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Autopsie d'une confusion entre marché et capitalisme
De l'échange à l'accumulation
Publié dans La Nouvelle République le 28 - 04 - 2026


Une confusion intellectuelle
tenace,rarementinterrogée,
continue d'assimilersociété
marchande et capitalisme.
Dans de nombreux discours
contemporains, l'existence, au
sein dessociétés anciennes, de
marchés, de marchands ou de
monnaie esttenue pourla
preuve d'une continuité historique menant, presque mécaniquement, au capitalisme.
À ce titre, les sociétés anciennes – notamment africaines – seraient censées avoir
déjà porté en elles les « germes » de ce
système, dont la modernité ne constituerait que le déploiement achevé. Une telle
lecture, en apparence intuitive, repose
pourtant sur une erreur de méthode : elle
projette rétrospectivement des catégories
propres au monde moderne sur des formations sociales qui en sont structurellement étrangères. Car ce glissement n'est
pas anodin. Il consiste à confondre deux
niveaux distincts de réalité : d'un côté, la
circulation des biens, forme élémentaire
et largement transhistorique de l'échange
humain ; de l'autre, l'organisation sociale
de la production, qui définit en propre un
mode de production donné. En effaçant
cette distinction, on transforme une pratique universelle – l'échange – en principe
explicatif d'un système historique spécifique : le capitalisme. On naturalise ainsi
ce qui relève en réalité d'une construction
située, datée, et profondément déterminée
par des rapports sociaux particuliers.
Or, c'est précisément dans cette distinction que se joue toute la compréhension
du capitalisme. Non comme prolongement
linéaire des sociétés marchandes anciennes, mais comme rupture historique
majeure : un moment où l'économie cesse
d'être enchâssée dans le social pour devenir le principe organisateur de l'ensemble des rapports humains, où l'argent
se transforme en finalité autonome, et où
le travail lui-même est converti en marchandise au service de l'accumulation.
Une circulation sans domination :
la logique marchande ancienne :
M – A – M
Dans les sociétés précapitalistes – qu'elles
soient africaines, antiques ou médiévales
– les échanges marchands existent bel et
bien, parfois à une échelle remarquable.
Des routes commerciales traversent des
continents, structurent des espaces entiers, mettent en relation des mondes éloignés ; des monnaies circulent, des figures
marchandes émergent, accumulent, négocient, prospèrent. Mais cette réalité empirique, souvent mobilisée pour établir
une continuité illusoire, ne doit pas tromper : la présence du commerce ne préjuge
en rien de la nature du système social
dans lequel il s'inscrit. Autrement dit, ce
n'est pas parce qu'il y a marché qu'il y a
capitalisme. Car la logique qui organise
ces échanges demeure fondamentalement
étrangère à celle du capitalisme. Le circuit
est connu : une marchandise (M) est cédée
contre de l'argent (A), lequel permet l'acquisition d'une autre marchandise (M).
Ce mouvement n'a rien d'un mécanisme
d'accumulation autonome ; il constitue
une simple médiation dans la satisfaction
des besoins humains concrets. La finalité
du processus réside dans l'usage, non
dans l'accroissement indéfini de la valeur.
L'argent n'y possède aucune dynamique
propre : il ne s'investit pas, ne s'auto-valorise pas, ne devient pas le moteur du
système. Il reste un instrument, un relais,
un équivalent général sans souveraineté.
Même lorsque les réseaux commerciaux
atteignent un degré élevé de complexité
– comme dans les espaces transsahariens
ou les cités swahilies – ils ne structurent
pas la société en profondeur. Ils y sont insérés, encadrés, limités par des logiques
qui leur sont extérieures : pouvoirs politiques, structures lignagères, autorités religieuses, systèmes de redistribution ou
d'obligation. La richesse qui en résulte
n'est pas nécessairement réinvestie dans
un cycle d'expansion continue ; elle est
souvent convertie en prestige, en alliances,
en dons, en dépenses somptuaires ou en
formes symboliques de pouvoir.
Le marchand, dans ces configurations,
n'est jamais la figure hégémonique. Il peut
être influent, parfois puissant, mais il ne
dicte pas la loi du monde social. Sa pratique ne devient pas norme universelle.
L'économie, loin de s'autonomiser, demeure enchâssée dans un ensemble de
rapports sociaux, politiques et culturels
qui la déterminent et la contiennent. En
ce sens, les sociétés marchandes anciennes ne préfigurent pas le capitalisme
: elles en constituent, au contraire, le
contrepoint historique le plus net.
L'inversion capitaliste :
quand l'argent devient finalité :
A – M – A'
Le capitalisme introduit une rupture décisive : il ne se contente pas de prolonger
les formes antérieures de l'échange, il en
renverse la logique fondamentale. Là où,
dans les sociétés précapitalistes, on vendait pour acheter, dans le capitalisme on
achète (A) pour vendre (M), et surtout
pour vendre plus cher (A') . Ce déplacement, en apparence technique, constitue
en réalité une transformation radicale du
sens même de l'activité économique. L'argent cesse d'être un simple intermédiaire
de circulation pour devenir la finalité du
processus. Il n'est plus ce qui permet
l'échange : il devient ce qui commande la
production.
Mais ce renversement ne saurait être réduit à une simple inversion formelle du
circuit. Il engage une reconfiguration profonde des rapports sociaux. Car pour que
l'argent se transforme en davantage d'argent – pour que la formule A–M–A' devienne opératoire – il faut qu'un mécanisme spécifique soit mis en place : la production de plus-value. Or celle-ci ne
procède pas de l'échange lui-même, mais
de la production. Elle suppose l'existence
d'une marchandise absolument singulière,
sans équivalent dans les formations sociales antérieures : la force de travail humaine.
Autrement dit, le capitalisme ne repose
pas seulement sur la circulation de marchandises, mais sur la mise au travail d'individus contraints de vendre leur capacité
à produire. Cette capacité est achetée à
sa valeur – le salaire – mais utilisée de
manière à générer une valeur supérieure.
C'est dans cet écart, dans cette dissymétrie constitutive entre ce que le travail
coûte et ce qu'il produit, que se loge la
plus-value. L'exploitation n'est pas un accident du système : elle en est la condition
de possibilité.
Dès lors, tout se transforme. La production cesse d'être orientée vers la satisfaction des besoins pour être organisée
en fonction de l'accumulation. Les biens
ne sont plus fabriqués parce qu'ils sont
utiles, mais parce qu'ils sont susceptibles
d'être vendus avec profit. Le travail luimême est abstrait, quantifié, intégré dans
un processus où seule compte sa capacité
à produire de la valeur échangeable. L'économie ne se contente plus de répondre à
des nécessités sociales : elle impose sa
propre logique, celle d'une expansion
sans fin.
Ainsi, le capitalisme ne se définit pas par
l'existence de marchés, mais par l'instauration d'un système dans lequel l'accumulation du capital devient la loi structurante de l'ensemble des rapports sociaux, subordonnant à sa dynamique aussi
bien le travail que la production, les besoins que les existences.
Une naissance violente :
la condition historique du capitalisme
Contrairement à ce que suggère le récit
d'un développement « naturel », le capitalisme ne surgit pas spontanément du
simple déploiement des échanges. Il ne
procède ni d'une maturation interne du
commerce, ni d'une extension graduelle
des pratiques marchandes. Il suppose au
contraire une condition historique radicale, sans laquelle il demeure impensable
: la séparation des producteurs d'avec
leurs moyens de production. Autrement
dit, l'émergence du capitalisme implique
qu'une partie décisive de la population
soit privée de l'accès direct aux ressources qui garantissaient jusqu'alors son
autonomie – terres, outils, savoir-faire –
et se trouve ainsi contrainte de vendre
sa force de travail pour assurer sa subsistance.
Cette transformation n'a rien d'un processus spontané ni universel. Elle est le
produit d'une histoire située, inscrite dans
l'Europe moderne, et s'accomplit à travers
une série de ruptures violentes qui reconfigurent en profondeur les conditions
d'existence. Les enclosures, en Angleterre
notamment, arrachent les paysans aux
terres communes et détruisent les formes
d'usage collectif ; la colonisation organise
à l'échelle globale le pillage des ressources
et l'intégration forcée de territoires entiers
dans des circuits dominés ; la traite esclavagiste déplace, déshumanise et exploite des millions d'individus, tout en
restructurant durablement les économies
africaines et atlantiques ; enfin, la dissolution progressive des formes traditionnelles d'autonomie productive – qu'elles
soient communautaires, artisanales ou
paysannes – achève de produire une
masse d'individus juridiquement libres,
mais matériellement contraints.
Ce double mouvement – dépossession
d'un côté, mise en disponibilité du travail
de l'autre – constitue le socle réel du capitalisme. Il ne s'agit pas simplement
d'une transformation économique, mais
d'une refonte des rapports sociaux euxmêmes : des individus auparavant insérés
dans des structures de subsistance relativement autonomes sont intégrés dans
un système où leur existence dépend désormais de leur capacité à se vendre sur
un marché du travail.
(A suivre…)


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