BANQUE D'ALGERIE : De nouveaux billets de 500 et 1000 Dinars    VIOLENCES BAB EL OUED (ALGER) : 10 policiers blessés et 30 personnes arrêtées    ACCES DIFFICILE AUx MEDICAMENTS DU CANCER : Le ministère de la Santé pointé du doigt    TRIBUNAL DE KSAR CHELLALA (TIARET) : Le procureur de la République agressé    LE MINISTRE AISSA S'INSURGE ! : Les salafistes décrètent la fête du Mawlid, Haram    Air Algérie s'explique et appelle les grévistes «à la raison»    Plusieurs annonces au Sénat    Le trumpisme : entre ruptures et continuité    Les 4 samedis    Y a-t-il un avion dans le pilote ?    La succession du Nigeria est ouverte, l'Algérie en outsider    Les Aiglonnes renoncent au boycott    Beda sur le front    La répudiation politique est-elle l'ADN du FLN ?    Tiasbanine, un plat convivial de saison    Débit minimum à 2 méga et baisse des prix    Un merveilleux «Safar» à travers l'art    Réouverture «au premier trimestre 2019»    Sakta brise le silence    Produits pyrotechniques : Les douaniers procèdent à d'importantes saisies    Nouvelles d'Oran    L'ornière de la violence    «Ce pays qui n'a jamais voulu de moi, je l'aime pourtant !»    Ould Abbès dégagé ?    Des témoins gênants que Ryad va promptement éliminer    Europe - Brexit : pour le meilleur et pour le pire    Le projet de la loi de finances adopté par l'APN    Bouclé hier par les forces de l'ordre: Nuit de rares violences à Bab El-Oued    Oran: Un cadavre de migrant rejeté par la mer    Le service de maternité du CHUO saturé: 1.200 hospitalisations et 800 accouchements en un mois    Lunetterie: Plus de 700.000 articles contrefaits saisis en 2017    La folie des sénatoriales    Ligue 1 : PAC 2 CABBA 0: A sens unique    EN - Mohamed Farès forfait: Belmadi face aux aléas    Ligue 2: Gros chocs à Biskra et Chlef    Aïn Temouchent: Baba Aroudj a sa stèle    Il entamera sa rééducation dans quelques jours    Prévention des risques d'inondations à Alger: Un plan préventif de la SEAAL pour contrôler plus de 60 points noirs    Consolidation de la démocratie participative    Enigme et interrogations    L'Onu lève ses sanctions    30e anniversaire de la proclamation de l'Etat de Palestine : M. Bouteflika réitère le soutien "indéfectible" de l'Algérie au peuple palestinien    Violence aux stades : El Habiri au chevet des policiers blessés à l'issue du match MCA-USMBA    France Football: Ahcène Lalmas au top des 10 icônes oubliées du foot africain    Partenaires pour un hommage à Alloula    Gabon : La Constitution modifiée pour pallier l'absence du président malade    En bref…    Tout un programme pour l'Algérie    







Merci d'avoir signalé!
Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.





Chanson Chaouie, de l'interdit au travesti
Publié dans Liberté le 30 - 10 - 2003


La chanson d'expression Chaouie
De l'interdit au travesti
On ne l'imagine peut-être pas assez, mais dans l'Algérie d'aujourd'hui, le simple fait de chanter en chaoui est encore un combat, un défi et un engagement, aussi bien politique que culturel, qui peut valoir à son homme son pesant de tracasseries en tous genres et son lot de sacrifices personnels. Il y a bien sûr la chanson chaouie d'expression arabe. On en a gardé le rythme, le tempo et le folklore, mais on l'a vidée de sa sève pour en faire une musique qui s'adresse beaucoup plus aux postérieurs des dames qu'aux cœurs des hommes.
C'est une sorte de tiroir-caisse qui se porte plutôt bien. On peut se permettre de lui organiser des tournées et de nombreux passages à la télé ; elle est inoffensive et aseptisée. Et puis, il y a l'autre. Celle de la langue des ancêtres qui rappelle aux Berbères des Aurès leurs racines et leurs origines. Celle-là n'a pas droit de cité, car elle peut, comme en Kabylie, servir de courroie de transmission au combat pour la reconquête de l'identité berbère, ce que l'on veut à, tout prix, éviter dans cette région du pays fière et rebelle.
Vingt ans après son émergence, où en est aujourd'hui cette chanson à qui on n'a jamais voulu donner sa chance ?
C'est ce que nous avons voulu savoir en allant à la rencontre de ceux, pas très nombreux, qui s'entêtent, dans un souci de préservation ou simplement par réflexe naturel, à s'exprimer dans cette langue, qui voit son aire géographique se réduire comme une peau de chagrin sous les coups de boutoir conjugués de l'urbanisation et de l'arabisation. Dihya se complaît dans un long silence après un premier album fracassant ; Amirouche a rangé sa guitare quelque part à Paris ; Mihoub a vu son inspiration vaincue par les tracas d'une vie quotidienne qui ressemble plus à une lutte pour la survie qu'à autre chose ; Nezzar s'occupe de son studio à Batna — il faut bien vivre, dit-il — et les nombreux groupes qui sont apparus dans le sillage des pionniers ont déposé les armes, faute de sponsors ou de producteurs qui croient en eux. Seuls persistent quelques vieux routiers, comme Joe et ses Berbères ou le jeune Massinissa, malgré le couac d'un album en arabe, qu'il a beaucoup de peine à se faire pardonner. Nous sommes allés à leur rencontre pour nous entendre raconter toutes les difficultés qui font que, bien au-delà du message que l'on veut transmettre, le simple fait de chanter dans sa langue maternelle est, à lui seul, un combat harassant.
D. A.
Nouari Nezzar
“Nous sommes des sans-papiers dans notre propre pays”
C'est un documentaire télévisuel sur le défunt peintre Cherif Merzougui, qui a fait connaître au public le jeune Nouari Nezzar aux débuts des années 1980. Ses chansons, des ballades interprétées à la guitare sèche, avaient servi de bande sonore et révélé, du même coup, un artiste au cachet musical très original. Depuis, en vingt ans d'une carrière plutôt discrète, ce perfectionniste qui n'arrête pas de faire de la recherche n'a produit qu'un seul album. Au grand dam de ses admirateurs. C'est peut-être peu, mais suffisant pour influencer toute une génération de jeunes chanteurs en mal de modèles et qui ont repris sa technique de guitare et sa manière de chanter. Il nous a reçus dans son petit studio, un modeste local beaucoup plus encombré par du matériel informatique que par les instruments de musique, et nous a interprété à la guitare quelques-unes des nouvelles compositions qui devraient figurer dans l'album qu'il compte sortir au printemps. Verdict : du très bon rock-folk chaoui comme on aimerait en entendre un peu plus souvent. Nouari nous a également entretenu des nombreux écueils que rencontrent ceux qui, vaille que vaille, tentent de sauver un patrimoine artistique et culturel menacé, tout en essayent d'inscrire la musique chaouie dans l'universalité.
Liberté : Nouari, pourquoi ces dix ans de silence ?
Nouari Nezzar : En fait, je n'avais rien à dire à mes compatriotes chaouis et pour dire vrai, la majorité a été emportée par le style “arrassi”, le style fêtes.
C'est un style qui vous révolte ?
Non, du tout. Je demande ma part, c'est tout, même si je suis étonné que tant de gens partagent ce “mauvais goût”. Je me pose la question de savoir s'il n'y a plus un public qui veut écouter de belles choses.
Oui, mais ceux qui faisaient autre chose que le “arrassi” n'ont rien produit. Vous avez laissé le champ libre.
Non, nous n'avons pas laissé le champ libre. D'abord, il faut comprendre une chose, nous sommes des musiciens, des compositeurs-chanteurs. Nous ne sommes pas des éditeurs, et les éditeurs, eux, demandent des trucs faciles et populaires. Cela dit, c'est un genre que je respecte énormément. J'ai travaillé, entre autres, pour cheb Aziz, que Dieu ait son âme, et je lui ai fait de belles choses, et à ce propos, dans le deuxième album, j'ai fait toutes les chansons paroles et musiques dont la chanson Rahou djani khebrek a été reprise par, entre autres, Khalass et Aârrass sans même mentionner le nom du compositeur. Je condamne ces gens qui pillent le travail des autres, sans même mentionner le nom de l'artiste qui a produit l'œuvre.
Sinon, y aura-t-il bientôt un nouvel album sur le marché ?
Oui, je compte sortir un nouvel album d'ici le printemps prochain, si mon travail me laisse un peu de temps libre, car il faut bien vivre. Ce sera un travail fidèle à mon style, du rock-folk chaoui, mais avec des sonorités résolument modernes. Je peux vous dire que j'ai fait beaucoup de recherches et j'ai mis à profit cette période d'hibernation pour m'initier à l'informatique musicale. L'informatique met à la disposition des artistes un outil extraordinaire avec des sons professionnels. C'est là que le mot liberté prend tout son sens. Tu n'es plus tributaire de musiciens approximatifs ou qui ne viennent aux répétitions que quand ils le veulent bien.
Quelles sont les influences qui ont façonné le style Nouari Nezzar ?
Je vais peut-être vous étonner, mais mes premières influences, c'est Abdelhalim Hafez et le charqi en général, mais étant donné que c'est toujours la même rengaine, je m'en suis vite lassé. Dans les années 1970, on m'a offert un magnéto 4 pistes avec une bande, où étaient enregistrés tous les tubes du siècle. J'ai alors découvert presque toute la musique de l'époque : le jazz, le rock, les Beatles, James Brown et tous les autres. Il y a également toute la chanson populaire algérienne qui m'a influencé, Cheikh Hamada, Aïssa El Djermouni, Beggar Hedda, Guerrouabi et d'autres encore.
Et ton jeu de guitare alors, de qui t'es-tu inspiré ?
Pour le jeu de guitare, c'est une technique très personnelle que j'ai développée à force de jouer. Je n'ai jamais écouté quelqu'un pour l'imiter, je suis trop fainéant pour ça. Je suis mon instinct et je développe la rapidité et la dextérité.
Est-ce que tu vois une relève quelque part dans la chanson d'expression chaouie ?
(Moment de réflexion) Non, je ne vois personne. Même ceux qui ont commencé à chanter en chaoui, ils se sont mis à chanter en arabe, comme Massinissa par exemple. Les gens, maintenant, fuient la chanson d'expression chaouie, car ils pensent qu'elle va les cantonner dans un ghetto, donc pour toucher un plus grand public, ils chantent en arabe.
Oui, mais vous, les pionniers de ce genre, vous avez manqué à votre devoir de présence. Vous vous êtes tu pendant toutes ces années.
Le problème est que nous n'avons pas de mécènes. Nous n'avons pas non plus d'éditeurs ni de producteurs. Les éditeurs qui existent ne sont intéressés que par l'argent. J'ai été, en 1982, le premier à chanter en chaoui à la télé et quand je dis chanter, ce n'est pas les deux ou trois mots que l'on jette comme ça, du genre “ekker annouguir” pour amuser la galerie. J'ai été expressément fier d'avoir chanté en chaoui à la télévision nationale pour nos vieux et nos vieilles qui étaient contents d'entendre leur langue maternelle pour la première fois à la télé. Nous, les chanteurs chaouis, nous sommes des sans-papiers dans notre propre pays. Nous sommes boycottés. Nous ne passons nulle part, nous ne sommes invités nulle part. Même au festival de Timgad, qui se passe pourtant chez nous, on préfère inviter des vedettes orientales. Nous remercions au passage la télé pour la large part qu'elle fait à la chanson chaouie. Elle nous passe un tas de trucs égyptiens, alors que la télé égyptienne ne passe jamais nos artistes. Ah, au fait, en ce qui concerne mes influences, j'ai failli oublier Idir. Monsieur Idir, à qui je rends un grand hommage en cette occasion.
Un dernier mot ?
J'ai compris une chose : maintenant, je travaille pour mon public.
Entretien réalisé par D. A.
Djamel Sabri et les Berbères
“Nous sommes pour l'union dans la diversité”
Djamel Sabri, Joe pour les intimes et les nombreux fans, est un véritable personnage qui laisse rarement indifférent. Avec son groupe, les Berbères — qui vient de produire un quatrième album intitulé Silineya —, il a connu son heure de gloire lors d'un passage télé où son interprétation d'El-Bachtola, l'une de ses chansons fétiches, a fait merveille. Cependant, ce rebelle, qui a choisi le rock pour crier sa révolte, s'est engagé très jeune dans la défense de la culture de ses ancêtres. Il a osé chanter tout haut ce que les autres pensaient tout bas. Ce geste lui a valu son exclusion du lycée en tant qu'élève et plus tard en tant que prof avec, en bonus, les gardes à vue, les convocations, les intimidations et autres brimades que l'on réservait, à l'époque du parti unique, à ceux qui avaient le toupet de réclamer leur langue maternelle ou de contester l'idéologie arabo-baâthiste du régime. Mais il ne faut pas trop se fier à son look de rocker. Si sur les planches, c'est une véritable bête de scène qui galvanise son public à la manière d'un Mick Jagger qu'il admire encore, en privé, l'homme se révèle profondément religieux et entend vivre sa spiritualité, y compris dans sa musique. De ses différents passages en Kabylie, où il s'est produit avec Ferhat, Ideflawen et d'autres encore, Joe garde des souvenirs impérissables. Notamment, le concert avec Matoub Lounès et tout le stade qui reprenait en chœur l'indémodable Yemma El-Kahina. “Les artistes ont fait beaucoup pour le rapprochement entre les communautés. Entre frères berbères et entre frères algériens. Nous avons notre propre culture et elle n'est pas orientale”, dit-il. “Nous sommes pour l'union dans la diversité”, ajoute-t-il.
Chez lui, à Oum El-Bouaghi, où nous l'avons rencontré, il nous a reçus dans son local, son jardin secret qu'il appelle affectueusement “mon temple”.
Liberté : Joe, cela fait un moment que je t'écoute et je suis frappé par le pessimisme et le manque total d'espoir qui émanent de toi.
Joe : Eh oui ! C'est la réalité. C'est ce que je vis depuis plus de 20 ans maintenant. Bon, c'est quand même bien quand tu entends qu'on enseigne tamazight à l'école. ça aurait pu être fait il y a longtemps, en 1962 et même avant mais… On avance lentement mais sûrement. En tout cas, à dire vrai, je me sens blasé. On a beaucoup de manques quand tu vois la réalité en face mais on fait avec. On a pu composer avec. On a fait ce qu'on a pu. En 20 ans, nous avons produit quatre albums avec lesquels on s'est fait connaître au niveau national et même ailleurs, comme en France. Tu sais, les gens savent faire la différence entre les artistes et les “pochistes”. Le marché de ces dernières années, c'est de la prostitution de l'art. Ce qui marche, c'est ce qui fait danser. C'est la danse du ventre. Il n'y a jamais eu de producteurs chez nous. La culture du producteur et de l'impresario n'existe pas. Il y avait dans le temps un super gars qui s'appelait Toufik Badis, mais, hélas, il est sorti du circuit.
Dis-moi Joe, tu ne penses pas que la chanson d'expression chaouie est un peu en régression après l'explosion qu'elle a connue il y a de cela quelque temps ?
C'est vrai que, relativement, il y a eu régression. Ceux qui ont repris le flambeau après nous, par recommandation de leurs producteurs, ont fait autre chose. Ils leur demandaient de suivre la demande du grand public. Pour eux, le grand public n'est pas que d'expression chaouie, il s'exprime aussi en arabe dialectal. Peut-être que c'est une politique, je n'en sais rien. Ils disent que le public est hétéroclite, donc il faut donner du mélange, ce dont j'ai horreur. Je préfère donner ce que j'ai dans ma langue maternelle. Là ce n'est plus de l'art mais une politique commerciale. C'est bassement matérialiste. on lance n'importe qu'elle mélodie et on produit comme ça à la va-vite 4 ou 5 albums par an. Ce n'est pas le cas de la musique d'expression chaouie. En plus, nous, non seulement on fait de la musique d'expression chaouie, mais en plus de la poésie. El Hadj Tayeb (ndlr : le parolier du groupe) est un poète. Nous, contrairement aux autres, nous ne cédons pas à la facilité.
Chanter en chaoui, c'est aussi, quelque part, mener un combat identitaire, non ?
La peau ! C'est ça ta peau ! c'est ce qui fait que t'es arabe, kabyle, chaoui ou autre. Nous sommes pour l'unité, pour l'union, et non pour la division. Nous sommes pour l'union dans la diversité. C'est ce qui fait la richesse des autres pays. Qu'on le veuille ou non, le kabyle, le targui, le chaoui… existent. Ce sont toutes ces composantes qui font le corps de l'Algérie, qui sont le puzzle de ce pays, qui n'est autre que de culture amazigh à bien y réfléchir. J'ai débuté à l'âge de 17 ans et j'en compte aujourd'hui 45. Ce n'est pas à cet âge que je vais changer.
Il faut être conséquent avec soi-même…
Ben, oui ! J'aurais peut-être pu changer à l'adolescence, l'âge où on est énormément influencé, mais en fait on ne change pas beaucoup à part dans la sincérité de ce que l'on fait. Je parle de la sincérité de la personnalité du personnage, qu'il soit artiste ou autre.
Toi, Joe, tu es l'un des rares à avoir gardé vaille que vaille le cap du rock, de tes influences. C'est une forme de fidélité, non ?
Oui, oui. Nous avons subi les influences de l'époque et à l'époque, c'étaient le blues et le rock. C'étaient Muddy waters, Led zeppelin, Jimmy Hendrix, les Stones, Joe cooker, les Who… C'étaient toute une culture et un mode de vie. Ma musique n'est pas carrée, il faut qu'elle soit triste. Elle doit parler au cœur. À l'âge de la maturité, je veux palper la guitare à la manière d'un Keith, d'un Lou Reed ou d'un Hendrix. La guitare, c'est une partie de moi-même, c'est un cinquième membre. Je m'exprime complètement avec cet instrument.
La musique chaouie est très proche du rock par le rythme et le tempo et ce que tu fais, toi, c'est profondément chaoui, mais c'est rock.
Ben oui, parce que ce que tu fais tu dois le balancer dans un style. Tu as l'originalité de la mélodie et les paroles d'expression chaouie. À bien regarder, le chaoui, où est-ce qu'il vit ? dans un univers rocailleux, aride, il vit dans la montagne. Que veux-tu qu'il en sorte si ce n'est du rock.
À un moment donné, on s'attendait à ce que cette musique décolle véritablement…
Oui, il y a eu des voix, celles des Berbères, de Nezzar et autres, mais il n'y a pas eu de grands producteurs derrière pour prendre en charge les artistes. À l'Est, ça manque totalement.
On ne t'a pas vu à la télé depuis belle lurette…
Cette fois-ci, on va essayer de faire un passage avec le nouvel album. On est là depuis 20 ans et on peut encore chanter. On persiste à exister. On n'est pas nocifs, on ne fait pas de mal. On est des gens simples et on accepte les autres pourvu qu'on nous accepte sans haine. C'est la richesse de ce pays. Voilà notre message. Peut-être qu'un jour il y aura des génies dans ce pays…
Si on leur donne l'occasion de s'exprimer…
Oui, bien sûr, et aussi si le type qu'il soit artiste ou autre est sincère. Si tout le monde part, qui va bâtir ce pays ?
Tu n'as plus la flamme sacrée ?
La flamme existe, mais la seule voie dans laquelle je veux continuer est la voie de Dieu, celle du Coran. Demain, je ne le connais pas. Je marche comme le veut Dieu. Peut-être que je donnerais encore plus. La flamme je l'ai toujours dans le cœur. Je sais que beaucoup de gens placent encore leurs espoirs en nous. Je sais que pour eux on représente quelque chose et je ne veux pas les décevoir. Je n'ai pas changé de route, mais je veux être dans ma voie spirituelle.
Est-ce que tu vois une relève quelque part ?
Non, non. Je ne vois aucune relève. Personne ! C'est le règne de la foutaise et des “pochistes”. La course vers le fric et le matos. La musique n'a plus rien de spirituel, de culturel. Elle n'exprime plus l'âme du peuple. Ce n'est plus de la musique engagée. Les gens qui sont comme nous sont rares. Je parlerai peut-être de Nouari (NDLR : Nezzar Nouari), mais il ne produit plus rien. Il a des gosses, un studio, il travaille. Probablement, c'est ce que lui veut faire, mais ce n'est pas vraiment ça ; il est obligé. Il faut bien vivre.
Un dernier mot, Joe…
Passe un grand bonjour aux lecteurs de Liberté et à Farid qui nous appelait les Navajos, un nom que j'aime bien. Moi, franchement je ne sais plus si je vais continuer… même si je n'ai pas encore divorcé avec la musique. J'ai encore beaucoup de morceaux enregistrés. Deux bandes complètes. C'est mon jardin secret. Un jour peut-être j'en ferais part au public.
Entretien réalisé par D. A.
MASSINISSA
“On m'a traité de raciste parce que je chante dans ma langue maternelle”
Un jour de l'année 1987, le village où habite le jeune Ali Chibane, qui n'a pas encore pris le pseudo de Massinissa pour chanter, se réveille bariolé de la fameuse lettre “z” en tifinagh, qui symbolise si bien la culture berbère. Des agents de “sécurité” ne tardent pas à arriver pour arrêter le jeune Ali et son ami Aïssa Brahimi, qui deviendra plus tard le parolier du groupe. Interrogatoires, coups et cellule pendant trois jours à Batna. “T'as quel âge ?”, interroge un officier le jeune Ali. “Vingt ans”, répond Ali. “Voilà, tu vas passer les 20 prochaines années en prison et tu sortiras à l'âge de 40 ans.” “Où est le problème ?”, rétorque Ali. Heureusement pour ses nombreux admirateurs et pour la chanson chaouie, ces 20 dernières années, Massinissa ne les a pas passées derrière les barreaux, mais derrière les micros, à chanter cette culture berbère qu'il revendique haut et fort. Et quand bien même l'album qu'il a produit en arabe est resté en travers de la gorge de ses nombreux fans, car cela a été vécu comme une “trahison” à “la cause” de sa part, il demeure l'un des meilleurs espoirs de la chanson auressienne d'expression berbère. Nous l'avons rencontré chez lui à Oued El-Ma, au pied des montagnes de Belezma, pour un petit entretien.
Liberté : Le fait de chanter en chaoui ne te pose-t-il pas de problèmes ?
Massinissa : Si. On a même essayé de monter les gens contre moi. On m'a traité de raciste simplement parce que je chante dans ma langue maternelle. On a dit de moi que j'insultais les Chaouis qui se sont arabisés et on m'a clairement dit : “Tant que tu chantes dans cette langue, tu n'iras pas très loin.” J'ai même reçu plusieurs lettres d'intimidation.
Tu passes facilement à la télé ?
Ces derniers temps, cela se fait sans problème, mais dans les années 1990, c'était très difficile. Avant de passer à la télé, on venait toujours vérifier le titre et le contenu des chansons et on nous demandait de faire très attention et d'éviter toute allusion à la politique. Il fallait donc ruser. Expliquer que l'on chantait pour la paix, les fleurs, l'amour, les oiseaux et tutti quanti, pour faire passer le message.
Ton dernier album ressemble à un spécial fête. C'est quoi cette histoire ? tu fais du “aârassi” maintenant ?
C'est vrai que je suis parti au studio avec des chansons très différentes, huit au total, pour faire l'album. L'éditeur a exigé d'autres chansons qui ne soient pas politiques. “On veut du aârassi”, du “chttih, sinon on ne prend pas ton album”, disent les éditeurs. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? C'est plus fort que moi, c'est la vie qui veut ça. J'ai passé des moments très difficiles. Mon fils est tombé malade et je n'avais pas en poche le moindre sou pour le soigner. C'est dur quand tu en arrives là. Nous, les chanteurs d'expression chaouie, nous sommes boycottés. Joe et moi sommes victimes d'un véritable embargo. J'ai été obligé de faire un album en arabe pour vivre. Je suis auteur-compositeur-interprète et je n'arrive pas à vivre de mon art, mais heureusement qu'il y a les studios privés sinon, avec les studios de l'Etat, on n'arriverait pas à enregistrer la moindre chanson.
Par qui et par quoi as-tu été influencé ?
Principalement par les Pink Floyd et on écoutait beaucoup avec Joe Les Berbères et Idir. J'adore ce que fait Idir.
Tu dois certainement avoir des projets…
J'ai un concert en janvier avec Idir à Paris. Il m'a vu me produire à Lyon, ça lui a plu et il m'a invité par l'intermédiaire de Amar Madaoui. Et je profite de l'occasion pour dire aux gens qu'il y aura bientôt un retour d'un Massinissa pur et dur comme au temps de Ahouatid, Anza netmetouth Oussan aâden, etc. Du rock chaoui comme on l'aime. Tu sais, il y a ceux qui se fatiguent, qui font de la recherche pour faire avancer la chanson chaouie, mais elle a été travestie par ceux qui courent derrière l'argent. Ceux que le système dresse contre la culture. Les Chaouis de service.
Entretien réalisé par D. A.


Cliquez ici pour lire l'article depuis sa source.