La galerie Guessoum consacre ce mois-ci ses murs à une aventure sensorielle inattendue : « Traversée en laine », une exposition signée par la plasticienne Ahlam Kourdourghli, qui déplace le regard du spectateur vers un territoire où la fibre textile devient souffle, souvenir et émotion. Présentée lors d'un vernissage chaleureux samedi dernier, cette exposition invite à parcourir un itinéraire intérieur, façonné par les lieux qui ont jalonné la vie de l'artiste. Ahlam Kourdourghli y revisite les paysages qu'elle a traversés, de l'Est au l'Ouest du pays, sans oublier les années marquantes passées dans le Sud. Dans cette nouvelle série, elle les recompose à travers le tissage, qu'elle explore comme un langage à part entière, capable de dire ce que la peinture laisse parfois dans l'ombre. L'artiste, qui a toujours aimé expérimenter les matières, délaisse ici ses pinceaux pour se consacrer à un médium qu'elle considère comme profondément ancré dans l'histoire humaine : la laine. Elle y voit un matériau noble, modulable et chargé de mémoire. Le métier à tisser lui offre ainsi un terrain de liberté où elle peut remodeler ses souvenirs en formes abstraites. Toutes les pièces exposées sont réalisées à la main, et leur singularité tient à la diversité des textures : fils épais ou fins, superpositions généreuses, entrelacs serrés, zones aérées, nœuds qui donnent du volume. Chaque tissage semble respirer, comme une carte imaginaire qui relaterait ses déplacements autrement que par des lignes et des noms de villes. L'abstraction domine l'ensemble. Ahlam Kourdourghli ne cherche pas à reproduire des formes reconnaissables ; elle préfère laisser émerger l'essence des paysages. Ses œuvres se construisent autour de masses colorées stylisées, de mouvements qui rappellent des silhouettes de montagnes, des vibrations d'eau ou des étendues de terre, sans jamais les figer. Cette modernité discrète, presque architecturale, prend d'autant plus d'ampleur qu'elle s'appuie sur une matière ancestrale. « J'ai essayé de représenter les paysages d'une façon très abstraite, avec des mouvements et des couleurs stylisées », explique-t-elle. Sa palette s'inspire des couleurs familières de l'Algérie, mais réinterprétées avec une intensité nouvelle. Les verts profonds font écho aux régions verdoyantes du Nord. Les bleus multiples rappellent les mers et les ciels qui ont accompagné ses voyages. Quant aux ocres chauds, ils portent en eux l'énergie du Sud, ses sols lumineux et ses horizons saisissants. Pour l'artiste, ces teintes « ne sont pas exceptionnelles en elles-mêmes ; elles sont simplement les couleurs de l'Algérie », des couleurs quotidiennes auxquelles elle redonne une présence grâce au velouté vibrant de la laine. Avec « Traversée en laine », Ahlam Kourdourghli livre une œuvre intime mais universelle, où chaque fibre devient trace et chaque texture révélatrice d'un attachement profond aux lieux parcourus. La laine, souvent associée à l'artisanat traditionnel, se transforme ici en matière contemporaine, porteuse d'une poésie sincère. Jusqu'à la fin du mois, la galerie Guessoum propose ainsi une immersion rare dans un art où le tissage devient langage et mémoire.