Quinze décembre 1944. Il fait très froid, comme dans tous les hivers de guerre et encore, ce n'est pas l'hiver, c'est toujours officiellement l'automne. Mais l'heure est à l'optimisme. Depuis le débarquement au mois de juin précédent, et malgré une défense allemande acharnée, les succès se sont multipliés. Paris a été libéré en août et, le 23 novembre, c'était au tour de Strasbourg. Et c'est alors que, ce 15 décembre, se produit le coup de tonnerre ! Sous la direction du maréchal von Rundstedt, vingt-huit divisions allemandes, dont neuf blindées, appuyées par mille avions, attaquent dans les Ardennes, pour couper l'armée alliée, trop étirée entre Liège et la frontière suisse. Cette percée, remarquablement exécutée, réussit et, le 16, le front américain est rompu sur soixante kilomètres. L'effet de surprise a été total. Pour les Américains, les Anglais et les Français, qui se voyaient fêter Noël au cœur de l'Allemagne, il y a un moment de panique. Mais ce n'est pas tout : cette attaque militaire est complétée par une autre, secrète, celle-là, et tout aussi dangereuse. A Paris, à cette époque, on se préoccupe, bien sûr, du sort de la guerre, mais on a aussi des soucis plus immédiats. La Libération n'a pas ramené l'abondance, bien au contraire. C'est la pénurie la plus complète, notamment en charbon et en nourriture. Aussi, ils sont nombreux, les habitants de la capitale disposant de moyens de transport personnel, à chasser dans les forêts avoisinantes. C'est le cas de Robert Poivre, trente ans. Il possède une motocyclette et il part chaque week-end, avec son fusil, tenter de ramener quelque chose à sa famille. Ce dimanche 17 décembre, il chasse dans le bois de Montlognon, près d'Ermenonville et, chance inespérée, un sanglier débouche devant lui. Il ne rate pas une si belle occasion et abat la bête. Seulement, impossible de la ramener sur sa moto. Alors, il n'a plus qu'une solution : appeler son père par téléphone pour qu'il le rejoigne en voiture. Justement, il sait qu'il y a dans le bois de Montlognon un hôtel restaurant, l'Ermitage. Il dissimule son gibier dans des fourrés et s'y rend sans plus tarder. Il n'est pas surpris de constater que l'établissement, comme tant d'autres, est réquisitionné par l'armée américaine. Il y a des GI's partout. Il s'adresse à un gradé : — Pardonnez-moi. Est-ce que je pourrais téléphoner ? L'homme met un instant avant de comprendre et répond en français, avec un fort accent américain : — Téléphone... Oh, bien sûr. Suivez-moi. Il le conduit dans la salle du restaurant et lui désigne le combiné, qui se trouve derrière le comptoir. Robert Poivre obtient son père sans difficulté. Inutile de dire que celui-ci lui répond qu'il saute dans sa voiture et qu'il arrive. En l'attendant, Robert Poivre reste seul avec les Américains. Il les a découverts à la libération de Paris et ils sont bien tels qu'ils lui étaient apparus alors : sympathiques et souriants, avec un air un peu gamin. Beaucoup d'entre eux ont ce curieux et incessant mouvement de la bouche pour mâcher leur chewing-gum. Ça, c'est une des choses qui l'avaient le plus étonné quand il les avait vus. D'ailleurs, le gradé s'approche et lui en tend un. — Chewing-gum ? (A suivre...)