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"La justice sociale, l'oubliée de la démocratie tunisienne"
Vincent Geisser, Chercheur au CNRS, spécialiste du monde arabe
Publié dans Liberté le 20 - 01 - 2021

"Il y a une sorte de décrochage entre ce qu'on pourrait appeler d'une part la démocratisation institutionnelle, et d'autre part la démocratisation sociale, voire sociétale", obsreve le chercheur Vincent Geisser.
Liberté : La Tunisie connaît une vague d'émeutes qui a touché plusieurs gouvernorats à l'occasion du 10e anniversaire de la chute du président déchu Zine El-Abidine Ben Ali. Pensez-vous qu'il y ait une relation entre les deux événements ?
Vincent Geisser : Depuis la chute du régime de Ben Ali, les protestations et contestations sociales n'ont jamais cessé en Tunisie. On peut dire aujourd'hui que c'est quasi structurel, on est dans une société avec de très fortes inégalités sociales et de vraies fractures territoriales.
L'aspect conjoncturel, peut-être que l'anniversaire de la révolution est un facteur qui encourage d'une certaine manière symbolique les émeutiers à manifester. Ce n'est pas le facteur principal. Le facteur principal, ce sont des raisons profondes.
Quelles sont ces autres raisons ?
La Tunisie a connu un processus de démocratisation sur le plan institutionnel avec une nouvelle constitution en 2014 et la mise en place de nouvelles institutions, notamment un parlement, un gouvernement et une présidence de la République avec un nouvel équilibre des pouvoirs, et surtout maintenant des élections libres. Il est incontestable que les élections qui se déroulent en Tunisie sont pluralistes.
Ça, c'est sûr et certain. Mais cette démocratisation politique et institutionnelle ne s'est pas forcément accompagnée d'une véritable démocratisation sur le plan social. C'est-à-dire le plus grand oublié de la démocratisation tunisienne, c'est en grande partie la justice sociale. Donc, il y a une sorte de décrochage entre ce qu'on pourrait appeler d'une part la démocratisation institutionnelle, et d'autre part la démocratisation sociale, voire sociétale.
C'est ce décrochage qui pourrait expliquer en grande partie le mécontentement d'une grande partie de la société, notamment les jeunes des régions de l'intérieur, mais aussi les jeunes des quartiers populaires de Tunis, qui ont le sentiment d'être les grands oubliés à la fois de la révolution et surtout du processus de démocratisation en Tunisie depuis plusieurs années. C'est le sentiment d'être mis sur le bas-côté de la démocratie tunisienne.
Ces violences sont-elles dues à l'incapacaité deu gouvernement à trouver des solutions pour améliorer les conditions de vie des tunisiens ?
La crise sociale et économique tunisienne est une crise générale qui ne cesse de se détériorer depuis des années, un peu partout à travers le pays, et qui est en plus amplifiée depuis quelques mois par la crise sanitaire. Deuxièmement, il est vrai qu'à la mise en place de la démocratie sur le plan institutionnel, les élites gouvernantes et les élites politiques tunisiennes en général ont parfois négligé le dossier économique et social.
Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont pas agi et qu'ils n'ont pas essayé de développer des plans sociaux. Mais, en tout cas, ils n'ont pas su donner naissance à des politiques qui sont à la hauteur de l'enjeu démocratique. Du coup, il y a effectivement une sorte de décalage entre la démocratisation des institutions et les politiques économiques. Il y a aussi un grand paradoxe.
C'est ce que j'appellerai les soutiens internationaux et européens de la Tunisie qui réclament de plus en plus des réformes dans le sens d'un retrait de l'Etat et d'une diminution de l'Etat et des services publics, alors que ce qu'expriment ces émeutiers aujourd'hui est une volonté de retour de l'Etat. Un retour des services publics dans l'éducation, la santé, les transports et l'impôt. Aujourd'hui, les recettes internationales ou le kit international de l'accompagnement de la démocratie tunisienne est une diminution de l'Etat.
C'est ça le paradoxe. On veut démocratiser la Tunisie avec d'anciennes méthodes qui étaient celles de la Banque mondiale et du FMI, en négligeant qu'une démocratie doit s'accompagner aussi par un Etat présent et fort . Je ne dis pas un Etat autoritaire ou dictateur. Dans ce processus de démocratisation, qui est soutenu par des institutions internationales, on a oublié de penser, peut-être, à la redéfinition de la place de l'Etat dans la société tunisienne.
Il ne peut pas y avoir de vraie démocratie en Tunisie si l'Etat, dans ses différentes missions, n'est pas présent. Aujourd'hui, la démocratisation s'est accompagnée d'un rétrécissement des services publics. Les protestataires veulent un retour de l'Etat providence. Mais personne parmi les élites locales et internationales n'est prêt à soutenir cette option.
Ce pays vit aussi au rythme des divisions politiques, notamment entre le président Kaïs Saïed et l'Assemblée nationale sous contrôle du mouvement Ennahda. Cette crise ne joue-t-elle pas en faveur de l'exacerbation de la crise ?
C'est clair que le pluralisme politique s'est traduit aussi par la fragmentation politique. Il y a effectivement aujourd'hui des rivalités politiques entre l'exécutif et le Parlement, et même entre les différentes figures au sein de l'exécutif. Mais cela se traduit-il aujourd'hui par une crise ? Non, je pense que c'est plutôt un symptôme de ces crises.
Comme aucune des élites tunisiennes, que ce soit au niveau de l'exécutif ou du Parlement, n'est capable de penser des réformes en profondeur des politiques publiques, notamment dans le volet sociale et de l'emploi. Du coup, cela se traduit par des conflits politiques, là où il devrait y avoir plutôt de l'imagination politique pour trouver une sorte de nouveau modèle économique qui soit à la hauteur des revendications de ceux qui ont fait la révolution. Les conflits politiques existent mais pas plus que dans d'autres pays.
Bien sûr qu'il y a des tensions, des divisions entre les politiques au sein du Parlement et qu'il y a de la compétition politique entre le parti Ennahda et le parti Nidaa Tounès. Mais l'essentiel est dans l'incapacité des élites politiques à penser des réformes socioéconomiques et politiques, ne serait-ce que par exemple la réforme de l'Etat dans le sens d'une véritable décentralisation qui pourtant existe dans la Constitution , mais pas dans la réalité.
Donc, de ce point de vue, les élites tunisiennes ont une certaine responsabilité, mais on ne peut pas dire que c'est vraiment la compétition politique qui en est la cause. À l'époque de Benali, il y avait un pouvoir monocolore avec un parti quasi unique, et la situation économique n'était pas forcément meilleure, à la fin du benalisme non plus.
Dans un contexte national et régional explosif, quelles sont les solutions qui se présentent au gouvernement pour la sortie de crise ?
Justement, il s'agit de penser une redistribution économique pour les régions de l'intérieur. Un des grands échecs de la révolution, c'est d'avoir dit qu'il y avait une priorité pour lutter contre les fractures territoriales entre la Tunisie de l'intérieur et Tunis et le Sahel qui sont les régions les plus favorisées et, de ce point de vue-là, je pense que cette solution apportée aux fractures territoriales et sociales doit devenir une priorité.
Les régions de l'intérieur, oubliées du temps de Benali, sont celles qui ont été oubliées au temps de la révolution et même après. Donc, une priorité absolue doit être accordée à ces régions et surtout à la jeunesse. Mais, dans cette contradiction majeure, ceux qui soutiennent aujourd'hui le processus démocratique en Tunisie, l'Union européenne et les institutions tunisiennes, ne veulent pas trop d'une politique dans laquelle le service public et l'Etat soient forts. La Tunisie est prise par un système d'alliance contradictoire.
D'un côté une volonté d'avoir une politique de redistribution sociale, une politique égalitaire pour les régions, et en même temps elle répond aux injonctions et aux pressions des institutions internationales qui lui demandent de réduire les effectifs dans les services publics, de réduire la dette publique. Il y aussi un autre élément important, la montée de l'affairisme, c'est-à-dire que l'un des effets de la démocratie qu'on n'attendait pas forcément, c'est le poids de plus en plus fort des milieux d'affaires.
Avant, il avait une famille ou quelques familles qui dirigeaient les affaires du pays, mais maintenant il y a une logique de business qui s'est immiscée dans la vie politique en Tunisie et qui, au lieu de favoriser des politiques publiques économiques et sociales cohérentes, s'est traduite par le fait que la corruption se partage entre des centaines de familles. L'un des effets pervers de la démocratisation a été le phénomène de l'horizontalisation de la corruption.
Ces émeutes sont-elles conjoncturelles ou, au contraire, vont-elles s'inscrire dans la durée ?
Je pense qu'elles ne sont jamais finies. Tous mes collègues qui travaillent en Tunisie vous diront qu'il y a toujours des mouvements sociaux depuis 2008, avec le bassin minier de Gafsa, et puis 2009 et 2011. D'ailleurs, dans la première semaine de la chute de Benali il y avait encore des émeutes. Maintenant elles ont peut-être un relief plus fort et plus visible parce que tout le monde regarde la Tunisie.
Mais en tout cas la Tunisie a toujours été parcourue par des mouvements de protestation depuis 10 ans. Cela ne va paq s'arrêter tant qu'il n'y aura pas une vraie politique pensée pour réduire ces fractures sociales et territoriales. Il est vrai aussi que la situation sanitaire a rendu plus que catastrophique le contexte, puisque la Tunisie a une croissance négative de plus de 20%, ce qui est unique dans l'histoire tunisienne.
Ce qui fait que ces événements vont probablement durer, peut-être pas de façon paroxystique et visible que maintenant. Tant qu'il n'y aura pas de politique publique cohérente pour désenclaver les régions et un développement plus égal entre les différentes régions et les différents milieux sociaux, il n'y a pas de raison qu'elles s'arrêtent.
Peut-on parler d'un acte II de la révolution tunisienne ?
Cela dépend comment on la conçoit, la révolution. La révolution a effectivement apporté des institutions nouvelles et une Constitution nouvelle plus axée sur la liberté et les droits des citoyens. Il y a aussi une relative liberté de la presse en Tunisie, une liberté d'association et une liberté de création des partis.
Les élections sont relativement libres. Donc, là, l'acte II de la démocratie est fondé. Dire qu'il y a un acte II vers quoi ? Soit vers un régime plus autoritaire parce que quelqu'un peut effectivement profiter de cette question de désordre pour prendre le pouvoir. Soit, au contraire, vers un régime démocratique mais fragile. Je pense qu'on est là devant un régime démocratique qui est relativement fragile.
Il convient de dire que les Tunisiens sont peut-être nostalgiques de l'Etat, de la force du service public et d'une élite politique qui répondrait à leurs besoins fondamentaux en termes de scolarisation, en termes économiques et d'emploi, mais ne sont pas forcément nostalgiques de la dictature. Car il ne faut pas confondre la nostalgie d'un Etat fort avec celle de la dictature.

Entretien réalisé par : AMAR RAFA


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