Le monde vit des heures sombres. Réchauffement catastrophique du climat, pandémies ravageuses (Ebola, sida, Sras, fièvres aviaires, porcines...), menaces multiples sur la biotope, pollutions, conflits militaires meurtriers et hydre terroriste transnationale, des pays entiers sont menacés de dislocation totale. Par millions, des peuples sinistrés, saignés, meurtris, sont condamnés à l'errance et à l'exil. Ces déplacements massifs de populations, par monts et vallons, ont gravement accentué d'autres fléaux comme l'asservissement, la xénophobie, le racisme, l'intolérance et barbarie. Le monde souffre. Un océan de misère. Un déluge de m... En principe, toute cette détresse humaine ne devrait laisser aucun homme insensible ! Les artistes en premier. Hélas, très peu de place est accordée à ce désastre planétaire dans la création artistique. Les créateurs, notamment les plus célèbres, continuent de chanter la vie en rose, l'amour, l'extase, l'aventure et d'autres conneries encore. Certains dansent aussi sur les airs idiots des chants de stades de football. De manière générale, chanteurs, peintres et dramaturges servent volontairement de cache-misères pour gagner la sympathie des rois du marché. Leurs œuvres sont destinées à plaire à ceux qui ont le pouvoir et l'argent, au lieu d'aspirer à la vérité et au salut. Il est vrai qu'un art qui dénonce, qui s'offusque, qui s'insurge et qui dépeint l'horreur quotidienne du monde ne postule pas pour les distinctions et les honneurs. Les puissants de ce monde, ceux qui font la pluie et le beau temps, n'aiment pas les artistes «iconoclastes» qui traduisent le mieux leur ignorance, leur cruauté et leur arbitraire. Ils se montrent, en revanche, généreux avec les artistes soumis, les guignols, les amuseurs de la cour et les gardiens du temple. Tout le monde, ou presque, veut en faire partie ! Il y a bousculade au portillon ! C'est bien dommage pour l'art. Le vrai. «Dans notre société moderne, l'art est considéré comme une distraction, comme une chose d'agrément qui s'ajoute en ornement à la vie, et l'artiste comme un comédien d'ordre supérieur qui organise les plaisirs des gens qui s'ennuient», note le critique français, H. Astie, dans un bel article sur la question. Les rares artistes qui produisent encore du sens, qui résistent et qui se battent n'ont plus les devants de la scène. Ils se suffisent, faute de mieux, des réseaux sociaux, des petites salles et de la proximité. Harcelés, poursuivis en justice et diffamés, ils subissent constamment les foudres des partisans de la docilité et de la soumission à l'ordre établi. Le monde est au bord du gouffre et l'on continue ainsi à tresser des louanges aux tenants du «système». Tant que cela fait gagner beaucoup d'argent, il y aura visiblement de plus en plus de bouffons et de moins en moins de véritables artistes. En Algérie ou ailleurs, on assiste à une régression incroyable de l'expression artistique originale qui rompt vraiment avec ce cercle du vice. Que faire ? La bouée de sauvetage est entre les mains des artistes eux-mêmes. La réflexion sur les rôles respectifs de l'art et de l'artiste dans la société et la place qu'il leur convient incombent aux artistes eux-mêmes et aux critiques, d'abord, et aux opérateurs culturels, ensuite. Aucune politique culturelle, réellement efficiente, ne pourrait être élaborée sans l'apport central et déterminant des professionnels. Aucun sursaut n'est possible sans la prise de conscience des créateurs eux-mêmes. Il s'agit de redonner à l'art son caractère subversif qui lui permet de remettre en question les normes, les idées reçues, les conceptions standardisées. Le monde, qui souffre aujourd'hui dans le silence, en a grandement besoin. K. A.