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Ce changement où tout patine!
MONDE ARABE
Publié dans L'Expression le 14 - 02 - 2013

Les doutes sont devenus, au fil du temps, une certitude. Les graines de ce changement, semées ailleurs et par d'autres, et en plus du fait qu'elles soient stériles, comportent le germe des mauvaises herbes et les oeufs de reptiles de toutes sortes. Nous sommes, il ne fait plus de doute, devant un PGM, c'est-à-dire un Printemps Génétiquement Modifié.
L'Egypte s'enlise chaque jour un peu plus. La Tunisie n'arrive pas à se remettre en route. La Libye ne sait plus où elle en est. La nuit ne passe pas au Yémen et la mort semble avoir choisi la Syrie comme lieu préféré. Tel est le bilan d'un changement auquel on a voulu donner un nom et, surtout, une nationalité. Le printemps arabe est, paradoxalement, la pire des périodes de toute l'histoire commune de ces pays, car jamais autant de sang arabe n'a coulé sur une période de même durée. Le printemps serait donc une bien mauvaise saison chez nous autres, Arabes.
Il y a lieu de croire que le sang arabe continuera encore à couler
En Syrie, la guerre fait rage et rien ne laisse présager qu'elle cessera de sitôt. En Egypte, où chaque jour on s'attend au pire, chaque manifestation prend sa taxe en sang humain. Par balles, suite aux tortures dans les locaux de la police, dans des affrontements entre factions rivales, ou entre policiers et manifestants, la mort est multiple et ses formes variées au pays du Nil.
En Libye, où grâce à l'intelligence outrageante d'un certain Bernard Henry-Levy, les armes lourdes circulent sans contrainte allant même jusqu'à transiter les frontières, c'est le chaos qui guette le pays où plus personne ne peut s'aventurer à faire des prévisions pour le lendemain.
La circulation des hommes et des armes se fait désormais plus aisément à travers des frontières qui, trop étalées, sont difficiles à surveiller. Et bonjour la pagaille! En Tunisie, après que des armes furent signalées çà et là et qu'une opération d'armement de certains éléments fut rapportée par la presse, on eut droit au premier assassinat politique post-révolution. La mort de Chokri Belaïd enfonce un peu plus un pays déjà fragilisé et mis en panne par les multiples divergences entre différentes parties au moment même où de Djendouba, nous dit-on, des nouvelles pas très rassurantes arrivent. Un camp d'entraînement regrouperait de nouvelles recrues dont s'occuperait un certain Abou Daoud.
Finalement, les pays où la maudite saison est signalée ont certaines choses en commun. D'abord tout semble à l'arrêt. En panne sèche. Rien ne va plus. L'économie tousse et la politique traîne le pas. Ensuite, lesdites révolutions semblent toutes avoir été confisquées et détournées. A cela, il faudrait ajouter le fait que les contestations montent aussi bien au Caire où les manifestations ne cessent plus, à Tripoli où les gens appellent à une deuxième révolution contre les voleurs des espoirs du peuple cette fois, et en Tunisie où l'allure des choses laisse craindre le pire dans un avenir pas très loin.
Il y a donc lieu de croire que le sang arabe continuera à couler. Pour longtemps du moins. Aussi longtemps que les saisons porteront une nationalité, comme un printemps arabe par exemple, et aussi loin que pourraient porter les mains manipulatrices comme celles, par exemple, qui ont allumé la mèche libyenne ou autres.
Dans l'odeur nauséabonde des intérêts partisans, individuels ou de groupes, voire de clans, la révolution a perdu son parfum de Djendouba, à Tanta en passant par Benghazi. Les espoirs sont suspendus à un horizon incertain et les yeux rivés avec inquiétude sur l'inconnu. Tout est reporté jusqu'à nouvel ordre. Tant à la place Tahrir au Caire, sur l'avenue Bourguiba à Tunis que sur le boulevard Omar El Mokhtar à Tripoli, ceux qui pensent que leur révolution a été confisquée ou du moins n'a pas eu les effets escomptés - et ils sont nombreux - commencent à menacer. Çà et là d'aucuns parlent même de deuxième révolution.
Le destin de toute révolution est de se faire kidnapper
Mais une deuxième révolution sera-t-elle suffisante pour que ces peuples puissent enfin sortir la tête de la bassine de leurs bourreaux? Ne faudrait-il pas finalement une révolution chaque jour, voire comme le prescrivent les médecins, trois révolutions par jour à raison d'une le matin, une à midi et une le soir pour espérer débarrasser les pays de l'immonde bête qui, au nom de tout et de rien, cherche à accaparer l'avenir des populations, exactement comme l'ont fait les régimes de Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et le reste? On a de plus en plus l'impression que les révolutions n'aboutissent jamais et que la nuit, tombée un jour sur un certain pan de l'humanité, risque de ne jamais céder place à la clarté de l'aube.
Les manifestants d'hier se regardent et se demandent si ce n'est pas finalement le destin de toute révolution que de se faire kidnapper en cours de route.
Le «printemps arabe» a voulu libérer les citoyens de la dictature de leurs dirigeants alors qu'il fallait les libérer d'eux-mêmes d'abord. De leurs fantasmes. De leurs prétentions déplacées. La démocratie dans ces pays n'est pas pour demain, cessons donc de nous leurrer. Oui, chaque fois qu'on tue, chaque fois qu'on appuie sur la gâchette pour assassiner quelqu'un pour ses idées, c'est tout le pays qui recule de dix siècles.
Chaque fois qu'on n'est pas affecté par la mort d'un compatriote seulement parce qu'il ne partage pas nos idées ou notre façon de voir le monde, c'est tout le peuple qui plonge des siècles sous l'ère moderne.
A l'image de Godot qui ne vient jamais, le changement ne vient pas. Il ne viendra pas non plus. il ne viendra pas tant que l'on ne sait pas quoi en faire! Pourquoi veut-on changer? Et que veut-on changer d'abord? Le jour où nous aurons une réponse à ces questions, alors ce n'est qu'alors, que nous oserons espérer que le changement viendra car si l'on a bien compris, tout le monde veut bien un changement auquel personne ne participe et que personne ne sait décrire.
Le changement chez nous est généralement attaché à certains dirigeants sans plus. Or, changer ne signifie pas chasser un dirigeant pour le remplacer par un autre. Les trois pays qui ont cru qu'il suffit de «dégager» les dirigeants pour que les choses aillent pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles sont en train de se réveiller sur les graves conséquences de la non-considération des exigences du changement.
Aussi bien en Egypte, qu'en Tunisie, qu'en Libye, le moins que l'on puisse dire, c'est que les conséquences des soulèvements semblent n'avoir pas été bien analysées. Peut-être parce que les manifestants, trop pressés (ou trop poussés) d'en finir avec les régimes en place n'avaient pas eu le temps de réfléchir à ce qui adviendra de leur pays? Peut-être ne saisissaient-ils pas la portée réelle de leur action? Leur avait-on d'ailleurs laissé le temps? Changer c'est bien, mais ensuite que faire? Se regarder plonger dans l'abîme de l'inconnu et de la tourmente des crises? S'entretuer en attendant que le changement ose enfin venir? Brandir des banderoles et dire aux autres que nous avons eu notre printemps? En tout cas, et à bien regarder, le printemps arabe n'a pas pu être plus qu'un simple soulèvement. Après quoi tout patine.


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