Le campisme (choisir un camp géopolitique, notamment anti-occidental) ne se présente jamais comme une idéologie. Il se donne pour une évidence politique. Il ne discute pas : il désigne les camps. Il ne démontre pas : il distribue les rôles. Il ne pense pas : il classe. Et c'est précisément là que réside sa force, et sa dérive. Comme le wokisme, dont il partage les structures profondes, le campisme est né d'un constat réel : l'hypocrisie des puissances occidentales, la violence de leur impérialisme, la manipulation médiatique. À partir de cette critique légitime, il s'est mué en une machine morale de tri géopolitique. Le monde n'est plus analysé. Il est jugé, puis immédiatement classé. À la structure des rapports de production se substitue une structure des positions : identitaires dans un cas, géopolitiques dans l'autre. La légitimité ne se déduit plus des rapports sociaux, mais de la position occupée dans une grille morale. La géopolitique comme morale : le Bien contre le Mal Le wokisme ne raisonne pas en termes de structures sociales, mais en termes de positions morales. Le campisme opère de manière identique. À la place de l'analyse matérialiste, il impose une grille rudimentaire : l'Occident est le Mal, ses adversaires sont le Bien. Peu importe la nature des régimes. Peu importe les rapports de production. Peu importe l'exploitation réelle des populations. La position géopolitique devient le critère absolu de légitimité. Ainsi, comme le wokisme classe les individus selon leur identité, le campisme classe les Etats selon leur position face à Washington (ou l'Occident en général). Ce n'est plus la réalité sociale qui fonde le jugement. C'est l'appartenance au camp. Le wokisme a substitué à la hiérarchie sociale une hiérarchie des identités. Le campisme reproduit ce mécanisme à l'échelle internationale. Certains Etats parlent avec légitimité. D'autres doivent être condamnés par principe. La Russie, la Chine, l'Iran deviennent des acteurs « légitimes » du seul fait de leur opposition à l'Occident. Leurs crimes sont minimisés, relativisés, justifiés. À l'inverse, tout ce qui émane du bloc occidental est disqualifié a priori. Ce n'est plus l'analyse qui compte, mais l'origine du discours. Ce n'est plus la vérité des propositions qui est interrogée, mais la position de celui qui parle. La vérité ne vaut plus par ce qu'elle dit, mais par le camp auquel elle est rattachée. Le wokisme fragmente le corps social en une multiplicité d'identités concurrentes. Le campisme fragmente le monde en blocs antagonistes. Dans les deux cas, le résultat est identique : la structure de classe disparaît. Les rapports de production, l'exploitation, la condition des travailleurs sont relégués au second plan. Ils sont remplacés par une lecture symbolique du monde : domination occidentale ici, résistance souveraine là. Mais cette opposition masque l'essentiel : dans tous les camps, ce sont les mêmes rapports sociaux capitalistes qui dominent. Des bourgeoisies d'Etat. Des travailleurs exploités. Des appareils répressifs. Le campisme, comme le wokisme, produit une politique hyper-moralisée mais matériellement aveugle. C'est ici que le parallèle devient décisif. Le wokisme définit qui a le droit de parler. Le campisme définit qui a le droit de tuer. Dans la logique campiste, la violence n'est pas abolie. Elle est redistribuée, légitimée. Les bombardements occidentaux sont des crimes. Les bombardements russes deviennent des réponses. La répression occidentale est dénoncée. La répression iranienne est excusée. Ce n'est pas une critique de la violence : elle est légitimée selon le camp. Le campisme n'abolit pas la violence. Il ne la condamne pas. Il ne s'oppose pas au meurtre de masse. Il trie. Il décide quelles morts scandalisent et lesquelles passent. Certaines violences sont dites barbares ; d'autres deviennent des ripostes, des nécessités, des actes de souveraineté. La question n'est plus : faut-il rejeter la mise à mort ? Mais : qui a le droit de tuer sans être disqualifié ? Toutes les morts ne se valent plus. Certaines sont pleurées, d'autres relativisées, d'autres effacées. Le campisme organise une hiérarchie du deuil et de l'indignation. Mais il ne fait pas que légitimer la violence : il blanchit ceux qui l'exercent. Dans le « bon camp », les bombes cessent d'être des instruments de domination. Elles deviennent des réponses. La violence est lavée par l'appartenance. Ce n'est plus l'acte qui compte, mais la signature. Et ce ne sont pas des « camps » qui tuent. Ce sont des Etats. Des armées. Des appareils répressifs. La redistribution morale du droit de mort, c'est une immunité accordée à certains. Derrière les récits, ce sont toujours des puissances organisées, armées, capitalistes, qui administrent la violence. La guerre n'est plus comprise comme un moment des contradictions de classe, mais comme un épisode d'un récit moral. On ne demande plus quels intérêts elle sert, mais quel camp elle confirme. La mort est rendue acceptable, à condition qu'elle soit administrée par le « bon » camp. Ainsi se déploie la logique nécropolitique : décider qui peut vivre, et qui peut mourir, non pas selon une analyse des rapports sociaux, mais selon une grille morale. OTAN vs BRICS : la géopolitique réduite à un conflit de légitimités Dans cette logique, l'opposition entre OTAN et BRICS fonctionne comme une transposition géopolitique du schéma wokiste. Le wokisme distribue la légitimité à partir de l'identité. Le campisme la distribue à partir de l'appartenance à un bloc. L'OTAN incarne le pôle illégitime par essence. Les BRICS sont investis d'une légitimité automatique. Peu importe que ces Etats soient capitalistes. Peu importe qu'ils exploitent férocement leurs travailleurs. Peu importe qu'ils répriment, emprisonnent, tuent les dissidents. La position suffit. L'analyse disparaît au profit d'une assignation morale : l'OTAN est considérée comme structurellement coupable, et les BRICS légitimes. Ce schéma interdit toute pensée dialectique. Il devient impossible de penser ensemble que l'OTAN est un appareil impérialiste et que ses adversaires sont eux-mêmes des puissances capitalistes concurrentes. Cette double vérité doit être refoulée pour que la fiction morale du monde reste intacte. C'est précisément ce refoulement qui permet au campisme de maintenir la cohérence de son récit. La guerre n'est plus comprise comme un affrontement entre bourgeoisies. Elle est transformée en récit moral. L'OTAN administre la violence au nom de la « démocratie ». Les BRICS au nom de la « souveraineté ». Dans les deux cas : militarisation, exploitation, répression, gestion politique de la mort. Le campisme ne combat pas ces appareils. Il choisit celui qu'il légitime. Le campisme interdit certaines analyses au nom de « l'anti-impérialisme », qui se confond bien souvent avec un anti-américanisme primaire. Dire que la Chine est une puissance capitaliste devient suspect. Rappeler la répression sanglante en Iran devient « occidentaliste ». Parler des travailleurs exploités devient secondaire. Comme toute idéologie morale, le campisme ne tolère pas ce qui fissure son récit. Le marxisme analyse le monde en termes de rapports sociaux. Le campisme, comme le wokisme, le reconstruit en termes de positions morales. Il ne demande plus : qui exploite ? Mais : qui est du bon côté ? C'est une régression majeure. Car une fois la morale installée, tout devient justifiable : l'exploitation, la répression, la guerre, à condition qu'elles soient exercées par les « bons ». Wokisme / campisme : une structure miroir Le wokisme et le campisme reposent sur une même matrice idéologique. Deux terrains. Une même logique à l'œuvre. Ces deux courants bourgeois obéissent aux mêmes mécanismes. La morale remplace l'analyse, la position remplace la réalité, la parole est disqualifiée selon son origine. Le réel est fragmenté, le conflit déplacé vers le symbolique, les légitimités distribuées de manière asymétrique. La violence n'est pas abolie, elle est justifiée. Le monde est réduit à un récit binaire. La critique est neutralisée : non réfutée, mais déplacée, fragmentée, redirigée vers des terrains qui ne menacent pas l'ordre existant. Et au bout du processus, toujours le même résultat : la disparition de la lutte des classes, c'est-à-dire l'effacement du capitalisme comme objet central de critique. Le capitalisme comme système global disparaît derrière des catégories fragmentées, tandis que les rapports de production continuent d'organiser l'exploitation dans tous les camps. Le wokisme et le campisme apparaissent comme opposés. Ils remplissent en réalité une fonction identique : moraliser le réel, fragmenter les dominés, neutraliser l'analyse matérialiste, rendre acceptable l'ordre existant. L'un parle le langage des identités. L'autre celui des nations. Mais tous deux neutralisent les conflits réels en les déplaçant vers un terrain aseptisé. Pendant que l'on classe et moralise, le capital exploite, les Etats militarisent, la guerre avance. Le campisme n'est pas un anti-impérialisme. C'est un wokisme géopolitique. Et comme toute morale sans analyse, il ne libère rien : il classe, justifie, et accompagne l'ordre existant. Il ne produit pas des acteurs, mais des spectateurs qui classent, approuvent ou condamnent, sans jamais saisir les mécanismes qu'ils prétendent dénoncer. Il n'agit pas en acteur historique déterminé à transformer le monde. Il se contente de l'interpréter selon une grille idéaliste et particulariste, et d'applaudir les prétendues prouesses économiques et les victoires militaires fantasmées de ses maîtres. En conclusion, l'observation de ces deux courants met au jour le fondement commun de leur idéologie bourgeoise. Le wokisme et le campisme émergent dans un moment historique précis : celui du reflux du marxisme, de l'effacement de l'internationalisme ouvrier et de la disparition du capitalisme comme objet central de critique. Privée de cette grille matérialiste, la pensée se reconfigure en morale : identitaire dans le champ social, géopolitique dans le champ international. Dans les deux cas, le capital comme système global disparaît derrière des catégories fragmentées, tandis que l'Etat demeure l'opérateur central de la domination, organisant la militarisation, la répression et la gestion politique de la mort. Ces deux courants ne produisent pas des acteurs capables de comprendre le monde pour le transformer, mais des spectateurs moralisateurs, assignés à juger, à classer, à prendre parti pour une identité ou un camp. Derrière leur opposition apparente, ils participent d'un même mouvement : neutraliser la critique radicale, assurer la reproduction de l'ordre capitaliste mondial. Au-delà de ces deux courants identitaires et campistes, reste à renouer avec la critique radicale du capitalisme pour rendre aux dominés leur capacité d'action, dévoyée par ces deux mouvements contre-révolutionnaires.