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La nécessaire révolution de l'intelligence
APRÈS LA REVOLUTION DE NOVEMBRE
Publié dans L'Expression le 02 - 11 - 2006

«Ceux qui, pieusement, sont morts pour la patrie ont droit qu'à leur cercueil, la foule vienne et prie. Parmi les plus beaux noms, leur nom est le plus beau. La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.» Victor Hugo (Hymne aux morts)
Ces vers sont magnifiques, ils devraient constituer le bréviaire de tous ceux qui sont reconnaissants à ceux qui ont permis à l'Algérie de recouvrer son indépendance. A côté des historiques, il y a les anonymes, les sans-grades, les sans-voix mais pas sans-droit et surtout le peuple qui a payé le plus lourd tribut, à juste titre, il mérite mille fois le titre de «moudjahid».
Le texte de l'Appel du Premier Novembre, a été imprimé dans la nuit du 26 au 27 octobre 1954, sous la supervision de Ali Zamoum, à Ighil Imoula. Le texte annonçait déjà le cap: «A vous qui êtes appelés à nous juger...Nous considérons avant tout qu'après des décades de lutte, le Mouvement national a atteint sa phase finale de réalisation....C'est ainsi que notre Mouvement national, terrassé par des années d'immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien indispensable de l'opinion populaire, dépassé par les événements, se désagrège progressivement, à la grande satisfaction du colonialisme qui croit avoir remporté la plus grande victoire de sa lutte contre l'avant-garde algérienne. L'heure est grave. Algérien! nous t'invitons à méditer notre Charte ci-dessus. Ton devoir est de t'y associer pour sauver notre pays et lui rendre sa liberté. Le Front de libération nationale est ton front. Sa victoire est la tienne. Quant à nous, résolus à poursuivre la lutte, sûrs de tes sentiments anti impérialistes, forts de ton soutien, nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la Patrie».
Flash-back sur le pourquoi de la Révolution. Quelques échantillons de la civilisation à la pointe de la baïonnette. Lors de la prise d'Alger, De Bourmont s'engageait au respect de la religion musulmane, à la liberté des habitants et à ce que leurs commerces, leurs terres et leurs industries soient préservés. Deux mois plus tard, le général Clauzel, qui symbolisera pour les Algériens la spoliation légale et la malhonnêteté, violera l'engagement. Il inaugure la politique de privation et de confiscation des biens habous. C'est le début de la colonie de peuplement. A partir de 1832, une nouvelle ère de la colonisation commence. C'est la guerre d'extermination par enfumades et emmurements, l'épopée des razzias par la destruction de l'économie vitale, la punition collective et la torture systématique. Le mois d'avril 1832, la tribu des Ouffia près d'El Harrach fut massacrée jusqu'à son extermination suite à un vol dont a été victime une ambassade, sans preuve ni enquête. Le butin de cette démonstration de la cruauté coloniale que le duc de Rovigo a laissé commettre, fut vendu au marché de Bab Azzoun où l'on voyait «des bracelets encore attachés au poignet coupé et des boucles d'oreilles sanglantes», comme en témoigne Hamdane Ben Athmane Khodja dans L'aperçu historique et statistique de la Régence d'Alger en 1833. En 1845, le général de Cavaignac avait inauguré, une année avant, l'ancêtre de la «chambre à gaz» que le colonel Pélissier utilisera pour mater l'insurrection des Ouled Riah dans le Dahra. Ainsi, les villageois de cette bourgade s'étaient réfugiés dans des grottes des montagnes avoisinantes pour échapper à la furie des soldats. Ils furent enfumés par «des fagots de broussailles» placés aux entrées et sorties des grottes. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain, au moins 500 victimes furent dénombrées. Les insurgés avaient pourtant «offert de se rendre et de payer rançon contre la vie sauve», ce que le colonel refusa. Ce «meurtre est consommé avec préméditation sur un ennemi sans défense» Et lorsque le bois et les broussailles faisaient défaut, on pratiquera l'emmurement, comme en témoigne le rapport discret du colonel Saint Arnaud: «Je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques». On payera des Spahis à 10 francs la paire d'oreilles d'un indigène, preuve qu'ils avaient bien combattu. «Un plein baril d'oreilles récoltées paire à paire, sur des prisonniers, amis ou ennemis» a été rapporté d'une expédition dans le Sud par le général Yusuf. Le code de l'indigénat, petit frère jumeau du code noir qui balisait la vie des esclaves noirs, justifiait le séquestre et la spoliation, l'internement administratif, les punitions collectives et la ségrégation.
Les Algériens ne peuvent pas oublier la conclusion du rapport de Tocqueville en 1847: «Nous avons rendu la société musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle ne l'était avant de nous connaître». Non, les Algériens n'étaient pas des Barbares, ils avaient un système éducatif qui reposait sur les fondations pieuses. Un arrêté de septembres 1830 rattache les habous à l'administration, ce qui tarit, de ce fait, le financement des milliers d'écoles que Diego de Haëdo puis Venture de Paradis, vers 1750, avaient signalé. Parallèlement, un prosélytisme frénétique «boosté» par le cardinal Lavigerie tenta en vain de convertir les Algériens qui ne se résignaient pas à se convertir malgré les méthodes d'évangélisation très discutables utilisées. Plus tard, une autre tache sur le visage du colonisateur en l'occurrence, la torture, a connu une «évolution» au cours de la colonisation. Elle sera perfectionnée en même temps que les autres violences non conventionnelles grâce aux facilités fournies par une législation d'exception qui laissait les militaires maîtres du terrain...En 1957, elle devient rapidement l'arme reine dans un conflit qui vise en premier lieu la population algérienne. Plus tard et en 1959, le général de Gaulle lui-même reconnaît: «...Par le combat, les exécutions sommaires, les exécutions légales, nous tuons dix fois plus d'adversaires que ceux-ci ne nous tuent...Prétendre qu'ils sont Français ou qu'ils veulent l'être, c'est une épouvantable dérision...Il est tout simplement fou de croire que notre domination forcée ait quelque avenir que ce soit.».(1). Il faut cependant, reconnaître que des Français ont osé dire non et ont dénoncé la brutalité de la colonisation et de la guerre d'indépendance. Certains ont carrément épousé la justesse de la cause algérienne. Francis Jeanson répondait au président Bouteflika lors de sa visite d'Etat en France en 2000 en ces termes: «Tu t'adresses à moi comme si j'étais un traître à mon pays. A partir d'aujourd'hui, je voudrais que tu retiennes que mes camarades et moi n'avons fait que notre devoir, car nous sommes l'autre face de la France. Nous sommes l'honneur de la France.» Que s'est-il passé pour que l'aura de la révolution algérienne, voire de la Révolution de tous les damnés de la terre, soit dilapidée d'une façon aussi rapide? Les peuples conquièrent leur indépendance, là est l'épopée. L'indépendance venue, là, commence la tragédie. Voilà comment le grand poète Aimée Césaire analyse d'une façon décapante les décolonisations bâclées. Non, ce peuple qui a eu ses héros qui ont jalonné son histoire trois fois millénaire, ne peut pas mourir sans se battre pour exister. J'avais écrit dans un article précédent que le monde de 2025 se prépare maintenant. Avant les milliards de la manne céleste, avant les autoroutes, avant, avant, avant, il nous faut d'abord stabiliser culturellement et cultuellement notre pays. Quel projet de société avons-nous? Quand on découvre que le pays est plus atomisé que jamais. Quand on interroge un Egyptien, il est avant tout de Misr oum Addounia avant d'être du Caire, d'Alexandrie ou d'Assiout. Quand on interroge un jeune Algérien, il a de la peine à se déployer hors de son quartier- fruit d'un matraquage idéologique paresseux qui ne saurait se confondre avec l'Education avec un grand E- s'il répond, il nous apprend qu'il est de Bab El Oued de Soustara de l'Est, de l'Ouest. On identifie au XXIe siècle l'Algérien à sa ‘açabbya dont parle si bien Ibn Khaldoun. Qu'est-ce qu'une nation? s'interrogeait Ernest Renan? N'est-ce pas ce «désir d'être ensemble?» La République est un concept neutre, elle peut, à la rigueur, être une mosaïque d'ethnies, voire de communautarisme. La nation c'est autre chose, c'est un creuset de l'identité commune. Vouloir à tout prix s'arrimer à un Occident plus «Charles Martel que jamais», et ne veut pas de nous ou encore être à la traîne de la métropole moyen-orientale qui ne brille pas par son génie, ne peut pas nous sortir de l'ornière. Il n'y a pas de modèle sur lequel s'est appuyée la révolution algérienne, c'est, à n'en point douter, une singularité. Des exemples existent mais ils diffèrent tous par la spécificité de ce combat. Qu'on en juge: voilà 22 jeunes qui n'ont comme arme que leur détermination profonde en face d'une armée de 500.000 hommes armés par l'Otan et à qui il a été proposé de larguer une bombe atomique sur les Algériens....L'Algérie est le seul pays à avoir été colonisé aussi longtemps et à avoir subi une tentative de génocide à la fois culturel et cultuel. Il n'y a pas, à notre sens, une révolution qui a fait l'objet de multiples études, elle a véritablement ébranlé la conscience du monde. Qu'on se le dise, des chanteurs parmi les plus prestigieux du monde arabe tels que Mohamed Abdelwahab, Abdelhalim Hafez, Mohamed Kandil et Faïza Ahmed, ont chanté la Révolution. Le chant révolutionnaire Allah ou Akbar est devenu l'hymne libyen. Pendant plus de quinze ans la flamme de la révolution fut entretenue. Puis, plus rien. Que reste-t-il de l'engouement mondial pour la Révolution algérienne? Que sont devenues les dizaines de thèses soutenues de par le monde sur la Révolution du Premier Novembre? Pourquoi cette chape de plomb sur l'écriture de l'histoire? Dès le départ, il a été convenu que l'Algérien n'était pas mûr pour connaître son histoire. Mahfoud Kaddache a donné une explication. Ecoutons-le: «Il ne faut pas oublier qu'il y a eu un nombre incroyable de traîtres, et certains sévissent encore chez nous. Et puis, même la France ne veut pas dévoiler toutes ses cartes. Par exemple, elle n'ouvrira jamais les archives concernant les rapports que lui faisaient certaines grandes familles. Pour le simple fait que ce n'est pas dans son intérêt de dénoncer les familles dont certains membres ont pu accéder à des postes de décision dans l'Algérie indépendante. C'est tout simplement des calculs géopolitiques. Je crois qu'on ne peut qu'être satisfait par la tournure qu'ont pris les événements actuels. Ce sont les années de l'oubli et du mépris qui prennent fin pour que la vérité s'impose enfin en plein jour...Comme j'espère aussi que le pays des torturés ne soit pas lui-même un pays où se pratique la torture».(2).
Il est vrai qu'il est utopique d'attendre que d'autres écrivent notre histoire et la glorifient. L'écriture de l'histoire n'est pas neutre. Comme l'écrit l'écrivain bengali, Bankimcandra Chatterjee: «Il n'y a pas d'histoire hindoue. Qui louera nos nobles qualités si nous ne les louons pas nous-mêmes?..La gloire d'une nation a-t-elle jamais été chantée par une autre nation?»(3).
Si on veut écrire une histoire de l'Algérie millénaire, il est nécessaire de disposer des matériaux, de tous les matériaux, aussi bien ceux qui sont entreposés à Aix auprès de notre «adversaire intime» mais aussi en Turquie en Espagne (N'oublions pas qu'Oran était espagnole pendant près de trois siècles), en Tunisie, au Maroc, en un mot, auprès de tous les pays qui ont eu à connaître l'Algérie. Voilà un vrai défi que pourrait relever le ministère de la Culture en participant à la reconstitution de la mémoire de cette immense Algérie, au lieu de: Qu'on se rende compte, il a fallu que le ministre des Affaires étrangères algérien aille aux Etats-Unis pour qu'on lui remette une copie du premier traité que l'Algérie (à l'époque de la Régence) avait signé avec la jeune république américaine naissante. Que l'Algérie a été la première à reconnaître. Cela n'a pas empêché l'amiral américain Décatur de tenter...sa chance sans succès en bombardant Alger Al Mahroussa en 1824. Il arrive, malheureusement, que nous ayons une propension à regarder la paille dans l'oeil du voisin et non pas la poutre qui est dans notre oeil pour paraphraser la parabole célèbre de Saint- Mathieu. Nous devons tout faire pour montrer que nous avons une histoire trois fois millénaire- Massinissa battait monnaie, il y a vingt-deux siècles de cela, pendant que l'Europe continentale émergeait péniblement vers les temps historiques. Ne donnons pas de leçon aux autres, soyons humbles, nous avons beaucoup à apprendre, nous devons avoir une lecture de l'histoire la plus objective possible si, nous voulons être crédibles vis-à-vis de nos partenaires, d'autant que la perte récente de deux historiens français de talent, qui ont réellement compris la détresse du peuple algérien et l'ont soutenu, jointe à celle de l'éminent professeur Kaddache, risque de rendre encore plus difficile l'écriture d'une histoire sereine.(4)
Peut-on, en définitive, laisser une Révolution aussi prestigieuse, aussi importante, se déliter dangereusement par un oubli, par une perversion des principes. N'est-il pas temps de réhabiliter l'effort sous toutes les formes? N'est-il pas temps enfin de réconcilier ce peuple avec lui-même? N'est-il pas temps d'écrire l'histoire, non pas celle d'un segment mais celle de 3000 ans. Il est curieux de constater que les pères fondateurs de la Révolution de Novembre articulaient leur plaidoyer pour l'indépendance sur l'histoire de l'Algérie millénaire! Cette histoire, que dis-je, cette épopée. Avant le VIIe siècle, il y avait une civilisation, des dynasties sur cette terre bénie. Après l'indépendance, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la morale et l'honnêteté scientifique, cette histoire fut occultée. La France a procédé de la même façon en nous donnant une ascendance gauloise!!!
Comment, honnêtement, aller de l'avant si on ne met pas tout sur la table, les événements qui nous valorisent et notre part d'ombre? De notre point de vue, un chantier aussi important que tout ce qui a été fait dans le domaine de l'investissement est celui de l'engagement vers une réconciliation authentique où chacun doit trouver sa place. Dire que la Révolution ne souffre d'aucune discussion sur les «certitudes» que l'on ne peut remettre en cause, est une erreur car la vraie Révolution est sûrement gangrenée par tous ceux qui trouvent leur compte dans l'opacité. On découvre encore des faux révolutionnaires. La Révolution, en acceptant de se remettre en cause, sortira grandie et sera réappropriée par la jeunesse. Après les vraies légitimités révolutionnaires, les moudjahidine devraient transmettre le flambeau à cette jeunesse -dépositaire de la légitimité scientifique-, seule capable de relever les vrais défis qui risquent, s'ils ne sont pas relevés, d'hypothéquer définitivement le destin de cette immense Algérie.
1 Hanafi Si Larbi, L'histoire partiale et partielle El Watan. 23 février 2006
2.Mahfoud Kaddache El Watan par Hamid Tahri, le 18 Mai 2006.
3.Chems-Eddine Chitour: Le passé revisité. Ed.Casbah Alger. 1ed 1998, 2ed 2005,
4.Chems-Eddine Chitour-Jeunes de France, si vous saviez...Revue Panoramique n°62 Paris. 2003.


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