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Gaïd Salah, ça ne rigole pas !
Publié dans Le Soir d'Algérie le 14 - 04 - 2019

On appelle l'insurrection citoyenne à l'algérienne, la révolution du sourire ! Bien : alors souriez, vous êtes filmés ! Et peut-être plus encore. Il y a quelques jours, plus que sourire, on voulait carrément rire. S'esclaffer, même ! Pourquoi pas ? En dépit des circonstances pathétiques de la chute de notre autocrate, le peuple reste grosso modo de bonne humeur.
Cherchant une formule plaisante et facile pour un billet satirique, on n'a pas trouvé mieux, hélas, que cette sentence un peu lapidaire : « Il n'est pas impossible que Gaïd Salah prétende siffler bientôt la fin de la récréation .» Comme tu dis…
Cet humour brandi au moment le plus jubilatoire et le plus enthousiaste du mouvement citoyen a joué les trouble-fêtes parmi quelques lecteurs qui, en retour, nous ont expédié une volée d'invectives.
Mais parbleu, comment peut-on douter de la puissance de la volonté populaire à influer sur le cours des événements ? C'est du blasphème, ou presque ! Aventurer un tel diagnostic même à des fins bassement humoristiques est tout simplement du défaitisme contre-productif qui joue sur le moral des troupes – enfin, des civils — et profite aux puissances cherchant à museler le peuple. Que n'aurait-on aimé que cet humour fasse chou blanc. Pour tout l'or du monde, on aurait préféré se tromper. Mais voilà, quelques jours plus tard, Gaïd Salah siffle en effet la fin de la récréation. Il essaye, en tout cas. Oui, fin de partie, selon lui ! Le jeu a assez duré. Passons aux choses sérieuses, voulez-vous. Et quelles choses sérieuses ? Les mêmes que sous Bouteflika : organiser une élection présidentielle sans bouger un cheveu de wali, ni une virgule de liste électorale ! Etc…
Fin de recréation que la force et la lucidité du courant populaire a vouée à un échec cuisant ce vendredi 12 avril où on a ressorti cette vieille recette des baltaguias et cette autre de la main de l'étranger…
Tout ce que le peuple rejette depuis le 22 février reflue au fil de la baïonnette. Gaïd Salah n'ignore sans doute pas l'avertissement de cet ancêtre de hizb França qui a pour nom Talleyrand selon lequel « on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s'asseoir dessus », mais il ne semble pas s'en formaliser.
Il est clair pour tout le monde que la solution trouvée dans le cadre (tiens, depuis Bouteflika, ce mot-là a perdu son innocence!) de la Constitution et de son fameux article 102 qui choque la volonté populaire, a pour but de pérenniser le système dans sa composante la moins fréquentable, à supposer qu'il y en a de plus fréquentables que d'autres. Qui aurait imaginé, il y a quelques jours encore, en admirant l'ampleur et l'exemplarité de l'insurrection citoyenne, que la montagne de revendications allait accoucher d'une souris nommé Bensalah ?
On aurait voulu mettre le feu aux poudres, on ne s'y serait pas pris autrement. Mais les Algériens, eux, ne semblent à aucun prix disposés à quelque affrontement que ce soit. Ils ont beau injecter des petites frappes dans les manifestations, ça n'a pas l'air de prendre.
Un débat aux accents déjà entendus perdure sur le rôle et la place de l'armée dans la sécurisation de cette étape transitoire. Vu l'Histoire récente, il n'est pas étonnant que l'armée tienne une place prépondérante dans le système.
Sous Ben Bella, l'armée des frontières, ayant pris le pouvoir sur les combattants des maquis de l'intérieur, elle le remet entre les mains des chefs militaires de l'état-major général. C'est l'un d'entre eux, Boumediène, qui renversera son comparse Ben Bella perpétuant une culture du coup d'Etat qui allait connaître encore de beaux jours.
A la mort de Boumediène, l'armée place encore l'un des siens, Chadli Bendjedid, à la présidence jusqu'en 1991, date à laquelle la même armée le dégomme. La suite, on la connaît. L'armée fait venir Boudiaf, qui est assassiné. En plein feu de la guerre anti-intégriste, les rênes sont alors confiées à Liamine Zeroual, un autre général, qui remettra les clefs en 1999 laissant la place à un candidat adoubé par l'armée Abdelaziz Bouteflika.
Et constamment et toujours, à toutes ces étapes, l'armée, non seulement s'implique en politique mais, en outre, elle est, plus spécialement à travers les services de sécurité, faiseuse et défaiseuse de rois.
Et constamment et toujours, les commentateurs politiques, les opposants ont toute latitude de s'en prendre à qui ils veulent, ou presque, à condition de ne pas citer l'armée, même pour souhaiter qu'elle joue son rôle républicain loin de la politique, sous risque d'être taxés d'ennemis de la Nation.
Or, la réalité de l'armée est complexe et tout particulièrement en Algérie. La libération du pays est le fruit de la conjonction du peuple en armes avec le reste du peuple qui le soutenait.
Après l'indépendance et singulièrement après l'instauration du service militaire, en 1969, le discours du pouvoir décrivait l'armée en symbiose avec le peuple puisque composée essentiellement de conscrits. Cette jonction avec le peuple et la gloire de la libération a mis à l'abri du questionnement l'attitude et les choix des chefs militaires dans des conjonctures politiques sensibles.
C'est justement à l'une de ces phases sensibles que nous nous trouvons. Le choix de l'état-major de recourir à une solution théoriquement constitutionnelle s'appuyant sur une Constitution outrageusement dépréciée par les manipulations de Bouteflika, expose, il faut le craindre, l'ANP qui risque de se trouver à réprimer ce peuple qui rejette massivement le système.
Le peuple montre clairement qu'il ne fait plus confiance à des mécanismes constitutionnels qui ont servi à maintenir et à légitimer un système qu'ils abhorrent et qui veut se pérenniser avec l'appui des puissances du capitalisme international.
A. M.


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