflika wa Saïd» (Ce peuple ne veut ni de Bouteflika ni de Saïd, son frère).
Ainsi que le souligne l'historien britannique Hugh Roberts, ces messages ne s'appliquent pas uniquement au 5e mandat, mais concernent aussi les 3e et 4e mandats et puisent leur origine dans les révisions constitutionnelles successives abusives faites par le président Bouteflika pour rester au pouvoir à vie : «La première chose que l'on peut dire à propos de la réforme autorisant Bouteflika à se présenter pour un 3e mandat est que l'oligarchie au pouvoir en Algérie n'a jamais pris sa Constitution au sérieux» (Hugh Roberts, cité par James LeSueur, Between Terror and Democracy, Zed Books, 2010, p. 95).
Et parce que précisément la Constitution a toujours été comme quelque chose de malléable à merci, Hugh Roberts ajoute : «La Constitution n'a jamais eu force de loi liant les acteurs politiques.» Roberts poursuit : «Ils considèrent la Constitution comme un simple vêtement dont ils peuvent augmenter ou diminuer les ourlets selon leur humeur» (Hugh Roberts in James LeSueur, op.cit., p. 95).
Roberts ajoute : «Ce qui est frappant, c'est que ces changements constitutionnels n'ont jamais été entérinés par des référendums populaires alors que lorsqu'il s'est agi de la Charte de Réconciliation nationale, Bouteflika avait spécialement organisé un référendum.» Le slogan qui émerge le plus est celui où il demande la démission de tous ceux qui sont à la tête des trois institutions principales du pays (exécutif, législatif et judiciaire).
Soulignons que le peuple veut qu'ils s'en aillent par eux-mêmes et sans un nouveau bain de sang. D'où l'autre slogan : «Silmya, Silmya» (Pacifique, pacifique). Le peuple ne souhaite pas, en effet, que ces manifestations soient le prélude à une nouvelle «décennie rouge». Il souhaite aussi qu'il n'y ait pas de dégâts matériels faits aux biens publics. D'où l'autre slogan : «La taksir, la takhrib» (Ni casse, ni vandalisme). Il sait, en effet, que c'est lui qui, en dernier ressort, paierait la facture.
Cependant, les slogans les plus significatifs sont ceux qui réclament un changement radical du système politique qui perdure depuis l'indépendance et qui est caractérisé par une absence de démocratie et de transparence et une corruption grandissante. L'un de ces slogans est : «Barakat, Barakat !» (y en a assez, y en a assez !).
Cela signifie que le peuple a été patient pendant plusieurs décennies, mais qu'aujourd'hui, il dit : «Enough is enough» (Asez, c'est assez). Un autre slogan significatif utilisé par les manifestants est : «Achaab yourid isqat anidham» (Le peuple veut la chute du système). Un corollaire du slogan précédent est : «Bladna, Bladna, wa n'dirou raïna (C'est notre pays et on veut que notre opinion compte).
Par ce slogan, le peuple veut donner un contenu aux qualificatifs «démocratique» et «populaire» inscrits dans l'appellation officielle de l'Algérie comme «République algérienne démocratique et populaire». Un autre slogan concernant toujours cette appellation est : «Al Djazaïr djemhouria, laissat mamlaka» (L'Algérie est une République et non une monarchie).
En effet, ce que le peuple craint, c'est que les révisions constitutionnelles successives entreprises depuis 1999 et qui ont permis à Bouteflika d'être élu (ou plutôt nommé) pour un 3e et 4e mandats aboutissent à la constitutionalisation de la présidence à vie et à ériger l'Algérie en une monarchie constitutionnelle.
Cependant, les revendications fondamentales du peuple sont au nombre de trois : 1)- l'établissement d'une véritable «glasnost» dans la conduite des affaires de l'Etat ; 2)- une profonde «Perestroika» dans l'économie du pays ; et 3)- la reconnaissance de la diversité culturelle et linguistique de la société.
Première revendication : une véritable «glasnost» dans la conduite des affaires politiques du pays
Le terme «glasnost» a été utilisé par Mikhail Gorbachev au milieu des années 1980 comme slogan politique pour une plus grande transparence dans les décisions et actions du gouvernement et du parti. Cependant, lorsqu'on regarde l'histoire de la gouvernance algérienne aujourd'hui – et depuis l'indépendance –, le moins que l'on puisse indiquer est qu'il n'y a (et il n'y a jamais eu) aucune transparence dans tout ce qu'entreprenaient le gouvernement et les autres institutions de l'Etat.
Octobre 1988 avait été une excellente occasion d'ouvrir le champ politique, de libérer l'opinion publique et lui permettre de critiquer les actions du gouvernement lorsqu'elles étaient négatives, mais hélas, ce n'était là qu'un rêve. James LeSueur se rappelle de ces moments d'euphorie et d'ouverture : «Pour la première fois en l'espace d'une génération, les écrivains en Algérie pouvaient accuser ouvertement le gouvernement de malversation.
Cette critique publique est peut-être la meilleure évidence des profonds changements dans les réalités politiques en 1988 et de l'incapacité de l'Etat à arrêter cette critique […] Le résultat est que les intellectuels d'obédience séculaire et libérale en tant que groupe avaient expérimenté un bref répit» (James LeSueur, op. cit., p.39).
Rappelons aussi que les décisions politiques prises par le gouvernement ont toujours été du genre «top-down» (sommet-base) et non du genre «bottom-up» (base-sommet). Le peuple, en effet, n'est informé que lorsque les décisions arrivent au niveau d'être exécutées. L'exemple le plus parlant est celui du Code de la famille (ou plutôt «Code de l'infamie).
Ce dernier, en effet, avait été élaboré par des organisations pro-gouvernementales qui suivent à la lettre ce que propose le gouvernement et l'Assemblée nationale qui lui est inféodée. Le résultat, tout le monde le connaît : la femme algérienne est toujours considérée comme mineure.
Par ailleurs, même lorsqu'il y a des lois qui régissent les actions des institutions de l'Etat, il y a toujours des contre-lois – souvent occultes – qui permettent de les contourner. La même opacité existe dans le domaine de la gestion de l'économie. L'exemple le plus éclairant dans ce domaine est celui de la gestion de la rente pétrolière.
Sous prétexte que l'industrie des hydrocarbures est une industrie stratégique et qu'elle doit par conséquent être le domaine réservé de l'Etat, la gestion de cette industrie et des ressources qu'elle procure – environ 95% des recettes d'exportation du pays – est effectuée en l'absence totale de transparence.
En effet, le peuple n'a jamais su qui sont les vrais gestionnaires de cette industrie et quels sont ses partenaires nationaux et étrangers. Le peuple ne sait pas non plus quelles sont les recettes exactes provenant de l'exportation des produits de cette industrie. Il ne sait pas non plus à quoi sont utilisées ces recettes.
Face à ce flou dans la gestion de cette industrie et de la rente qui en est tirée, le peuple ne sait pas non plus la part qui lui revient. Il entend dire qu'une bonne partie de ces ressources sont détournées par des individus et des groupes dont, bien sûr, il ne connaîtra jamais les noms. Ceci, bien sûr, renforce son sentiment qu'il est victime d'une injustice contre laquelle il ne pourra jamais lutter.
Il se pose alors la question tout à fait légitime : Qu'adviendrait-il de nous si le pétrole et le gaz venaient à s'épuiser ? Il se demande aussi pourquoi l'Etat n'a jamais fait une de ses priorités l'adoption d'une stratégie pour sortir de la dépendance pétrolière. Et pourquoi n'a-t-il pas, depuis longtemps déjà, utilisé une partie de ces ressources pour relancer le développement des deux secteurs où l'Algérie a un avantage comparatif : l'agriculture et le tourisme.
Une telle stratégie aurait pour avantages non seulement de diversifier les recettes de l'Etat et d'équilibrer les secteurs de l'économie nationale, mais aussi, et peut-être surtout – notamment dans le cas de l'agriculture – de réduire, voire de mettre fin, à la dépendance alimentaire dans laquelle l'Algérie se trouve depuis plusieurs décennies. Mais, pour que tout cela soit possible, il faut aussi une véritable «Perestroika sociale» dans tous les secteurs et à tous les échelons de l'économie nationale.
Deuxième revendication : une profonde «Perestroika sociale» dans l'économie nationale
Le peuple demande une «Perestroika», mais pas comme celle qui a été appliquée dans l'ex-URSS à la fin de la guerre froide. Ce que le peuple demande, c'est une «Perestroika sociale», c'est-à-dire une restructuration économique accompagnée d'une répartition juste et équitable des ressources du pays, notamment en faveur des couches pauvres et démunies de la population.
Le terme Perestroika a été popularisé par Mikhail Gorbachev au milieu des années 1980. A l'origine, ce terme signifiait une meilleure connaissance des mécanismes du marché et la fin de l'économie centralement planifiée. Ce terme impliquait aussi la restructuration des entreprises étatiques et leur intégration au sein de la nouvelle économie de marché.
S'agissant de l'Algérie, il faut rappeler qu'elle s'était déjà embarquée dans un processus de «Perestroika» au début des années 1980, soit bien avant l'ex-URSS. Ce mouvement visait aussi l'introduction des mécanismes de marché dans une économie qui était centralement planifiée et la restructuration des entreprises étatiques.
Cependant, il faut le rappeler que, ni la «Perestroika» soviétique, ni la «Perestroika» algérienne n'avaient abouti à une véritable relance de l'économie, bien au contraire, toutes les deux avaient complètement déstructuré les deux économies. Lorsqu'il fait référence aux changements à apporter au «Système», le peuple non seulement demande une transparence totale dans la conduite des affaires – ce que nous avons appelé précédemment la «glasnost» –, mais aussi une restructuration économique.
Et pour qu'elle soit plus profonde que celles des années 1980, cette transformation devrait inclure les trois volets suivants : 1)- l'utilisation efficiente et la libération des énergies et des compétences nationales ; 2)- la diversification de l'économie nationale devant mettre fin une fois pour toutes à la dépendance pétrolière ; et 3)- la restructuration des entreprises étatiques et la stimulation du secteur privé.
Mais ces trois volets ne sont qu'une partie de cette «Perestroika» que le peuple souhaite et doivent être accompagnés de deux autres actions essentielles qui donneraient un sens à ce que nous avons appelé une «Perestroika sociale» : a)- la responsabilisation des dirigeants de l'économie à tous les niveaux (national, wilaya, local) et b)- la répartition juste et équitable des ressources, notamment de la rente pétrolière.
Examinons d'abord les trois premiers volets. Le peuple demande d'abord une utilisation plus efficiente des ressources humaines du pays. Il ne comprend pas que, après presque six décennies de formation à tous les niveaux (primaire, secondaire et universitaire) et qu'avec les milliers d'étudiants qui sortent chaque année des universités algériennes, l'économie nationale soit toujours stagnante – voire même en régression – et produise un nombre et un taux de chômeurs de plus de 30% de la population.
Ce que le peuple n'admet pas, c'est qu'une bonne partie de ces ressources humaines – en majorité des universitaires – quittent un pays riche en ressources naturelles pour émigrer dans les pays d'Europe ou d'Amérique. Le peuple demande, en deuxième lieu, une diversification des secteurs.
En effet, en dépit des nombreux débats qui avaient proposé cette diversification depuis l'indépendance – et notamment dans les années 1980 – l'économie algérienne continue d'être dominée par le pétrole et le gaz naturel. Ce que le peuple demande, en particulier, c'est que l'on redonne à l'agriculture et au tourisme la place qui aurait dû toujours leur revenir. L'agriculture d'abord, parce qu'elle est la nourricière de la population, permet d'atteindre l'auto-suffisance alimentaire et mettre fin à la dépendance alimentaire.
Le tourisme ensuite parce qu'il permettrait d'acquérir les ressources en devises dont le pays a tant besoin pour payer l'accroissement des importations de ces dernières décennies. Le troisième volet de la «Social-Perestroika» que le peuple réclame consiste à approfondir la restructuration des entreprises publiques entamée au début des années 1980.
Cette restructuration – ou plutôt la déstructuration qui s'en était suivie – n'a, en effet, pas donné les résultats escomptés : un meilleur management des entreprises publiques et une relance de l'économie. Au contraire, ces entreprises sont toujours déficitaires ou, lorsqu'elles sont bénéficiaires, elles le sont aux frais de l'Etat ou de la population qui, en dernier ressort, paie la facture.
C'est pourquoi deux actions urgentes devraient être entreprises dans la nouvelle économie à construire : la responsabilisation des dirigeants économiques à tous les niveaux et une répartition juste et équitable des ressources du pays. La responsabilisation des dirigeants signifie surtout que les responsables économiques à tous les échelons devraient rendre des comptes concernant leur gestion des ressources du pays.
La deuxième action qui doit absolument accompagner toutes les actions décrites précédemment est la conception d'une répartition juste des fruits que l'économie venait à générer, à commencer par la rente pétrolière. Ce qu'on appelle la globalisation et la libéralisation de l'économie – au sein desquelles s'inscrivaient les réformes des années 1980 – a abouti à l'enrichissement des oligarques politiques et à la paupérisation des couches les plus démunies de la population.
Cette paupérisation a été soulignée par Adam Shatz, économiste américain, de la manière suivante : «Le chômage est à plus de 30% et il y a une grave pénurie de logements…Les rues de Belcourt et de Bab el Oued sont remplies de hittistes» (Adam Shatz, New York Book Review, July 2003).
Ou, comme le rappelle le politologue et diplomate algérien Abdelaziz Rahabi : «Le pétrole peut être une manne pour ceux qui n'ont pas d'autres ressources, mais, pour nous, c'est une malédiction» (Abdelaziz Rehabi, cité par Adam Shatz, op. cit., July 2003).
Le problème est que, si cette «Perestroika» était appliquée de façon efficiente et équitable, elle risque d'attenter aux intérêts de certains groupes haut placés, comme le souligne Adam Shatz : «Aussi longtemps que le pétrole et le gaz demeurent abondants, les leaders algériens seront peu encouragés à démanteler le système qui les a rendu riches, en particulier, si, en faisant cela, leurs privilèges étaient menacés» (Adam Shatz, op, cit., July 2003).
Troisième revendication : la reconnaissance de la diversité culturelle de la société algérienne
L'Algérie connaît une grande diversité culturelle et linguistique qui a toujours été ignorée et agressée par tous les pouvoirs depuis l'indépendance. Cette diversité n'a pas empêché le peuple d'être uni lorsqu'il s'est agi de se débarrasser du colonialisme le plus sauvage de l'histoire, le colonialisme français.
En effet, le colonialisme français – comme les pouvoirs algériens depuis l'indépendance – ont usé de la fameuse devise «diviser pour régner» pour dresser une partie de la population contre une autre, notamment les «Berbères» contre «les Arabes», mais ils n'ont jamais réussi, comme en témoignent l'arrachement de leur indépendance par les Algériens et les différents remous culturels qu'a connus le pays.
Cette marginalisation culturelle a conduit au débat sur la question : «Qu'est-ce que l'Algérien ? Adam Shatz a su très bien résumer ce débat : «Depuis la mort de Boumediène en 1978, ces groupes se sont sans cesse battus sur la définition de l'Algérie en tant que nation.
Les Arabes disent que le pays est arabe et fait partie du Moyen-Orient. Les Berbères insistent avec une égale passion que l'Algérie est berbère, pas arabe, et qu'ils ont plus de choses en commun avec le Sud de l'Europe, notamment l'Espagne, qu'avec le monde arabe. Les islamistes voient l'Algérie d'abord et avant tout comme un pays musulman.
L'élite parlant français proclame son appui pour une Algérie séculaire, mais est principalement intéressée par maintenir un œil étroit sur l'activité dans les mosquées» (Adam Shatz, op. cit., July 2003). Un débat similaire a eu lieu concernant la question linguistique. Comme pour la diversité culturelle, l'Algérie a aussi une diversité linguistique.
Une grande partie de la population parle l'arabe (pas l'arabe classique, mais l'arabe dialectal). Une autre partie parle le français (considéré comme un héritage historique forcé, mais aussi une langue scientifique). Une autre partie parle le berbère (qui, lui-même, connaît une variété de dialectes : kabyle, chaoui, mozabite, sahraoui…).
Enfin, une autre partie parle l'arabe classique – introduit par Boumediène dans les années 1970 dans le cadre de l'arabisation du pays – qui n'est utilisé que par une élite restreinte formée notamment dans les universités arabes. Il faut rappeler que la majorité des Algériens ne comprend pas l'arabe classique.
Parlant de la dichotomie entre l'arabe et le français (le bilinguisme), James Le Sueur écrit : «Les supporters du FIS avaient demandé de mettre fin à la pratique du bilinguisme historique en Algérie, expliquant que l'arabe était plus authentique et donc plus proche de l'identité de l'Algérie et de son héritage musulman.
De la même manière, le FIS considérait que l'usage continu de la langue française avait maintenu l'Algérie dans ce qu'il appelle le camp idéologique infidèle au service de l'Occident» (James LeSueur, op. cit., p. 43). LeSueur ajoute que le nom donné à ce camp est «Hizb França».
Sous prétexte d'éviter la division de la société algérienne et de réaliser son unité (même fictive), le FLN et les pouvoirs qui se sont succédé depuis l'indépendance avaient réprimé – souvent de façon barbare – les mouvements qui revendiquaient cette diversité, en particulier le mouvement berbère, ainsi que le souligne James LeSueur : «Pour leur part, les leaders du FLN en 1962 voyaient les activistes berbères comme des forces subversives capables de fracturer un Etat-nation post-colonial fragile aussi bien politiquement que culturellement.
Le résultat est que le FLN a réprimé les activistes ethniques et arrêté les leaders berbères. Le cas le plus notable était celui de Hocine Aït Ahmed, arrêté et condamné à mort en 1963 pour avoir créé un parti basé en Kabylie connu sous le nom de Front des forces socialistes (FFS), qui défiait Ben Bella et le droit du FLN à parler au nom de tous les Algériens» (James LeSueur, op.cit., p. 16).
Ce que le peuple dit aujourd'hui, c'est qu'on peut être Algérien et Berbère, Algérien et Arabe, Algérien parlant arabe ou français, Algérien parlant arabe et berbère, Algérien parlant français et berbère… En un mot, le peuple dit que nous sommes avant tout des Algériens, quelles que soient notre région, notre culture ou notre langue.
Conclusion
Nous avons vu, dans les paragraphes qui précèdent, que le peuple algérien –depuis le 22 février dernier – ne réclame pas des changements de type cosmétique comme ceux qui avaient été faits dans les années 1980, mais plutôt des changements profonds dans ce qu'il appelle le système.
Il est conscient que de tels changements structurels ne se produisent pas par une baguette magique, mais qu'ils demandent du temps. Ce qu'il demande, c'est qu'une feuille de route soit établie pour trouver une réponse à tous les problèmes évoqués précédemment.
L'un de ces problèmes est essentiellement d'ordre politique : passer d'un système politique où le flou règne à un système transparent où le peuple pourrait choisir ceux qu'il veut comme dirigeants à tous les échelons de la société ; un système où il pourrait contrôler a posteriori ces dirigeants pour voir si les missions qui leur étaient assignées sont bien remplies ; un système où il pourrait les sanctionner et les remplacer s'ils ne remplissent pas leurs missions ou s'ils venaient à commettre des malversations ou autres crimes graves.
Le second problème est la restructuration de l'économie qui devrait permettre de fixer les objectifs économiques et sociaux à atteindre, en mesurer le degré de réalisation et assurer une répartition juste et équitable des ressources du pays. Le troisième problème est celui de la reconnaissance de la diversité culturelle et linguistique qui devrait aboutir à une cohabitation pacifique de toutes les ethnies, cultures et langues utilisées dans le pays.
Ces trois problèmes sont à résoudre dans le moyen-long terme. Mais aujourd'hui, il y a un problème à résoudre à court terme qui est celui du pouvoir actuel et de ses principaux détenteurs. Le peuple, en effet, demande que ces dirigeants s'en aillent et que soient élues à leur place des personnes qui n'ont pas été associées au passé politique sombre du pays et qui reflètent sa diversité politique et la composition majoritairement jeune de notre population.
Le problème qui va se poser alors est le suivant : qui va gérer la transition entre le départ des anciens et la prise de pouvoir des nouveaux ? Si les dinosaures actuels insistent pour gérer cette transition – comme cela semble être le cas – il y a un risque que l'Algérie connaisse le même sort que l'Egypte ou la Tunisie, où les anciens dinosaures sont revenus sous des vêtements nouveaux.
S'il y a un vide politique pendant cette période, il y a le risque et le spectre du chaos. Il est donc temps que les organisateurs des mouvements populaires actuels pensent à une stratégie de gestion de la transition car la nature – y compris la nature humaine – a horreur du vide.


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