Il y a 13 ans nous quittait M'hand Kasmi. Partir à 60 ans, on ne sait pas si c'est trop jeune ou pas assez mais on sait une chose et c'est déjà l'essentiel : les femmes et les hommes de la trempe de M'hand partent toujours trop tôt. Cette évocation a une double motivation qui tient d'abord de l'hommage ému et sincère à l'ami qui a enrichi les colonnes de ce journal par de pertinentes et précieuses contributions. Mais M'hand était beaucoup plus que ça, à commencer par sa première vocation qui est l'administration de l'Etat. Ensuite, évoquer M'hand, c'est aussi être utile, comme a été utile tout ce qu'il a entrepris sa vie durant. Dans sa mort, M'hand aura aussi délivré quelques leçons de la vie du pays et plusieurs autres de la vie tout court. La première est une confirmation : les enfants élevés dans la difficulté et parfois dans la tourmente sont souvent des exemples de réussite, pour peu que, dans l'entourage, il y ait quelqu'un qui y veille, même avec des moyens dérisoires. Arrivé de Toudja aux premières années de l'indépendance, le vieux Mohand Ouamar a veillé. Son aîné Mouloud est mort au maquis, le reste de la fratrie s'en est inspiré pour se construire, l'Algérie au cœur et des rêves de justice plein les yeux. M'hand en a été le fleuron, à la fois du succès dans ses études et de l'usage qu'il en a fait. Ça ne se voyait peut-être pas beaucoup pour ceux qui s'en tiennent à « la gueule de l'emploi » mais M'hand était un brillant énarque. Des nombreuses et variées fonctions qu'il a exercées dans les services de l'administration publique, il a laissé l'image de la compétence, de la rectitude morale et du dévouement sans faille. Puis ce message, en guise de réparation : dans ce pays qui prenait allégrement le chemin de la banqueroute, il y a de hauts fonctionnaires de l'Etat qui lui ont évité le pire et M'hand en fait partie, haut la main. Dans ce pays où l'incompétence est un gage de réussite, M'hand a forcé des portes où tout indiquait que le passage lui était impossible. Dans ce pays où on disait impossible le combat d'idées à certains niveaux de responsabilité, M'hand a été un militant sans relâche. Dans un pays où les gens de son environnement ne lisent pas, ne se cultivent pas, ne vivent pas, M'hand a lu comme un affamé, a vu des spectacles, visité des expositions, écrit des livres, fait de la radio, rédigé des contributions de qualité dans la presse et croqué la vie. M'hand aura été tout ce que ne voulaient pas être les hauts fonctionnaires de l'Etat, ils se sont inventé un moule qui ne pouvait pas être le sien. Naturellement, M'hand s'est aussi beaucoup mêlé de ce qui le regarde. En s'investissant dans le Musée de l'Eau de sa Toudja natale, en intégrant la recherche sur le terroir, en allant parfois là où personne ne l'attend, M'hand a autant séduit que surpris, autant dérangé que rassuré. Pour autant, son parcours n'a pas été un long fleuve tranquille, son profil et ses convictions intimes ne l'y prédestinaient pas. Sinon, il aurait été un fonctionnaire comme tous les autres, ce qui est un affront à sa mémoire pour tous ceux qui l'ont connu et aimé. S. L.