C'est quand même extraordinaire de constater qu'au terme de leurs missions, nos responsables, quelles que soient leurs positions dans la hiérarchie administrative ou politique, ne rendent jamais compte de leurs bilans auprès de l'opinion publique. Ejectés brutalement de leurs sièges, alors qu'ils sont toujours en poste ou en fin de mandat, ils ne se sentent jamais concernés par cette obligation de faire le point, avant de partir, sur la situation réelle du travail relevant de leurs prérogatives qui leur avaient été confiées dans leurs secteurs respectifs. Bon ou mauvais, l'état des lieux restera toujours dans le vague… quand il n'est pas livré aux spéculations de la presse à qui on interdit l'accès aux dossiers un peu trop compromettants. Cette attitude, qui ne correspond nullement aux impératifs de transparence devant laquelle est tenu de se soumettre tout fonctionnaire de l'Etat ayant la lourde charge de gérer les deniers publics, semble depuis des lustres érigée en règle absolue de fonctionnement pour les besoins de la transition. Un ministre ou un haut fonctionnaire qui fait ses valises dans le contexte d'un changement inopiné ou d'une alternance programmée se résout lui-même à croire qu'il ne transgresse aucune norme protocolaire - morale ou formaliste - en ne s'imposant pas le «devoir de vérité» sur le parcours qu'il vient d'effectuer, voire sur les conclusions de sa gestion. En d'autres termes, en l'absence d'un système de supervision ou de contrôle fiable, qui mettrait le cadre algérien face à la réalité de ses réalisations ou de ses échecs, ce dernier trouve normal de s'en aller allègrement avec le sentiment de n'avoir jamais failli. D'ailleurs c'est cette certitude que nous renvoie l'échange d'amabilités purement formel entre les ministres sortants et ceux qui les remplacent durant l'instantané télévisuel qui mémorise la transmission du relais, échange dans lequel n'apparaissent que les semblants de performances réalisées par les uns et mises au service des autres, alors que derrière le décor, les choses sont loin d'être idylliques, comme les sourires de circonstance veuillent bien le faire croire. Les secteurs, parmi lesquels des départements très sensibles, laissés dans un état catastrophique par les partants et légués comme des cadeaux empoisonnés à leurs nouveaux destinataires, sont à ce titre si nombreux qu'on se demande à quoi sert la responsabilité d'un ministre si elle n'est pas évaluée à sa juste dimension, si elle n'est jamais soumise à débat, et surtout si elle reste synonyme d'impunité. Partant de ce postulat, un ministre, ou un haut cadre, se voit ainsi attribuer le droit de commettre les pires erreurs de gestion sans être obligé d'en subir les conséquences, ni la moindre retombée sur sa carrière. Il peut même, le cas échéant, et dans la logique du principe du service rendu, être appelé à d'autres fonctions, alors que son passif est lamentable. Une promotion au lieu d'une sanction, c'est évidemment la devise du copinage et des alliances de raison qui prime souvent sur les vertus de la rigueur et de la probité. Les Algériens connaissent par trop la musique pour se montrer étonnés par ce genre d'agissements qui font partie des mœurs politiques. Ils ne seront donc nullement surpris si l'ex-Premier ministre, dont le bilan n'est guère réjouissant, et qui, selon les observateurs politiques avertis, a failli à sa mission en aggravant, par une gestion populiste, les effets de la crise économique et sociale qui frappe le pays, venait à être «récompensé» par une autre mission prestigieuse. Pour ne pas faire exception à la règle, Sellal est lui aussi sorti de la scène sans rendre sa copie. Déjà qu'il n'a jamais été contraint de s'expliquer sur les révélations des Panama Papers concernant les comptes offshore dans lesquels il a été cité, ni sur les biens détenus à l'étranger par sa fille, il lui serait inimaginable de venir devant la presse rendre des comptes sur les ratés commis durant les années qu'il a passées à la tête du gouvernement. Dont celui qui a dû lui coûter cher, d'avoir provoqué un cinglant désaveu populaire au régime lors des élections législatives. Bilan négatif, calamiteux, et alors ? C'est ce que doit penser également l'ex-ministre de l'Industrie et des Mines, qui incarne à lui seul l'antithèse de la probité intellectuelle, version génération oligarchique, prête à tout, et qui, viré lui aussi du gouvernement, ne se sent nullement inquiet d'une quelconque retombée sur ses projets d'avenir dans lesquels l'affairisme tiendrait une bonne place. A propos d'affaires, le scandale du phosphate algérien révélé par notre confrère Le Soir d'Algérie, dans lequel a trempé Bouchouareb, est une preuve supplémentaire que cet ex-ministre a vraiment été pour Bouteflika et son cercle de décideurs une grossière et grave erreur de casting, dont l'Algérie n'est pas près de se relever de sitôt. Habité d'une ambition dévorante, l'homme qui avait en charge l'un des secteurs les plus importants a passé son temps à se positionner en visant toujours plus haut dans la hiérarchie, avec cet art consommé du mensonge, de la roublardise, du bluff et de l'obséquiosité pour arriver à ses fins. En le limogeant, le clan présidentiel a-t-il enfin compris la faute qu'il a commise en lui ouvrant toutes les portes ? Pourtant, la dénonciation des comptes qu'il avait ouverts dans les paradis fiscaux était déjà un signal très fort sur la nature du personnage. Encore une histoire d'alliance contre nature qui occasionne d'énormes dégâts à notre économie, mais qui s'en soucie ? Dans la liste des ministres dont le passage aura été une catastrophe pour leurs secteurs respectifs, le plus atypique reste celui de la Communication qui n'a jamais su, pendant tout ce temps, à quelle échelle de valeurs il se situait exactement, mais qui cependant savait où il devait sévir, à travers la manne publicitaire, dans une mission strictement de représailles envers la presse indépendante. Vaniteux et arrogant, il fera l'impossible pour atteindre son objectif, mais échouera au final non sans causer de profondes meurtrissures à un monde de la presse déjà très fragilisé économiquement. Il reste que ni lui ni ses mentors ne se sentent redevables des déperditions qu'ils ont fait subir à un secteur qui méritait de meilleurs égards.