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«Le financement public via les banques a privilégié les clients et soutiens du régime»
Boutaleb Kouider. Professeur d'économie
Publié dans El Watan le 15 - 07 - 2019

– Peut-on dire que la privatisation des entreprises publiques a beaucoup plus profité aux oligarques sans contrepartie économique ?
Les oligarques qui ont bénéficié de l'appui du pouvoir en place pour reprendre des entreprises publiques dans le cadre des opérations de privatisation ne pouvaient en aucun cas relancer l'outil de production avec une mise à niveau rigoureusement menée et des investissements dans des branches et filières industrielles porteuses. Le gain facile n'incite guère à l'effort managérial.
Dans le système de gouvernance, qui s'est constitué autour de privilèges et de rentes, les opportunités de captation de rente en contrepartie d'un soutien politique induisent des comportements de recherche de rente avec des répercussions négatives à tous les niveaux du développement.
Ce comportement affecte en effet doublement le développement des entreprises et de l'entrepreneuriat, comme nous l'avons déjà exprimé dans des contributions antérieures : d'une part, il tend à encourager les entrepreneurs à réaliser des gains de rentabilité davantage en cultivant des rentes à travers des connexions au sein de la bureaucratie d'Etat plutôt qu'en entreprenant des activités productives plus coûteuses.
Comment en aurait-il été autrement lorsque, pour paraphraser Karl Marx, les profits réalisés dans la sphère de circulation des marchandises sont nettement supérieurs et plus faciles à réaliser par rapport à la sphère de production des marchandises
Une enquête de l'ONS réalisée en 2012 (Le recensement économique) a largement confirmé l'ampleur de désindustrialisation et l'explosion des activités commerciales et de services liés à l'importation.
Ce qui explique pourquoi le montant des importations, tous produits confondus, ait atteint plus de 58 milliards de dollars en 2014 et 44 milliards de dollars en 2018.
Quant aux exportations, elles demeurent à un niveau extrêmement faible, guère plus de 2 milliards de dollars bon an mal an. Des milliers d'importateurs pour une poignée d'exportateurs.
Et c'est ce qui expliquerait fondamentalement le peu d'investissements productifs réalisés par le secteur privé au cours de ces 2 dernières décennies.
– Quel est l'impact de ces liens étroits entre les oligarques et le pouvoir en place sur le financement des PME ?
Dans le contexte qui est le nôtre, une économie rentière, un pouvoir discrétionnaire de redistribution permettant de renforcer les liens d'allégeance, autrement dit un «Etat clientéliste» qui privilégie l'accès à l'argent à sa clientèle, le fonctionnement de l'économie est totalement altéré.
Le financement public via les banques a privilégié les clients et soutiens du régime, instituant des modes de répartition très inégaux des richesses, et «un pillage à ciel ouvert de nos ressources financières». La nature de l'exercice du pouvoir détermine des comportements prédateurs.
Partout, la relation entre le gain et l'effort, sans laquelle il n'existe pas d'ordre économique viable, est déjà pratiquement inexistante. Les gains matériels sont devenus l'objet d'une vaste foire d'empoigne où triomphe le favoritisme, les pressions politiques et l'incohérence au détriment du développement de l'économie nationale.
Le changement ne peut s'opérer, comme l'a exprimé récemment l'économiste Ahmed Henni, que le «jour où l'Etat, faute de ressources autonomes, devra s'appuyer sur sa seule fiscalité intérieure, celle qui provient d'entreprises productives et conduit à une alliance organique entre les entrepreneurs d'accumulation et l'Etat». Il faudrait attendre sans doute encore longtemps pour qu'advienne un tel changement
– Ces liens entre pouvoir et oligarques ont fini par mener le pays vers la désertification industrielle. Quid justement de la relation entre le l'Etat et le privé national ?
La promotion de l'industrie nationale interpelle en premier lieu l'Etat. Certes les pouvoirs publics ont, depuis le début des réformes lancées dans les années 1990 dans le sillage de la transition à l'économie de marché, et même avant, tenté d'encourager et de promouvoir l'investissement privé, sans procéder, faut-il le souligner, aux réformes de gouvernance économique nécessaires au bon fonctionnement d'une économie de marché.
De nombreuses mesures incitatives ont été formellement initiées. Elles sont contenues dans les dégrèvements fiscaux et parafiscaux, des bonifications de taux d'intérêt, l'octroi de terrain… des dispositifs institutionnels de soutien à cet investissement se sont aussi succédé.
L'OSCIP en 1982 a été relayée à la CNC en 1987 et l'APSI a depuis 1994 en charge cette mission d'appui à l'investissement privé, l'ANDI ensuite en 2001.
A travers ces dispositifs successifs, les projets d'investissement ont foisonné comme en témoignent les chiffres publiés par l'ANDI : pourtant peu de projets (notamment dans les segments industriels structurants,) ont vu réellement le jour, pour de multiples raisons relevant de la nature et du fonctionnement du système socioéconomique et politique qui perdure à ce jour.
L'industrie nationale édifiée au prix d'efforts considérables et d'austérité assumée a été quasi totalement démantelée, décimée, au nom de l'ouverture économique et de la compétitivité.
De nombreux produits made in Algeria qui sortaient des usines édifiées dans l'année 1970, tels les produits issus de l'industrie du cuir, de l'industrie textile (les costumes, les chemises et draps de très bonne qualité) …les motocyclettes Guelma… ont totalement disparu aujourd'hui au profit des produits d'importation de Chine et d'ailleurs de moindre qualité.
C'est ainsi que l'industrie, qui représentait près de 20 % du PIB dans les années 1970-1980, ne représente plus aujourd'hui que 5% du PIB, et l'Algérie est devenue le pays le moins industrialisé de la région MENA.
Le tissu industriel public s'est dégradé et désintégré au cours des vingt dernières années, il n'a pas été remplacé par le secteur privé algérien qui n'a pu développer ni les dimensions ni les moyens managériaux de prendre la relève, dans un tel contexte de prédation et d'enrichissement facile. La responsabilité de l'Etat est entière.
La relation de l'Etat au privé national ne semble pas relever chez nous (comme nous l'avons déjà exprimé dans des contributions antérieures), du seul souci de développement de l'emploi, de la valeur ajoutée et de la contribution à la diversification des sources de croissance économique.
Sinon comment peut-on expliquer le cas du blocage d'une usine de trituration de graines oléagineuses par le groupe Cevital, propriété de l'industriel Rabrab, contribuant à la création d'emplois et de valeur ajoutée sur le plan national.
Les liens d'allégeance au pouvoir politique en place sont déterminants pour accéder aux juteux marchés publics qui ont permis l'émergence d'entreprises connues sur le plan national mais invisibles sur le plan international (label, volume d'exportation, gain de devises)
Présentement, à la faveur du hirak ou des actions menées par l'Etat pour éliminer les «oligarques» qu'il avait lui-même promus pour des raisons qui relèvent plutôt de la morale que de l'économie, il faudrait absolument dissocier l'entreprise de son dirigeant.
Si ce dernier est condamné pour délit de corruption, l'entreprise ne devrait pas en pâtir. Comment ? Les spécialistes, juristes et financiers, peuvent parfaitement proposer des démarches et des montages de sauvetage de ces entreprises, si la volonté politique pour ce faire existe.
– Le gouvernement actuel est-il d'abord conscient de l'importance de cette question stratégique de sauvetage des unités de production des oligarques emprisonnés, peut-il prendre les décisions en rapport ?
En toute hypothèse, le gouvernement Bedoui, étant décrié de toutes parts, il faudrait absolument que ceux qui détiennent le pouvoir réel puissent réagir et vite pour imposer une feuille de route permettant la régénérescence des entreprises en difficulté en attendant les réformes profondes que nécessite la restructuration économique d'ensemble que devrait initier le futur président de la République.


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