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“On ne s'est jamais sentis aussi proches de notre identité qu'aujourd'hui”
Dihya à propos de son parcours et son nouvel album “DzaIr essa”
Publié dans Liberté le 28 - 08 - 2005

Vingt ans après, Dihya chante un véritable hymne à l'amour, à la liberté, à la démocratie : “Dzaïr Essa” (Algérie aujourd'hui), titre de son nouvel album. De nos jours, ils se comptent sur les doigts d'une seule main, les chanteurs de textes : Mihoub, Amirouche, Nouari, Les Berbères, Markunda… La boîte à rythme et le mauvais goût font rage. Reste qu'un coucou, incapable de construire son nid, squatte celui des autres. C'est pas pour autant qu'il lui appartient, il n'est qu'un vulgaire voleur, l'authentique est et demeure la référence. Entre questions-réponses, refrains, morceaux choisis… voici Dihya en texte en attendant la voix.
Liberté : Quitter les Aurès, qui semblent être une source d'inspiration, une muse, aussi bien pour le musicien, époux et écrivain, que pour la chanteuse, perturbe dans la mesure où l'on se retrouve sans repères. Comment fait-on pour rester connecté, ou bien on n'est plus connecté et on fait autrement.
Dihya : Jamais “en deux syllabes” nous n'aurions quitté l'Aurès volontairement. Pendant le Printemps berbère, Messaoud participa aux manifestations de 1981, il a aussi pris part à un concert en tant que chanteur chaoui à Tizi Ouzou. Et sans vous faire un dessin, sa tête était mise à prix. Cela précipita notre départ sans retour en France. Ceux qui ont osé passer mes chansons sur les ondes ont été sanctionnés durement, c'est-à-dire qu'ils ont été renvoyés. Nous aurions pu accepter un compromis, nous taire, chanter la révolution agraire, l'arabisation, la nationalisation du pétrole et faire notre beurre de mauvais goût ! Nous avons refusé pour assumer pleinement notre identité qui ne se marchande pas et le temps nous donne raison.
Un premier 33 tours vinyle mémorable, des textes en granit, une voix inégalable… Y a-t-il eu décollage ou bien les pratiques de jadis, toujours présentes, hélas, ont inhibé le décollage, voire l'émergence de la chanson chaouie, qui souffre toujours du travesti après avoir subi l'interdit des années durant, même dans l'émission “Hadika Sahira” (le jardin enchanté) ?
Le départ ou le décollage, si tu préfères, fut extraordinaire, même si le disque fut rattrapé par tous les interdits possibles. Il est vite devenu référence et Fanny Colonna y est pour quelque chose. Elle fut la première à l'inclure dans son livre Aurès. Le disque a fait un tabac. La chanson Aella damezyan (le petit Alla), traduite, m'a été proposée en français. J'ai décliné la proposition pour la seule et unique raison que le texte est en chaoui. Il faut d'abord le chanter en version originale, c'est-à-dire dans ma langue maternelle. Aussi, la chanson (Ghers Lmal) a était reprise en langue ourdou, et c'est tout à l'honneur du chaoui, en particulier, et de amazigh, en général.
Pourquoi le choix du nom de la reine amazighe, Dihya, nommée à tort Kahina ?
Le nom de la reine s'est imposé de lui-même. À l'époque, à Batna, pendant la première campagne d'arabisation, on vous arrêtait rien que pour avoir parlé en chaoui avec votre voisin dans la rue, alors, donner le prénom Dihya dérangeait encore plus. Mais il fallait prendre le risque qui n'est en fait qu'un retour au source, une reconnaissance à nos ancêtres, car c'est à la fois triste et rigolo de voir que des noms étrangers sont autorisés et pas les nôtres.
De nos jours, le petit village T'kout se forge une réputation de fief de la revendication citoyenne et identitaire. Une tradition, car c'est votre village natal, de nos jours tamazight va vers l'officialisation alors qu'à l'époque, la vôtre, les décideurs disaient que tamazight est une menace pour l'unité nationale. À l'âge de 17 ans, on disait ce que le pouvoir reconnaît aujourd'hui…
(Sourire) Une perte de temps, un énorme gâchis s'ajoute, hélas, à la mort des innocents. Une perte de temps alors que des abus sont commis ainsi que des injustices au nom de je ne sais quoi. Ce n'est pas un jeu que de demander la reconnaissance de son identité et non pas de la langue amazighe, qui n'a pas besoin d'être reconnue, car le fait de l'attaquer c'est reconnaître son existence millénaire. Une perte de temps ! Malgré tous les inconvénients et les embûches rencontrées sur notre parcours, nous ne regrettons pas ce que nous avions fait à ce jour. S'il faut le refaire, nous le referons en mieux et en plus dur. Messaoud a chanté T'kut en 1974 et non pas aujourd'hui. Il avait dédié la chanson à un de ses amis, Youssef Abdesslem, qui la lui inspira.
Dzayer assa, Afroukh aziza et d'autres chansons, écrire de loin, chanter de loin, une préparation, un prélude, pour un retour “thamurth”…
Nous ne nous sommes jamais sentis aussi proches de notre identité et de notre culture comme aujourd'hui. Et nous comptons bien revenir au pays, car notre message est pour la vie et il est intact. On ne peut évaluer les larmes que nous laissons couler chaque fois que le mot Aurès est évoqué devant nous. Même maintenant, j'en pleure. Mon Dieu ! Quel mot magnifique ! La magie du nom opère toujours.
Parlez-nous des nouvelles chansons, textes, la complicité (Messaoud Dihya)...
Un coffret de plus de 80 chansons totalement inédites est en préparation et seront offertes gracieusement à l'écoute d'ici le mois d'octobre, ainsi qu'un clip aussi inédit par le texte et la musique. En parallèle, un livre dont je suis l'auteur est en préparation. Il raconte l'histoire de deux sorcières vivant dans la forêt de Mezbal dans les Aurès. Pour les spectacles, moi aussi, ou plutôt nous aussi, nous gardons l'espoir de pouvoir organiser un jour très prochain des soirées et galas, où nous chanterons ensemble avec d'autres chanteurs chaouis, qui ont gardé la flamme et qui ne sont pas tombés dans la facilité. Il suffit juste d'organiser quelque chose de sérieux et nous répondrons présent. Une chose est sûre, les Chaouis seront fiers de revoir des chanteurs et artistes, ensemble, car depuis longtemps, la chanson a constitué le cheval de bataille de la revendication identitaire dans le pays chaoui et ailleurs aussi.
Justement, en parlant de chanteurs chaouis, ils sont bannis du festival de Timgad, pas les politiquement corrects ou perroquets, si vous préférez..
Timgad ! Timgad ! il n y a que ce mot qui revient dans les bouches. Qu'il se le garde leur festival ! Nous avons été invités à plusieurs reprises et chaque fois, nous avons décliné l'invitation pour ne pas cautionner un attroupement qu'on appelle festival. Nous ne sommes pas des pantins. Organisons notre propre festival et avec nos propres moyens. Propres dans les deux sens (sic), dans un stade, un douar, un terrain vague, peut importe, l'essentiel c'est de répondre à un appel et se faire plaisir. Nous n'avons aucunement besoin de la présence de la télévision, elle n'est pas crédible…
“Non, rien de rien” d'Edith Piaf en chaoui…
D'abord pour rendre Edith Piaf aux Berbères dont elle est issue, et ensuite, pour réhabiliter ce qui a été longtemps utilisé par les tortionnaires lors des séances de gégène pour ne pas entendre le cri de leur victimes et peut-être aussi pour isoler leur conscience, si conscience il y a… Je rends hommage aussi à Zerrouki, qui a fait beaucoup pour l'art ; mais l'amnésie nous joue de mauvais tour.
Et “Pleure, ô pays bien-aimé !”
Je pleure et je dis les malheurs de mon pays (duma duma), mon frère. Je suis en colère mais lucide, je parle et chante l'espoir quand même. Même si le pays se vide, déserté par ses cadres, afrukh aziza, l'oiseau bleu du visa. Nous ne sommes pas des fixistes, mais nous n'avons pas le droit à l'oubli qui est notre ennemi.Yugwerten (Jugurtha), c'est pour rappeler à certains que l'Algérie a une histoire plurimillénaire, car souvent, on veut nous faire croire le contraire. On peut arrêter l'hémorragie, le désespoir, pour cela, il nous faut juste retrouver la sérénité perdue. Iwal (l'espoir) qui donne envie de se battre, de rester debout, fier, hautain, comme Imayen, le cavalier numide vaincu peut-être mais jamais soumis. Il nous est interdit de perdre espoir, nous, les enfants de l'espoir. Jugurtha vient le dire souvent dans nos rêves.
R. H.


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