Installé récemment à la tête du Conseil national des arts et des lettres (le Cnal a été créé en 2011 en vertu d'un décret exécutif, Ndlr), par la ministre de la Culture et des Arts Malika Bendouda, Mohamed Sari écrivain de profession, évoque dans cet entretien les missions en cours et les projets en perspective qui ont été tracés pour cette structure, tout en détaillant les acquis et les embûches rencontrés qui retardent leur accomplissement... Pour rappel, né en 1958 à Cherchell, Mohamed Sari est professeur à l'université d'Alger. Ecrivain bilingue, romancier, traducteur, il a également publié des livres de critique littéraire...Une nouvelle mission l'attend de pied ferme en s'engageant à accepter le rôle de président du Cnal. D'autant que «la loi sur le statut de l'artiste est un chantier qui a été ouvert plusieurs fois par le passé, mais jamais concrétisé» comme il le dit si bien. Plus de détails pour en savoir plus, dans cet entretien.. L'Expression: Un des acquis du Cnal lorsqu'il était présidé par Salim Dada était la mise en place d'un numéro d'identifiant fiscal, qui permet aux artistes de pouvoir facturer leurs prestations et leurs oeuvres sans passer par des tiers. Est-ce que cela est définitivement arrêté et gagné? Mohamed Sari: Déjà c'est une grande avancée que de rendre lisibles les métiers artistiques et de les faire inscrire dans la nomenclature des métiers au niveau de la direction générale des impôts afin que l'artiste puisse avoir son identifiant fiscal et qu'il soit indépendant et n'aura plus besoin d'un tiers pour facturer ses prestations, ses oeuvres, pouvoir les commercialiser en Algérie et même les exporter, comme font les artistes du monde entier. Mais à dire vrai, nous sommes à mi-chemin de rendre cet acquis irréversible et opérationnel. Pour activer cet identifiant fiscal, il lui faut une carte professionnelle d'artiste reconnue par la loi. Et c'est ce que nous nous attelons à faire. Normalement, et d'après les toutes dernières nouvelles, des changements vont être apportés au décret n° 11-209 de 2011 portant création du Cnal afin qu'il puisse délivrer la carte d'artiste reconnue juridiquement, à l'instar de toutes les autres cartes professionnelles. Et le Conseil avec les services du ministère ont opté pour une carte magnétique qui sera prête avant la fin de l'année 2020. Et là, chaque artiste possédant la carte d'artiste délivrée par le Cnal peut avoir son numéro d'identifiant fiscal et travailler en toute légalité sans avoir besoin d'un tiers. La nomenclature des métiers mise à jour par le Cnal a été publiée. Certes, elle date de juillet 2019, mais on croit savoir qu'une liste supplémentaire serait en élaboration. Qu'en est-il vraiment? Le Cnal sous la direction de Salim Dada a fait du grand travail dans ce sens en détaillant les secteurs artistiques (sept au total) avec chacun ses divers métiers ou sous-métiers qui sont au nombre de 179. Et ça ne veut pas dire que cette liste est définitive, surtout avec les nouveaux métiers qui apparaissent dans le numérique concernant surtout l'audiovisuel et même d'autres secteurs plus traditionnels comme la littérature où est né un nouveau concept «la littérature numérique» qui allie l'écrit, l'image et le son. Rien ne peut arrêter l'avancée de la technologie numérique, elle fait des merveilles, surtout dans le domaine de l'art en général et de l'audiovisuel en particulier. Nous allons travailler pour élaborer un guide des métiers artistiques avec des définitions claires pour plus de visibilité, l'éditer et le mettre à la disposition des artistes, des associations d'artistes et des entreprises qui travaillent avec les artistes. L'artiste algérien a droit à cette reconnaissance afin qu'il puisse créer et faire circuler ses oeuvres en toute liberté et sans entrave juridique ou administrative. Aussi, il semblerait que le statut de l'artiste en coopération avec le ministère du Travail est également en cours de validation. Pourriez-vous nous en parler? Les designers en font désormais partie, alors que l'année dernière non. Pourquoi? La loi sur le statut de l'artiste est un chantier qui a été ouvert plusieurs fois par le passé, mais jamais concrétisé. Justement, parmi les projets de travail les plus urgents et les plus délicats, c'est celui d'élaborer un projet de statut de l'artiste et des métiers artistiques. Il est anormal que l'artiste en Algérie n'ait pas un statut comme toutes les autres professions, comme par exemple la profession des artisans (qui est aussi de l'art) et qui ont un statut et travaillent légalement et sous la protection de la loi. Cette loi définira l'artiste (ce qui n'est pas une mince affaire), le métier d'artiste (nous avons déjà une nomenclature qu'il suffit de bien retravailler), la carte d'artiste (professionnelle, de reconnaissance...) les relations de l'artiste avec les institutions qui le concernent directement, et puisqu'il est question de numéro d'identité fiscale, sa relation avec la direction des impôts puisque l'artiste est appelé à vendre, commercialiser son produit artistique, le ministère du Travail et ses lois sur le travail et les droits et devoirs des travailleurs, la sécurité sociale (qui a déjà été définie par la loi de 2014 qui donne droit à tout artiste de s'inscrire à la sécurité sociale et d'avoir la carte Chifa. Donc, c'est un chantier ouvert sur lequel nous allons travailler, avec la coordination du ministère du Travail qui est un membre permanent au Conseil et qui est de fait vice-président. Nous sommes au tout début et je souhaite que nous puissions finaliser ce projet d'ici la fin de l'année 2020. C'est une affaire délicate car l'artiste et les métiers (certains réfutent le mot métier et ne gardent que celui de création, oeuvres artistiques, et que métier dévalorise le côté singulier de la création artistique...) artistiques sont difficilement définissables et prêtent à diverses interprétations par les artistes eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce projet va être soumis à discussion aux artistes pour enrichissement. Le Cnal va-t-il reprendre les missions dont s'était chargées récemment le secrétaire d'Etat à la Production culturelle Salim Dada, notamment dans la mise en place d'un baccalauréat artistique et quelles sont globalement les missions assignées au Cnal? Non, le Cnal a des missions bien claires, il a un statut de Conseil consultatif bien défini et le baccalauréat n'entre pas dans nos missions. Salim Dada a proposé ce projet en tant que secrétaire d'Etat et non en tant que président du Cnal. Le Cnal, Conseil consultatif, j'insiste sur le mot consultatif, avec tout ce que donne la loi à un conseil consultatif qui a des missions précises: il suit la situation des artistes, participe à la promotion culturelle et artistique en émettant des avis, en proposant des éléments liés à l'éthique et à la déontologie du métier d'artiste, et encourage les jeunes talents artistiques à émerger sur la scène. Je pense que si on arrive à élaborer un statut d'artiste avec des lois qui puissent garantir sa liberté de création et d'association, qui lui garantissent une protection sociale, fiscale, qui lui permettent de rentabiliser son travail de création à tous les niveaux, une loi qui lui permet d'exporter librement et légalement son produit et le vendre dans les marchés de l'art qui sont florissants à travers le monde, on peut s'enorgueillir d'avoir donné à l'artiste algérien une assise solide qui lui permettra de vivre dignement et pleinement sa vie d'artiste. Enfin quel programme a été tracé dans le cadre du soutien aux artistes via le Cnal dont vous êtes à la tête et quelle est votre vision des choses ou votre démarche à vous dans l'amélioration de la situation précaire que vit l'artiste en Algérie et du secteur culturel en général? Je pense que l'Etat algérien a toujours soutenu les artistes à travers des opérations de financement (le Fdal, le Fdatic, l'Onda...) en plus des diverses institutions qui organisent les activités culturelles que ce soit au niveau national, local, et même international à travers les semaines culturelles et les quelques centres culturels existant dans certains pays. Mais le problème est plus complexe, c'est un phénomène de société. Comment pouvoir promouvoir le cinéma, le théâtre, en l'absence des salles pour diffuser les films, représenter les pièces et rentabiliser ou alléger l'investissement, comment promouvoir le livre avec un lectorat timide qui rechigne à visiter les librairies, et même les bibliothèques où le livre est disponible gratuitement, comment inciter les Algériens à aller au théâtre, à une fréquentation plus assidue des cinémas, à visiter les musées, à acheter des tableaux. Il n'y a que le secteur de la musique qui a un public plus ou moins assidu et que plusieurs artistes arrivent quand même à vivre de leur travail d'artistes (par exemple les chanteurs avec les fêtes de mariage...). Donc la vie culturelle d'une manière générale ne dépend pas uniquement du ministère de la Culture. La société a son rôle à jouer pour créer un environnement favorable au travail d'artiste et qu'il puisse créer et vivre de son art, et non pas toujours dépendre des institutions publiques pour le soutenir financièrement et le faire vivre. L'artiste ne demande que ça, de bonnes conditions pour travailler et des lois qui protègent sa création.