Quel que soit son degré «d'ouverture», la nouvelle Constitution se heurtera à la vision manichéiste de l'exercice du pouvoir qu'a Bouteflika. Comme il ne peut concevoir un partage, même minime, du pouvoir, il a développé un rejet total de l'idée même d'opposition, lui menant un combat sans relâche quinze années durant. Et ceux qu'il a détestés le plus, ce sont ses «ex-alliés», ceux passés de l'autre côté de la barrière après l'avoir servi parfois longtemps. C'est le cas de Ali Benflis qui a même osé se porter candidat à la présidentielle contre Bouteflika avant de devenir, aujourd'hui, un des leaders de la CLTD, laquelle exige le départ du chef de l'Etat et l'organisation d'une élection présidentielle anticipée. Idem pour Benbitour qui a rendu son tablier de chef de gouvernement pour manifester son hostilité à l'accaparement de l'essentiel de ses prérogatives par le chef de l'Etat. Quant à Abdelaziz Belkhadem, autre chef de gouvernement sujet à déboires, il a été dépouillé de l'ensemble de ses prérogatives politiques au sein de l'Etat et surtout du parti FLN qu'il a dirigé, Bouteflika l'ayant soupçonné de «proximité» avec l'opposition et de «double-jeu». Nombre de ministres ont subi le courroux présidentiel, parmi eux Abdelaziz Rahabi, alors ministre de l'Information accusé de «trop» œuvrer à la promotion d'une presse indépendante que haïssait Bouteflika. Dans le corps militaire, plusieurs généraux ont été limogés ou mis à la retraite, parfois avant l'heure, pour s'être «éloignés» du chef de l'Etat ou pour avoir «osé» porter des critiques à son égard. Avant le général Toufik, ce fut le général Mohamed Lamari, tous deux «janvieristes» positionnés sur une longueur d'onde différente de celle de Bouteflika sur la gestion de l'islamisme et, plus généralement, sur la relation entre le militaire et le politique. Sur un autre registre, celui des alliés des partis, il y eut le cas significatif de Louisa Hanoune, la présidente du Parti des travailleurs. Comme elle a décidé de ne plus «jouer le jeu» avec un pouvoir qui allait à la dérive, elle s'est mise à critiquer tous ceux qui — ministres, hauts responsables politiques et grands patrons de l'économie — «bradent le pays». De plus, elle a pris nettement position en faveur du général Hassan et du général Toufik, taclant au passage Abdessalem Bouchouareb, ministre de l'Industrie, un des hommes forts du pouvoir, accusé de brader le secteur public, de favoriser le «privé compradore» et de lui permettre d'avoir un pied dans la politique et l'autre dans les affaires. Mais dès lors qu'elle a interpellé Bouteflika — dans le Groupe des 19 — pour savoir s'il n'est pas otage de son entourage, elle est devenue la femme à abattre. On a eu recours contre elle à l'arme fatale : la diffamation, le support étant tout désigné, une télé privée qui a comme spécialité de voler au secours des pontes du régime lorsqu'ils sont en difficulté. «Voilà une femme de gauche qui a aidé sa famille à s'enrichir en usant de sa proximité avec les autorités»... C'est la grosse ficelle sortie par cette télé, jetant ainsi Louisa Hanoune en pâture à une opinion publique toute prête à «avaler» les messages cathodiques contre lesquels elle n'a jamais été préparée à les critiquer, notamment ceux des nouvelles télévisions privées considérées comme «crédibles» dès lors qu'elles ne ressemblent pas aux médias lourds publics et qu'elles osent «critiquer» la chose publique. Jeter le discrédit sur un opposant ou un allié qui a rompu les amarres, rarement de manière directe, généralement par des «hommes de main», voilà une pratique qui ne cessera pas tant elle est au cœur du système. Même si la nouvelle Constitution lâchera du lest en direction de l'opposition, elle ne cessera pas tant elle est liée à l'idée même que Bouteflika se fait du pouvoir. Surtout qu'il n'a jamais été question qu'il cède ne serait-ce qu'une infime partie des prérogatives dont il s'est doté. Et il entend bien rester à son poste durant les trois longues années qui restent de son mandat.