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L'art du lobby néocolonial autour de Camus
Célébration du 50ème anniversaire de la mort de l'écrivain
Publié dans La Tribune le 31 - 12 - 2009

Coup sur coup, par le tour de passe de passe du cinquantième anniversaire de sa mort, un titre de la presse nationale se fait de nouveau le vecteur de la question de savoir si Albert Camus est un Algérien et un repère de notre littérature d'expression française. Une intense campagne - financée par qui ?- accompagnée de visites sur les sites de Tipaza et de rencontres académiques avait déjà essayé de nous imposer cette interrogation entre 2005 et 2007. Le même titre avait porté cette campagne avec beaucoup d'articles dont on peut retenir qu'ils voulaient nous laisser l'image d'un homme déchiré entre «sa mère et la justice», un homme marqué par le tragique mais surtout un homme de cette terre d'Algérie comme si le tragique de ses interrogations reflétait le tragique de cette terre. Pouvait-il ne pas être algérien si son œuvre, ses articles, ses prises de position, ses tourments réels ou supposés constituaient une image des douleurs et des souffrances de ce pays ? La réponse est déjà dans la question et il ne nous restait plus qu'à nous lamenter sur la conscience
malheureuse de cet homme en entretenant la confusion entre l'écrivain et le journaliste ; l'auteur n'étant pas tout à fait le journaliste et, même s'il a choisi sa mère en politique, il n'empêcherait que, par son œuvre, il exprimerait les déchirements de tous les hommes. Donc, nous aussi, même si, dans ses textes,
il n'arrive même pas à nous nommer, à nous trouver un nom. Vous pouvez répondre qu'il n'est pas algérien et ne peut être considéré ainsi à partir de ses textes et de ses positions politiques. Peine perdue, le fait même de répondre revient à valider la question et votre réponse devient «une opinion» comme les autres réponses. Elle se relativise et entretient le débat. Pis, votre réponse justifie ce débat. C'est la question elle-même qui est vicieuse, orientée et peut importe à ceux qui la portent à bout de bras qu'elle soit une injure aux Français qui ont choisi de soutenir le combat de la libération et une injure aux Algériens d'origine pied-noire qui l'ont carrément rejoint, partageant avec nous notre humanité et nos souffrances. Injure, car Camus les a combattus et bien avant qu'il ne sorte son dilemme entre la justice et sa mère. Il a combattu les Français qui nous ont aidés en tant que français et dont les figures les plus emblématique restent Francis Jeanson et André Mandouze. Pour Claudine et Pierre Chaulet, Maillot, Yveton, Annie Steiner, les frères Timsit ou Raymonde Peshar, outre qu'il ne les connaissait certainement pas au moment où il écrit sa fameuse chronique du 28 octobre 1955 dans laquelle il s'adresse aux «combattants», ils appartenaient déjà à cette «révolte» algérienne absurde à ses yeux car porteuse d'injustice, Ahmed Halfaoui a publié un superbe
article sur cet appel dans les Débats et que le lecteur peut consulter à l'adresse www.lesdebats.com.
«Avant d'en venir, sinon aux solutions du problème algérien, du moins à la méthode qui les rendait possibles, il me reste à m'adresser aux militants arabes. A eux aussi, je demanderai de ne rien simplifier et de ne pas rendre impossible l'avenir algérien. Je sais que, du bord où je suis, ces militants ont l'habitude d'entendre des discours plus encourageants.». Quel est à cette époque le discours encourageant que les militants en armes du FLN ont pu entendre ? Il n'y en a qu'un seul : celui de Francis Jeanson qui vient de publier, avec sa femme Colette, l'Algérie hors la loi. Les cercles parisiens en général lui reprocheront de prendre parti dans ce livre pour le FLN sans souci de la neutralité et sans examiner la position du MNA. Camus ne cite pas Jeanson mais c'est dans les normes de la controverse. Leur opposition n'est pas née cette année 1955. En 1952 déjà, Jeanson critique Camus pour sa thèse selon laquelle les révoltes contre l'oppression portent une part d'injustice qui les disqualifie d'emblée et les met sur un pied d'égalité avec l'oppresseur. Cette absurdité de la libération qui débouche sur la négation des libertés, Jeanson avait immédiatement vu qu'elle récusait les luttes de libération nationale (nous sommes en pleine guerre d'Indochine) au vu de leurs résultats supposés. La controverse a été violente et ceux qui s'amusent à trouver des tourments à Camus sur la question algérienne feraient mieux de se souvenir de son hostilité de base à ces luttes d'indépendance en cours ou en gestation. Le choix entre la justice et sa mère apparaît bien au vu de cette chronique, comme de ses positions passées, qu'il est le dernier recours de la mauvaise foi. Camus était contre l'émancipation des peuples colonisés et sa mère lui a servi pour éluder la vraie question qui se posait en 1957 quand il l'a servi aux journalistes. Les personnes bien intentionnées arguant de l'humanisme de Camus pour en tirer des enseignements, une parenté et une proximité, ou tout simplement une voie philosophique, devraient méditer sur cette opposition Jeanson-Camus pour mesurer où se trouve le véritable humanisme. C'est quoi l'humanisme ? Une abstraction qui viserait à penser un homme en général hors de ses conditions historiques ? Le choix aujourd'hui est entre Jeanson qui affirme -et passe à l'action– que les Algériens ne sont pas moins hommes que les Français en général et les colons en particulier et Camus qui s'est bien accommodé du code de l'indigénat qu'il n'a par ailleurs jamais dénoncé, nous proposant juste la reconnaissance d'une personnalité arabe. Pourquoi une personnalité arabe ? Serions-nous du point de vue humain incapables d'accéder à la catégorie juridique de citoyens français, catégorie qui, dans la définition de cette catégorie juridique, n'a pas à distinguer les citoyens par la race, la religion, les croyances ou les convictions. Une personnalité arabe, c'est forcément un problème pour le droit français : la personnalité arabe, c'est la solution pour ceux qui ne peuvent devenir tout à fait pleinement français. Pourquoi, sinon pour des signes ou des marques ou des caractères, soit raciaux, soit religieux. Mais qui ne peuvent tout à fait s'assumer sans la présence d'une France appelée à corriger quelques injustices comme si la violence et l'injustice étaient une erreur de quelques-uns dans le colonat et non l'essence même du colonialisme. Fanon a répondu à cette thèse dès 1952 car c'est la thèse de Mannoni à peine remaniée. Jeanson est anti-français, voilà le caractère principal de ceux qui ont soutenu les Algériens. Camus écrit aux Algériens pour leur demander de faire «d'abord, et soigneusement, la différence entre ceux qui soutiennent la cause algérienne, parce qu'ils souhaitent, là comme ailleurs, la démission de leur propre pays, et ceux qui demandent réparation pour le peuple algérien parce qu'ils veulent que la France soit grande aussi de sa justice». Jeanson est de ceux qui souhaitent la démission de la France. Si la France ne doit pas démissionner, que lui reste-t-il à faire ? A défendre sa présence en Algérie, pardi ! C'était le langage de Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur. De quoi, nous prévient Camus ? Qu'il ne soutient ni n'envisage une démission de la France ! Merci pour nos admirateurs de son humanisme. Et s'il est bien obligé pour nous convaincre qu'il nous parle en comprenant quelques-unes de nos frustrations, il se trouve néanmoins obligé de nous rappeler quelques vérités élémentaires. Cette chronique paraît après l'insurrection du Nord-Constantinois ou autrement dit de Skikda. Il écrit : «Les massacres de civils doivent être d'abord condamnés par le mouvement arabe de la même manière que nous, Français libéraux, condamnons ceux de la répression. Ou, sinon, les notions relatives d'innocence et de culpabilité qui éclairent notre action disparaîtraient dans la confusion du crime généralisé, dont la logique est la guerre totale.». La répression de 1945 qui a fait 45 000 morts s'est abattue sur qui ? Des militaires, des martiens ou de vrais civils algériens ? Il est vrai qu'on n'en trouve nulle trace dans ses textes comme on ne trouve nulle trace d'une indignation, serait-elle formelle du code de l'indigénat, mais étions hommes, tout simplement hommes, à ses yeux d'«humaniste» pour mériter les mêmes droits que les pieds-noirs. Est-ce un accident ? Pas du tout ! Même en prenant les armes, les Algériens n'arrivent pas à trouver un nom dans sa bouche. Il parle de «mouvement arabe». Il se brûlerait les lèvres à parler de FLN ou à parler d'Algériens, comme il se serait brûlé les doigts à donner un nom à ses personnages arabes. L'Arabe est l'innomé ; il est l'Arabe, une espèce à part, peut-être intéressante et peut-être digne d'un peu de justice qu'il promet de lui procurer à condition de ne pas trop lui casser les pieds avec cette violence disqualifiante. Mais déjà tous les thèmes chers des
attaques portées au mouvement de libération algérien et aux mouvements de libération en général sont présents : en utilisant le «crime», ces luttes perdent toute légitimité. Vous avez déjà entendu ou lu cela ? Oui dans des documentaires et des romans ! Mais déjà en 1959, Fanon répondait à ces critiques dans son introduction à l'An V de la révolution algérienne et sa réponse concernait aussi Albert Camus. Mais pourquoi célébrer Jeanson et Fanon et qui organiserait un lobbying pour ces deux personnalités ? Et Camus est clair, très clair sur cette question de légitimité : «Telle est, sans doute, la loi de l'histoire. Quand
l'opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l'injustice.». Tant pis pour ceux qui nous le présente comme algérien.
Cette question de l'algérianité de Camus n'est pas seulement vicieuse, elle est aussi déloyale. Ceux qui la défendent avancent en sous-main que la présence coloniale a apporté une contribution à notre culture et à notre identité. Ils n'osent pas le dire clairement, car, si Camus est algérien, alors, dans les composantes de notre identité, déjà bien problématique, a également sa place l'apport pied-noir. Ils en ont le droit le plus absolu. Bien d'autres avant eux l'ont écrit et affirmé que nous devrions réclamer une identité latine plutôt qu'arabe. A la différence d'aujourd'hui, ils le disaient loyalement, pas en prenant le chemin alambiqué du sens de la vie et de l'œuvre de Camus. Pas en introduisant subrepticement un «droit du sol» qui ferait de Camus un Algérien pour être né sur cette terre. Car ce droit du sol dit crûment ouvrirait le même statut pour Lagaillarde et compagnie qui n'auraient que le tort de ne pas être très présentables. Cette nouvelle campagne vise–t- elle de nouveaux objectifs ? Pas vraiment. La première venait conforter la loi du 23 février 1-2005 : le colonialisme, ce n'était pas que Bigeard, c'est aussi Camus. Celle d'aujourd'hui correspond au travail à ciel ouvert de P. Buisson. C'est en gros la même chose, le colonialisme a été une œuvre de progrès pour les indigènes et la révolution algérienne a été une erreur de précipitation. Sans elle, nous serions mieux aujourd'hui. On connaît la chanson et on connaît la méthode : faire parler de Camus mais autour de son algérianité. Soyez pour ou soyez contre, une fois la question admise le reste est opinion, juste des opinions qui laissent ouverte l'idée que le match Algérie-France de 1954/1962 doit être rejoué sauf que le match s'est réellement terminé et qu'en histoire il n'y a pas de troisième mi-temps. Pour cela, il suffit à un chef d'orchestre de disposer d'exécutants qui font du lobbying néocolonial dans les médias dont les responsables ignorent la problématique ou feignent de l'ignorer.
Le lobby marche bien en tout cas, à voir ses succès auprès de responsables de ces médias.
Pourront-ils dire demain qu'ils ne savaient pas ?
M. B.


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