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Le douteux voisinage du Soudan
Publié dans Le Soir d'Algérie le 27 - 05 - 2019

Qu'on le veuille ou non, et en dépit des critiques trop souvent infondées, un réseau social comme Facebook a prouvé depuis ces quatre derniers mois son utilité et son efficacité. Faute de médias résolument engagés aux côtés du mouvement populaire, à deux ou trois exceptions près, c'est là que se déroulent les vrais débats, où l'on se livre à fond et sans retenue. Bien sûr, il y a l'avantage de l'anonymat pour certains esprits pas très courageux et très vite repérables, mais il y a surtout un nombre appréciable de citoyens qui y retrouvent une tribune. Des centaines d'Algériens s'expriment sur Facebook avec leur identité réelle et y exposent leurs idées et alimentent un débat plus riche que certains simulacres de plateaux. C'est dans ce brainstorming, improvisé sur la toile, que s'échangent des informations tactiques sur les barrages anti-manifestants et que s'élaborent certains mots d'ordre du vendredi.(1) Et s'il y a dans ce réseau social, ouvert aussi bien aux fous furieux qu'aux insomniaques, des propos souvent injurieux, il faut en attribuer la cause aux restrictions imposées aux libertés. Ajoutons que s'il y a quelque part un espace de liberté et de démocratie, c'est bien celui-là, puisqu'il est ouvert aussi bien aux rêveurs qu'à ceux qui ont la possibilité de les en empêcher. Là où il y a la révolution fourmillent ses fossoyeurs…
C'est aussi grâce à Facebook que des noms tombés dans l'oubli ressurgissent ici et là, le plus souvent à leurs corps défendant, tels de mornes phœnix, happés par des malaxeurs de cendres.(2) Comment se passer alors de Facebook alors qu'il constitue le seul média réellement libre, jusqu'à nouvel ordre, face aux défis incessants d'un système qui n'a que des biceps à montrer ?
Devrons-nous attendre que le Soudan en ait fini avec le bras de fer, réel et visible, qui oppose les négociateurs du mouvement populaire et les militaires au pouvoir pour suivre l'exemple ? Il serait peut-être temps de s'y mettre, même si l'armée répugne à aller dans la rue, avec le drapeau blanc et encore moins baïonnette au canon et que la rue ne veut pas aller en caserne. Tout comme le mouvement populaire n'a pas l'intention de se laisser imposer des interlocuteurs de pacotille, rescapés de l'ordre honni ou des élections au résultat déjà assuré. Comme ils ont pris une avance certaine sur nous et que l'armée avance à visage découvert, les Soudanais qui négocient sans trop de concessions peuvent être une source d'enseignements. Bien que l'Algérie soit au seuil d'une dramatique crise économique, aggravée par la rapine et les désordres de la rente, elle ne subit pas les mêmes contraintes du fait de son voisinage immédiat.
Profondeur stratégique de l'Egypte, sans compter les affinités socioculturelles, le Soudan ne peut pas ignorer cette donnée fondamentale, et c'est Le Caire qui est la destination prioritaire.
C'est sur cette communauté de destin, scellée par le cours du Nil, qu'a insisté le Président Sissi en recevant samedi dernier le général Abdelfattah Al-Burhane, l'actuel homme fort du Soudan. À l'occasion de ces entretiens bilatéraux, marqués par un entretien en tête-à-tête, Sissi aurait fait part, selon son porte-parole, de sa volonté d'aider le Soudan à retrouver la stabilité. Il a ainsi exprimé le souhait de voir le peuple soudanais réaliser ses aspirations légitimes, tout en veillant à ne pas déstabiliser les institutions de l'Etat soudanais et au premier chef l'armée.
C'était d'ailleurs l'occasion pour un confrère égyptien de rappeler que si l'armée soudanaise a toujours pesé sur la vie politique du Soudan, depuis l'indépendance, elle a aussi contribué à la démocratie. Une seule fois, bien sûr puisque depuis le 17 novembre 1958, et le coup d'Etat du général Ibrahim Aboud, le pays a connu quatre prises de pouvoir par les militaires, au détriment des civils. Aussi, le quotidien Al-Misri Alyoum rend-il un hommage particulier au maréchal Abderrahmane Souar Al-Dhahab, qui avait mis fin à seize ans de dictature de Djaffar Numeiry.
L'épisode Souar Al-Adhahab est unique en son genre puisqu'il est le seul chef militaire à avoir pris le pouvoir par un coup d'Etat, en 1985, et à se retirer un an plus tard, comme promis. Auparavant, il aura réussi à organiser en 1985 des élections propres et honnêtes qui avaient permis l'accession de Sadek Al-Mahdi, au pouvoir avant d'être renversé par El-Béchir en 1989. Tout comme ils l'ont exprimé à propos de l'Algérie, les Egyptiens, déjà échaudés par l'expérience El-Béchir, appréhendent de voir la mouvance islamiste revenir au pouvoir à Khartoum. Le Caire partage cette préoccupation avec l'Arabie Saoudite qui recevait, la veille vendredi, le vice-président du Conseil militaire de transition, le général Mohamed Hemdane Daqlou. Cependant, le discours n'est plus tout à fait le même puisque le général Daqlou, qui a rencontré le prince Mohamed Ben Salman, l'a assuré du soutien du Soudan contre « les menaces et les agressions » de l'Iran. Il a été encore plus explicite en faisant part à son interlocuteur de la volonté de maintenir la présence du contingent soudanais, tant en Arabie Saoudite qu'au Yémen. Des milliers de soldats soudanais se battent, en effet, au Yémen dans le cadre de la coalition qui mène la guerre au Yémen contre l'insurrection houthiste. Le rappel de ce contingent qui opère en première ligne au Yémen et qui subit beaucoup de pertes est une des principales revendications du « Hirak » soudanais.
Bien sûr, il y a les inévitables compensations financières et les Saoudiens en ont promis beaucoup, mais il est peu probable que les Soudanais apprécient le rôle de chair à canon.
A. H.
1) À propos de slogans et de mots d'ordre, rendons à Fellag ce qui lui appartient : la réaction hilarante de jeunes manifestants réclamant du shampoing, alors qu'ils se font arroser par les camions-citernes de la police, a été le sujet d'un de ses sketchs, l'un des tout premiers. Cela prouve au moins que Fellag est bien de ce terreau propice à l'éclosion de l'humour et de l'autodérision.
2) Etrange ballet à trois, commencé par de soi-disant vieux amis, Ali Yahia, Ibrahimi, Benyellès, et qui se poursuit par des entrechats, si j'ose dire, du danseur étoile resté seul sur la piste. Un triumvirat mort-né ?


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