Demain, il ne sera pas question de commémorer le soulèvement violemment réprimé d'une partie de la jeunesse algérienne en octobre 1988. Dix-sept ans après, malgré les stigmates qui lui subsistent, octobre n'est plus qu'un incident à oublier. Pour les uns, sa gloire a duré le temps qu'ils profitent des furtives libertés qu'il a arrachées ; pour les autres, le temps de faire oublier les inhumains supplices infligés à des milliers de jeunes, parfois à des enfants, pour sauver leur système. Les islamistes ont tenté de détourner la révolte, mais leur tardive intrusion ne leur a pas suffi pour réaliser une de ces escroqueries politiques pour lesquelles ils se sont plus tard révélés si adroits. Des centaines de morts et près d'un millier de blessés, dont la plupart mutilés à vie, sont à l'origine du plus remarquable progrès politique de l'Algérie indépendante. Quand des clandestins opposants sont entrés en politique à partir de février 1989, ils étaient conscients qu'ils devaient leur promotion au délire anarchisant des enfants d'Octobre. Ces insurgés de la mal-vie ou de l'arbitraire — qu'importe au vu du résultat ! — ont réalisé ce que n'ont pu accomplir deux générations d'hommes politiques, ceux de la Révolution et ceux de l'immédiate après-guerre : restaurer le multipartisme algérien théoriquement suspendu pendant la guerre d'indépendance, mais définitivement enterré par la dictature qui a détourné l'indépendance. Ni les “démocrates” du mouvement de libération — ou ceux qui lui ont survécu — ni les militants de la génération post-révolutionnaire n'ont voulu ou pu, selon le cas, restituer aux Algériens les libertés d'opinion, d'organisation et d'expression qu'ils avaient volontairement cédées, en août 1956, sur l'autel de la lutte pour la souveraineté nationale. Des clans ont profité des circonstances de guerre pour s'exercer à la manœuvre et, à l'indépendance, ont profité de leur seule force pour définitivement confisquer les libertés démocratiques. Ce sont ces gamins qu'on accuse d'avoir été manipulés qui sont à l'origine de cette rectification historique. Il n'est pas sûr que ce fût précisément leur objectif. Il n'est même pas sûr qu'ils aient eu d'autre objectif que de crier leur colère devant l'injustice qui s'étalait jusque dans leurs écoles, dans leurs quartiers, dans leurs discothèques et sur leurs plages. Il n'est pas sûr que leur mouvement n'ait point été manipulé, même s'il n'y a aucun doute sur son originelle spontanéité. Bien que l'école publique se soit très tôt mise à la disposition de l'endoctrinement islamiste, les adolescents de 1988 n'avaient pas encore subi l'aliénation nécessaire pour affronter la gégène juste parce qu'ils étaient manipulés. Il y avait à l'origine de leur audace un trop-plein de ras-le-bol. Le dépit peut se retourner contre leur sacrifice pour le disqualifier. Mais pour l'Histoire, Octobre reste l'événement fondateur de la démocratie en Algérie. En ces temps qui sont à l'oubli, il fallait rendre hommage au martyre de ces enfants. Parce que, justement, c'est ce martyre même qui a rendu cet hommage possible. M. H.