Novembre 1983, le jour des morts. Dans un appartement d'une petite ville de Belgique, Bernadette et Pierre, mariés, la cinquantaine chacun, pensent à leur fils unique Philippe. Philippe s'est suicidé le 5 décembre 1982. Il y a presque un an. Philippe ressemblait à sa mère, mais ce qu'il y a de viril dans les traits de cette mère paraissait féminin chez lui. Mêmes cheveux sombres, mêmes sourcils largement arrondis sur un regard intense. La photo, les photos de Philippe sont dans tout l'appartement. Il était le centre de ce couple, l'unique lien avec la vie, leur espoir ; il est devenu leur douleur. Philippe s'est suicidé pour une histoire d'amour. C'était sa deuxième expérience amoureuse. La première fois, il a raté son suicide, la deuxième fois il l'a réussi. C'est l'explication officielle. Une dépression. Les parents ont une autre explication. Leur fils a été assassiné. Pourquoi Philippe s'est-il tué de la main gauche en se tirant une balle dans la tête alors qu'il était droitier ? Pourquoi ne leur a-t-on pas montré la douille ? Ils sont allés voir le procureur du roi pour déposer une plainte contre X. Le procureur s'est montré humain, attentif à la douleur obsessionnelle de ces parents-là. Il a expliqué, démontré que Philippe s'était bien suicidé. Que si l'arme était restée crispée dans sa main gauche, ce détail était dû à sa position assise dans sa propre voiture, l'endroit qu'il avait choisi pour mourir. Que la douille n'avait pas été retrouvée parce qu'elle était probablement tombée dans un caniveau, mais que l'essentiel était la balle, que cette balle était sortie d'une arme empruntée à un ami sous un faux prétexte, et que cet ami l'avait confirmé. Que l'autopsie confirmait le suicide. Que leur fils avait signé ce suicide en voulant mourir devant le domicile de celle qu'il avait aimée. Mais ses explications se sont heurtées à un mur. Alors il leur a conseillé de prendre un avocat pour étudier sérieusement l'affaire, de se porter partie civile, seule manière de faire rouvrir le dossier et d'avoir accès à toutes les informations. Et aussi de se faire aider par un médecin, pour parvenir à faire le deuil de leur fils, à retrouver sinon la sérénité, du moins l'équilibre. Et aussi d'aller voir un prêtre puisqu'ils sont croyants. Ils ont tout refusé en bloc. Ils ne peuvent pas accepter la mort de Philippe. Le père dit : «Perdre son enfant, c'est vomir la vie.» La mère dit : «Si on ne l'a pas tué, on l'a poussé au suicide.» Ce couple est entré dans ce qu'on appelle un deuil pathologique. Un délire à deux. Et onze mois après que Philippe a été découvert dans sa voiture, enroulé dans son sac de couchage avec une balle de 22 long rifle dans la tête, devant le domicile de son ex-petite amie, ce délire les pousse à agir. La vengeance leur paraît la seule solution. La mort de quelqu'un d'autre. Du responsable. La mort, la dépression, le suicide font partie du passé de la mère. Elle-même a fait jadis une tentative de suicide, elle est dépressive et, dans sa famille, il y a déjà eu trois suicides par pendaison. Son grand fils, qui faisait des études de psychologie, qui cherchait l'amour et n'a trouvé que la mort, lui manque viscéralement, comme une partie d'elle-même. Il lui appartenait, elle l'a couvé, aimé, protégé, jusqu'à ce qu'il échappe à cet amour en allant vivre sa vie ailleurs. Que faisait-il d'autre, à part ses études ? Elle l'ignore. Une seule personne le sait, un psychiatre, chez qui Philippe avait entrepris une thérapie. Mais Philippe n'en a pas parlé à ses parents, et le psychiatre était tenu par le secret professionnel. À vingt-deux ans on est adulte, on se prend en charge, pour la vie ou pour la mort. (A suivre...)