Chaque année rebelote. Les jeûneurs ont la tête près du bonnet. Et cela tout au long des trente jours que compte Ramadhan. Bagarres, colères, injures, c'est ce qui nous attend dans quelques jours. Les mêmes scènes agitent nos rues du matin à la rupture du jeûne. Déboussolés par le manque de caféine et de nicotine, les Algériens voient rouge. Un embouteillage sur l'autoroute, une fille d'attente XXL chez le boulanger, un mot de travers du voisin de palier et voilà que la hache de guerre est déterrée. Les nerfs à cran, les jeûneurs en mal de «garou» débitent des sottises. Echevelés et rouges comme des tomates, ils en viennent vite aux mains, sous le regard médusé et parfois amusé des badauds. Le duel tourne à l'aigre. Des gens de bonne volonté essayent de les séparer. Mauvaise idée. A leur tour, ils encaissent des taloches. Dur dur de raisonner tout ce beau monde durant ce mois sacré ! Témoignages : Aghilès, 29 ans «Ramadhan a bon dos. Manque de concentration au travail, absentéisme, fatigue, nervosité, humeur maussade... On lui impute tout. En réalité c'est nous, pauvre ‘‘saymin'', qui n'assumons rien. Surtout pas notre manque de sommeil et nos envies de café et de tabac. Je suis moi-même hyper nerveux, surtout pendant les premiers jours. Accro au duo café-cigarette, j'ai tendance à m'enflammer vite lorsque quelqu'un me contrarie. Autrement dit : ‘‘Yaghlabni Ramdhane''. Il y a cet automobiliste qui faisait ses courses en s'arrêtant au milieu de la chaussée, provoquant un embouteillage monstre derrière lui. Je lui ai fait signe d'aller se garer pour faire ses emplettes sans gêner les autres. Cet hurluberlu m'a copieusement insulté. Non seulement, il était fautif mais en plus, il avait eu le toupet de me manquer de respect. Sous l'impulsion d'une colère soudaine, j'ai sauté de mon véhicule et je l'ai agrippé au cou. Les gens ont intervenu pour me l'arracher des mains, sinon j'étais sur le point de l'écrabouiller. J'admets que je suis plus nerveux durant le Ramadhan, mais certains comportements d'incivisme m'horripilent. Dans mon cas, il ne faut pas me chercher la petite bête. Ma colère a besoin de s'exprimer par des coups de poing. C'est plus fort que moi.» Anissa, 46 ans «Sans son paquet de cigarettes, mon mari est une véritable boule de nerfs durant le Ramadhan. Depuis qu'il a pris sa retraite, je l'ai sur le dos toute la journée. Une véritable catastrophe ambulante. Il rôde dans la cuisine et s'improvise top-chef, me harcelant de lui préparer tel ou tel autre plat. Si seulement il me fichait la paix, ce serait super. Mais non ! Mon époux met son grain de sel partout et finit par me chercher querelle. Puis son attention est détournée vers autre chose. S'il entend des gosses taper dans un ballon dans la cour interne de l'immeuble, il bondit comme un guépard et joue au gendarme par le balcon, enlançant des noms d'oiseaux. Puis il enchaîne sur nos enfants. Pourquoi regardent-ils trop la télé ? Pourquoi sont-ils accros aux réseaux sociaux ? Un vrai calvaire ! Je deviens folle car j'ai l'impression que je suis en présence d'un chien de garde qui veut planter ses crocs partout. Je lui conseille ‘‘Yaradjel va regarder la télé, faire une grille de mots croisés ou prendre un bol d'air''. Mais walou, son plaisir, c'est de passer ses nerfs sur son entourage. Et c'est comme ça jusqu'à l'heure du f'tour. Dès qu'il a mangé, bu son café et grillé une cigarette, il redevient cool ! C'est l'effet Ramadhan !» Nabil, 43 ans «Chaque année, c'est la même rengaine. Les bagarres éclatent à chaque tournant de rue. Déjà qu'en temps normal, l'Algérien est très nerveux ! Ramadhan lui donne un terrible coup de boutoir ! Sevré de nicotine et d'autres excitants comme le café et le thé, il dégaine plus vite que son ombre à la moindre contrariété et tire sur tout ce qui bouge. J'assiste chaque année à des disputes. Les files d'attente devant les boulangeries qui s'allongent parce que le gars qui est en tête de queue n'arrive pas à faire son choix entre la couronne, la kesra, la matloo, la couronne au sanoudj ou le scoubidou. Les gens s'excitent et les insultes fusent. Au marché, c'est le grand bazar. Les commerçants véreux en profitent pour nous filer des légumes et des fruits pourris. Et si l'on ose protester, ils pointent un index menaçant vers nous, l'œil torve et la bave aux lèvres. Aucun sourire, aucune amabilité. Même topo dans les administrations. La notion de service public n'existe pas. Aux guichets des bureaux de poste et des mairies, mieux vaut prendre son mal en patience. Les employés tirent la tronche. Ils ne veulent pas bosser. Ils se lèvent toutes les minutes laissant les esprits s'échauffer et la file s'allonger. Et c'est là que les invectives commencent et que l'employé, en superman zélé, décide de fermer son guichet au nez et à la barbe des citoyens. Bagarre générale. Empoignades et punshing bull assurés.» Scènes quasi répétitives des jeûneurs chauffés à blanc. L'invective et les parties de pugilat se multiplient jusqu'à la rupture du jeûne. Mois sacré ou sacré mois ? A méditer !