Il existe vraiment un fossé entre les générations comme il existe une différence dans les goûts entre les femmes au foyer et celles qui travaillent, entre les femmes et les hommes. Les femmes que je connais (mes voisines ou mes parentes), qui n´ont connu que l´école fondamentale ne décolle pas de la télé quand une série égyptienne, syrienne ou jordanienne passe. Elles négligent leurs tâches ménagères (heureusement que cela se passe à l´heure où le mari n´est pas là pour voir son match de foot qu´il anime, commente et ponctue bruyamment par des applaudissements, des trépignements enfin, tous les bruits capables d´enlever le charme à la plus enchanteresse des histoires à dormir debout produite sur les bords du Nil) donc, je disais qu´elles suivent avec attention les aventures amoureuses d´une étudiante, fille d´un riche commerçant, amoureuse d´un pauvre futur bach mouhandess. Entre le père intransigeant et la mère très compréhensive mais impuissante et soumise entièrement au code de la famille produit par El Azhar, le coeur de mes pauvres voisines bat au rythme des coups de téléphone que reçoit la jeune Juliette étendue sur une moelleuse bergère, dans un salon richement meublé mais au goût fort douteux. Un seul jour, je n´ai demandé que cela au seigneur, qu´un seul jour je puisse suivre jusqu´au bout ces palpitantes histoires qui font vibrer mes cadettes, alors que moi, pauvre victime de 132 ans de colonialisme aigu, affublée d´un muscle lingual déformé par l´accent kabyle et rebelle à toute adoption et je suis dotée de deux oreilles imperméables à tous les sons qui viennent du levant, je n´ai pu me faire ni à l´accent charmant des fils de Smaïl Yassine ou aux jérémiades des émules de Farid El Attrache, et je n´ai pas, non plus, pu apprivoiser hélas le vocabulaire riche, trop riche pour moi qui suis pauvre, de la langue arabe. Ce que je retiens de ces séries, ce sont les noms de Chaâchabouna, El Djezar oua Chaaêr, machakil Qarqamish... C´est vous dire qu´après avoir essayé de regarder pendant quarante ans le triste écran de l´Unique, je n´y ai rien appris et rien retenu.