On vous parle aujourd'hui de ce fléau qui continue de faire des ravages dans notre pays : le piston ! C'est une maladie chronique qu'on croyait en régression avec l'évolution de la société, mais qui en fait, à la faveur d'un système diablement «hiérarchisé», administré sous la forme pyramidale, et ouvert à toutes les vocations autoritaristes, s'est encore consolidée, mieux structurée pour devenir pratiquement incontrôlable grâce à l'impunité qui lui est accordée. Entrant dans les mœurs de l'exercice du pouvoir, de l'échelon le plus bas au plus haut, elle a fini par être institutionnalisée. Toujours dénoncée, violemment stigmatisée, mais jamais réprimée, alors que les injustices commises en son nom sont souvent monstrueuses. Le piston n'a ni couleur ni limite. Il fait tomber les barrières et tout le monde en parle, a des histoires à raconter sur tel ou tel exploit réalisé grâce au miracle de l'interventionnisme. Sésame magique entre les mains des barons du régime, ou parfois de simples bureaucrates, le piston apporte des solutions à chaque équation qui lui est soumise, même les plus épineuses. Il peut, par exemple, avec une facilité stupéfiante, ouvrir l'accès à un logement ou un terrain, trouver des débouchés pour les affaires, placer quelqu'un à un poste important, même s'il n'a pas les compétences voulues, obtenir des bourses estudiantines à l'étranger… et la liste est loin d'être exhaustive. Un coup de fil ou une recommandation et c'est l'horizon qui s'éclaircit comme par enchantement. Personne ne pourra dire qu'à un moment ou un autre de sa vie, il n'y a pas eu ce petit coup de pouce qui ramène le sourire lorsque toutes les portes semblent fermées. Mais ça dépend de la nature de la performance : avoir la chance d'être dispensé de faire la queue devant un guichet ou récupérer rapidement son permis de conduire auprès d'un commissariat n'a rien à voir avec l'affectation à un poste à l'étranger sans passer par la voie normale. Les critères d'accession varient selon l'importance des privilèges. Entre un service rendu, une obligation parentale ou de copinage et le devoir d'allégeance, il y a forcément des prix à payer. Quand on a quelqu'un de haut placé dans sa famille ou son entourage, on a ainsi cet étrange sentiment d'assurance qui donne la certitude de pouvoir surmonter les problèmes les plus épineux pour peu, bien sûr, qu'on ait la faiblesse de ne pas résister à la tentation. Généralement ce sont les gens malhonnêtes qui composent, sans aucun scrupule, avec le piston. Ils arrivent même à en parler avec une certaine fierté pour épater le voisin quand ils réussissent à obtenir satisfaction. Les plus probes restent les éternelles victimes de cette calamité sociale, qui ne semble pas inquiéter outre mesure nos gouvernants. C'est vrai que le piston n'est pas une spécialité algérienne. Partout dans le monde, les passe-droits existent. Sauf que dans les pays démocratiques, il y a des garde-fous qui protègent les droits des citoyens. Les puissants ont certes le bras long et peuvent intervenir sur de nombreux registres, mais à condition de ne pas se faire épingler. Et quand ils se font attraper, ils passent devant les tribunaux pour répondre de l'illégalité de leur pratique assimilée à un abus de pouvoir et donc condamnable par la loi. On a vu des chefs d'Etat, des ministres, de hautes personnalités politiques, des chefs d'entreprise poursuivis par la justice de leurs pays pour interventionnisme illégal, ou à tout le moins rappelés à l'ordre pour avoir outrepassé leurs responsabilités publiques. En nommant son fils à la tête de «la Défense de Paris», l'Etablissement public d'aménagement de la défense (Epad), l'un des plus grands centres d'affaires d'Europe, l'ex-président français, Nicolas Sarkozy, s'était attiré les foudres des citoyens, du monde politique et des médias toutes tendances confondues. L'affaire est restée dans les annales, prenant la forme d'un scandale de népotisme étatique que le prédécesseur de Hollande traîne comme un boulet jusqu'à aujourd'hui. Sous la pression de la société toute entière, il a fait marche arrière, mais cela n'a pas empêché la presse étrangère de traiter la France de République bananière, à cause du fait de prince d'un Président qui se croyait tout permis. On aurait aimé qu'une telle vigilance citoyenne fût omniprésente chez nous pour éviter les dérives, encore faut-il que l'Etat laisse la latitude aux citoyens le soin de jouer leur rôle. On aurait aimé que la justice fût aussi radicale devant une manifestation aussi flagrante du népotisme. Hélas, ce sont souvent ceux qui sont chargés de faire respecter les droits des citoyens qui sont à l'origine des trafics d'influence les plus meurtriers pour l'équilibre social. On avait évoqué, la semaine dernière, l'histoire de l'avion bloqué à son atterrissage à Alger par Amar Saadani, le temps que son chauffeur arrive, on cite aujourd'hui un autre fait d'armes réalisé cette fois-ci par un haut gradé de l'armée qui a le plus normalement du monde réquisitionné toute une salle d'un lycée à Ouargla pour permettre à son fils de passer en candidat libre le bac 2016. Il y avait aussi la fille d'un directeur d'une académie à Alger qui a profité de ce privilège lequel a donc permis aux deux postulants d'être bien «traités» par le personnel du centre d'examen, instruit par l'Office national des examens et concours (ONEC). Au-delà de son côté ubuesque, cette affaire qui pourrait trouver sa place dans le Guinness des favoritismes les plus stupides, mais qui a néanmoins choqué la population, montre que le piston algérien reste dévastateur mais surtout impuni. Il est l'apanage de responsables qui ne semblent pas avoir compris, ou ne veulent pas comprendre qu'une fonction ou un statut quels qu'ils soient ne sont pas synonymes de privilèges. Amar Ghoul a été congédié du gouvernement en compagnie de cinq autres ministres. Il quitte l'Exécutif avec un bilan catastrophique. Au lieu de rendre des comptes, il est récupéré pour faire partie du tiers présidentiel au Sénat. Pourquoi lui et pas les autres ? Mais qui a parlé de piston…