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Camus n'a jamais dit «oui» à l'ordre colonial !
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Publié dans El Watan le 10 - 08 - 2012

Torturé et tortueux, Albert Camus a inspiré et intrigué les plus grands intellectuels du siècle. Michel Onfray, philosophe et écrivain français, revient pour El Watan Week-end sur les différentes lectures de l'oeuvre camusienne.
1-En dépit de sa phrase malheureuse sur la justice, instrumentalisée par ses adversaires parisiens, les Algériens n'ont pas compris leur présence timide, pour ne pas dire leur absence significative dans les principaux romans L'Etranger et La Peste alors qu'ils constituaient la majorité ! Pourquoi Camus nommait-il «Arabes» ses compatriotes non européens ? «Il ramenait tous les autochtones à l'Arabe, disait l'écrivain algérien Yasmina Khadra, alors que le peuple algérien était composé de Berbères, de Touareg, d'Arabes, de juifs… Il voyait juste l'Arabe. C'était vraiment réduire l'univers de l'autochtone à un personnage imprécis, insaisissable.»
Cette phrase dont vous parlez n'est pas malheureuse, c'est l'interprétation des sartriens qui l'est... Des sartriens et de tous ceux qui n'aimaient pas la liberté de pensée de Camus... Car il faut vouloir mettre toute l'œuvre de Camus à la poubelle, et particulièrement Les Justes, pour ne pas comprendre ce qu'elle dit : s'il affirme qu'entre la justice et sa mère il choisit sa mère, il faut entendre : si la justice a besoin de l'injustice pour s'installer, alors elle n'est pas justice et je ne défends pas cette justice à laquelle je préfère la victime innocente qui pourrait faire les frais de cette justice en se trouvant là où une bombe aura été posée... Il faut lire ou relire Les Justes, toute la pièce témoigne en faveur de cette lecture. Par ailleurs, que les romans de Camus ne mettent pas en scène la majorité démographique du pays ne saurait être retenu contre lui !
Rien n'oblige le romancier, libre de ses sujets et de ses traitements, à faire la sociologie de son pays ! Il n'a pas plus parlé des juifs présents sur le sol algérien depuis plus de mille ans... Il ne me semble pas que ça fasse de lui pour autant un antisémite... De même, s'il parle des «Arabes», ce n'est pas au nom de je ne sais quelle lecture raciale et raciste échafaudée par Edouard Saïd qui n'était pas dans cet exercice de mauvaise foi militante au mieux de sa forme intellectuelle... Camus se contente d‘écrire correctement le français... Je vous renvoie au dictionnaire, Le Robert par exemple : «En français moderne populaire, par suite de la colonisation du Maghreb au XIXe siècle, arabe équivaut à maghrébin»... Quel mot aurait-il dû utiliser pour obtenir la bénédiction des gens qui, de toute façon, ont décidé de le discréditer systématiquement ?
2-«Alger est plutôt italienne. L'état actuel d'Oran a quelque chose d'espagnol. Constantine fait penser à Tolède. Les cités dont je parle sont des villes sans histoire.» Certains critiques accusent Camus de ne pas donner aux Algériens la chance de raconter leur histoire dans ses romans !
Camus n'a pas à se justifier de choisir ses sujets de romans. Ni à les traiter comme il les traite. C'est un procès d'intention que de reprocher à Camus d'avoir écrit les livres qu'il a écrits et de n'avoir pas écrit les livres qu'il n'a pas écrits. A ce jeu-là, il a tort tout le temps... Il ne faut pas oublier par ailleurs qu'avec Le premier homme, roman inachevé qui aurait probablement eu le volume des gros romans de Tolstoï qu'il admirait, Camus s'était proposé justement de traiter ces questions... Ce qui demeure en dit assez pour qu'on cesse de le calomnier sans cesse avec les méthodes du Tribunal révolutionnaire qu'appréciaient tant Sartre et les siens.
3-«A partir du moment où l'opprimé prend les armes au nom de la justice, il met un pas dans le camp de l'injustice», disait Camus. Que devraient faire les Algériens contre l'ordre colonial ? N'avaient-ils pas tout essayé avant 1954 !
J'aimerais que vous puissiez préciser la nature de ce «tout» qui me paraît bien vague ! Depuis le 8 mai 1945 et la répression de Sétif et Guelma, il est même prouvé que les militants de l'indépendance nationale ont souhaité tout s'interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l'intelligence, de la raison. Je vous rappelle à cet effet que ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l'origine du plus grand nombre de morts du côté... algérien !
Dans cet ordre d'idées, Melouza constitue un massacre emblématique : 303 Algériens égorgés et massacrés par leurs compatriotes algériens... Quant à Camus, depuis qu'il eut l'âge d'écrire dans la presse et de publier ses jugements, il a, lui, tout essayé pour lutter contre l'ordre colonial : du soutien au projet Blum-Viollette à la défense de la cause indigène, en passant par la dénonciation des méfaits du régime colonial dans Misère dans la Kabylie ou par la proposition de solutions indigènes, la fédération des douars communes par exemple, sans oublier la célébration du génie dionysiaque de ce pays dès 1937... Mais il n'eut jamais le soutien de ceux qui avaient, dès 1945, choisi de commencer par la violence.
4«Ecrivain et journaliste militant avéré et définitif de l'Algérie française.» Voilà comment il est présenté par des intellectuels algériens dans le texte de la pétition contre la célébration du 50e anniversaire de sa mort en Algérie.
Voilà ce que le parti au pouvoir aura probablement rédigé en demandant à de supposés intellectuels d'apposer leur signature au bas de ce document ! Ce tissu de mensonges ne mérite pas le commentaire, il discrédite tous ceux qui, signant ce texte, se prétendent intellectuels... Sous tous les régimes qui ne supportent pas la liberté, il existe une cour de plumitifs qui vont au-devant des désirs et des souhaits du pouvoir pour en obtenir des avantages. La vie et l'oeuvre de Camus témoignent dans le détail du contraire de ce qu'affirment ces prétendus intellectuels. Un intellectuel pense librement, il se démarque des pouvoirs, il ne sacrifie pas aux légendes et mensonges activés par eux pour légitimer leur présence au sommet de l'Etat. La capacité de résistance aux mythes et aux légendes édictés par les pouvoirs en place, voilà ce qui définit l'intellectuel.
5-N'avait-t-il pas cessé d'être un nietzschéen de gauche en disant «oui» à l'ordre colonial ? Ne voulait-il pas concilier l'esclave et son maître ? L'ordre colonial et l'ordre libertaire ? Que répondez-vous à ceux qui posent ce genre de questions ?
Dire que Camus a dit «oui à l'ordre colonial» est une ineptie, une bêtise, une contrevérité que la pure et simple lecture de son œuvre complète dément... Il faut que ces gens cessent de croire le catéchisme rabâché sur Camus et lisent son œuvre s'ils veulent la juger...
6-On peut difficilement faire parler les morts ; mais s'il était encore vivant, comment vivrait-il l'indépendance de l'Algérie, le retour de l'islam ? En suivant la trace de Camus, comment avez-vous trouvé l'Algérie tant aimée par l'auteur de la Peste ?
Il serait abattu, effrayé, découragé qu'on puisse, un demi-siècle après les évènements, lui faire dire le contraire de ce qu'il a dit ! Qu'on puisse encore tenir ce discours du pouvoir en place à son propos en 2012 renseigne assez sur le travail qui reste à faire à ces prétendus intellectuels pour se libérer de l'esclavage mental qui est le leur... Je ne suis pas bien sûr que cette servitude contemporaine montre que le demi-siècle écoulé ait été employé à bon escient en matière de promotion de l'exercice critique et de l'intelligence !
Pour ma part, j'ai vu dans la rue d'Alger des gens francophiles et francophones qui m'arrêtaient dans la rue et avec lesquels j‘ai pu parler librement. Auprès de ce petit peuple que j'ai aimé immédiatement, je n'ai pas retrouvé le langage de la classe dominante au pouvoir ou le ton de vos imprécations contre Camus. Bien au contraire... J'ai mesuré combien Camus avait raison : il y a un génie du peuple algérien. Mais je ne suis pas sûr que les élites aient envie de célébrer ce génie-là... Et quand je dis que je ne suis pas bien sûr, comprenez qu'il s'agit d'une litote... L'indépendance en Algérie est un combat qui reste à mener...


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