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Comment est-il arrivé sur le trône ?
Publié dans La Nouvelle République le 20 - 03 - 2019

La courte période, moins de trois années, entre la mort d'Akhenaton et la montée sur le trône de Toutankhamon est l'une des plus obscures de l'histoire antique.
Le père probable de Toutankhamon, Amenhotep IV-Akhenaton, est l'un des pharaons les plus étranges que l'Égypte ait connus. Son règne de dix-sept années est marqué par l'émergence de la première vénération d'une divinité unique de l'histoire. Les théologiens modernes sont souvent réticents à utiliser le terme de «monothéisme» plus en raison d'une définition étriquée du mot dans les dictionnaires que du fait de la nature de la dévotion pratiquée par Akhenaton, centrée sur le globe solaire, en égyptien Aton. Si, du point de vue dogmatique, la nature de l'«atonisme» est difficile à définir, du point de vue de la forme (espaces de culte, rites, prières), c'est assurément un monothéisme. Il est vrai que ce culte exclusif d'une seule entité divine est bien différent de ceux qui lui ont succédé : judaïsme, christianisme et islam.
En premier lieu, ce «dieu» n'est pas placé en dehors du monde sensible mais il y appartient, puisqu'il s'agit de la lumière émanant du soleil, visible par tous. D'ailleurs, la «religion» d'Akhenaton appartient à un courant de pensée qui ne prend en considération que les phénomènes accessibles aux sens et qui marginalise tout ce qui pourrait être atteint par une démarche spirituelle ou intellectuelle, tournant le dos à des siècles de théologie. Pour employer la terminologie d'Albert Camus, cette attitude philosophique serait la forme radicale d'une «phénoménologie» qui naît à la XVIIIe dynastie. En second lieu, contrairement aux trois religions du Livre, il n'y a pas de révélation divine. Le dieu n'a rien à dire, à l'inverse des bavardes divinités égyptiennes traditionnelles. En revanche, il agit en répandant sur le monde lumière, chaleur, vie, qui sont des manifestations de sa perfection et de son amour. En conséquence, Aton n'a aucune dimension éthique : il ne châtie ni ne récompense personne, contrairement au Dieu de la Bible.
Comme Aton est un dieu essentiellement muet, Akhenaton n'est pas son «prophète». C'est un ritualiste dont le rôle est essentiellement de consacrer des offrandes et il n'est ni l'intellectuel ni vraiment le chef spirituel du culte qu'il pratique. D'ailleurs, les seules prières connues à l'époque sont le fait des courtisans qui prient autant le roi qu'Aton et manifestent une piété personnelle peu répandue auparavant. Akhenaton n'a jamais été l'auteur des fameux hymnes à Aton découverts dans la tombe d'Aÿ, et qui puisent à un vieux fonds d'hymnes solaires réactualisés pour l'occasion.
La rupture la plus brutale provoquée par Akhenaton réside certainement dans les pratiques funéraires où l'au-delà disparaît complètement de l'iconographie et des textes, même si une âme (le ba) semble survivre à l'individu. Seuls deux tableaux subsistent dans les tombes amarniennes de l'élite : la déploration du cadavre et l'hommage à la statue, qui sont deux scènes résolument ancrées dans l'ici-bas. Le judaïsme primitif était lui aussi dépourvu de véritable au-delà, ce qui avait provoqué une grande surprise chez Spinoza. Le culte exclusif d'Aton n'a guère survécu à Akhenaton et dès l'an 2 de son énigmatique successeur féminin, le panthéon traditionnel fut de nouveau honoré.
Les raisons de cette apostasie sont malaisées à déterminer. On peut citer trois événements qui ont pu jouer un rôle:
1) Le culte du disque solaire Aton était le culte personnel du roi. À la mort de son promoteur, il n'avait aucune raison objective de subsister.
2) Les armées égyptiennes avaient été défaites en Syrie et une tentative d'alliance matrimoniale avec les Hittites avait échoué, mettant en péril l'Empire égyptien d'Asie.
3) Une pandémie sévissait alors au Proche-Orient dont l'origine égyptienne est assurée.
Combinés, ces trois événements ont pu être compris comme une vengeance des dieux délaissés et précipiter la chute du culte exclusif du globe solaire Aton. Le roi s'était fourvoyé, il était urgent de rouvrir les temples d'autrefois. Il y a néanmoins une leçon à retenir pour l'époque moderne : ce premier monothéisme a échoué, ce qui remet en cause le déterminisme historique affiché de la plupart des monothéismes ultérieurs.
Autant d'hypothèses qu'il y a d'égyptologues
La courte période - moins de trois années - entre la mort d'Akhenaton et la montée sur le trône de Toutankhamon est l'une des plus obscures qui soient et on peut dire qu'il y a autant d'hypothèses qu'il y a d'égyptologues. Les textes égyptiens mentionnent apparemment deux rois dont au moins un est certainement une reine pharaon, comme l'avait été Hatchepsout auparavant. Pour la plupart des historiens anglophones, ce serait la reine Néfertiti. Mais des arguments plus convaincants permettent de l'identifier avec la fille aînée d'Akhenaton et de Néfertiti, la princesse Merytaton, promue par son père au rang de grande épouse royale (sans doute dans le cadre d'un mariage blanc) après la mort de Néfertiti et quelques mois seulement avant celle d'Akhenaton. Plusieurs petites rondelles en or retrouvées dans la tombe de Toutankhamon donnent d'ailleurs son nom en clair. Paradoxalement, plusieurs éléments du trousseau funéraire de cette femme pharaon morte après deux ans et demi de règne sont connus…
Quant au roi masculin, il pourrait en fait n'avoir jamais régné car il partage le même nom de couronnement que le roi féminin. Les spéculations sur son identité vont bon train : fils d'Amenhotep III, fils d'Akhenaton, voire Néfertiti elle-même déguisée en homme. Désigné comme l'époux de Merytaton sur deux documents isolés, il faut peut-être l'identifier au prince hittite Zannanza réclamé par une veuve d'Akhenaton (et non de Toutankhamon comme on l'a longtemps cru) pour devenir roi d'Égypte alors que les troupes égyptiennes essuyaient une défaite à Qadesh. D'après les archives hittites, le malheureux prince fut assassiné alors qu'il se rendait en Égypte. C'est alors que Merytaton a sans doute pris le pouvoir pour elle-même en évinçant son tout jeune frère (il n'avait alors que cinq ans). Elle disparut à son tour, trois ans plus tard, à l'âge de seize ans. On ne l'enterra pas avec le somptueux mobilier funéraire préparé pour elle. Il fut au contraire remployé au profit de Toutankhamon.


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