Invité sur BFMTV, un responsable d'un syndicat de la police nationale a lâché, sans trembler, cette formule lourde de sens : « La police est le dernier rempart de la société française ». Loin d'être une maladresse lexicale ou un excès corporatiste, cette déclaration constitue un aveu politique brut. Elle dit tout ce que l'Etat ne parvient plus à dissimuler : l'ordre social français ne tient plus ni par le consentement, ni par l'adhésion idéologique, mais par la contrainte armée. Quand la police française se définit elle-même comme « rempart », elle reconnaît implicitement que tout le reste a cédé. Elle admet que la société qu'elle prétend protéger est déjà entrée dans un état de siège social latent, produit direct de la crise structurelle du capitalisme français. Ce que ce responsable policier avoue sans le vouloir, c'est l'épuisement du mode de gouvernement par l'hégémonie institutionnelle « démocratique », la domination paisible. La classe dominante française ne gouverne plus par la promesse, le compromis ou l'intégration sociale ; elle administre désormais la désagrégation sociale par la force.En France, sous la macronie, l'Etat ne dirige plus : il survit. Et il survit par la violence institutionnelle, devenue le principe organisateur central de l'ordre social. La police n'est plus un simple instrument parmi d'autres : elle est devenue la clé de voûte d'un système incapable d'assurer sa propre reproduction sociale. Car le « dernier rempart » n'est pas une image : c'est l'aveu que le capitalisme français ne garantit plus la reproduction matérielle minimale de larges fractions de la population ; que les médiations traditionnelles – école, partis, syndicats, méritocratie républicaine – sont discréditées ; que le conflit social déborde désormais les cadres institutionnels conçus pour le neutraliser. Ce que la police française protège, ce n'est pas la société des dominés, mais un ordre social inique, fondé sur l'exploitation, la précarisation de masse et l'inégalité structurelle. Ordre que la police a choisi – volontairement – de défendre à bout de bras, matraque en main, y compris au prix de l'écrasement du corps social martyrisé socialement. Car il faut le dire sans détour : cet ordre est devenu incapable d'assurer la cohésion sociale. Il ne se maintient plus que par la force, c'est-à-dire par la police, dernier rempart d'une société française en pleine décomposition, comme le reconnaît le responsable syndical. La police française : dernier rempart d'un ordre moribond Au cours de son interview, le représentant syndical a lancé un appel appuyé à la population pour rejoindre les cortèges policiers prévus ce samedi 31 janvier. Plusieurs syndicats des forces de l'ordre appellent ainsi à manifester à travers le pays afin de dénoncer le prétendu « manque de moyens humains, matériels et budgétaires ». Autrement dit, l'appareil chargé d'exercer la violence légale, selon la terminologie bourgeoise, exige un soutien populaire pour renforcer ses capacités de répression, au moment même où la crise sociale qu'il contribue à contenir s'aggrave, au moment où la colère populaire menace d'éclater.Au vrai, la police ne réclame pas des moyens pour protéger la population, mais des ressources supplémentaires pour tenir à bout de bras (armé) une société française que l'Etat ne parvient plus à gouverner autrement que par la répression. En tout cas, l'appel lancé par les forces de l'ordre à la population française pour rejoindre leurs cortèges constitue dès lors une inversion idéologique, pour ne pas dire une provocation. Les mêmes forces de l'ordre qui, hier encore, nassaient, mutilaient, réprimaient et criminalisaient les classes populaires et les travailleurs grévistes, exigent aujourd'hui leur soutien. Autrement dit, la police française invite cyniquement les dominés à manifester pour l'augmentation des moyens de répression qui seront utilisés... contre eux-mêmes, dès lors qu'ils oseront se révolter contre la dégradation de leurs conditions d'existence, la remise en cause de leurs droits sociaux, d'expression et d'opinion. Nous sommes ici face à une logique parfaitement cohérente du point de vue de l'Etat bourgeois : la crise économique produit des tensions sociales explosives ; ces tensions appellent un renforcement de l'appareil coercitif ; et ce renforcement doit être légitimé par une mise en scène victimaire de la police, présentée comme dernier bouclier d'une société en décomposition. La police française n'est plus seulement un instrument de l'ordre : elle est devenue le discours de l'ordre, son alibi moral, son ultime justification. Parce que le pouvoir macroniste ne promet plus ni progrès social, ni redistribution, ni horizon collectif, il ne lui reste qu'un langage : plus de LBD, plus de prisons, plus de lois d'exception. La police française ne protège pas la société contre le chaos : elle protège un ordre social qui produit ce chaos, et dont elle est chargée d'en contenir les effets politiques, les débordements sociaux. La coercition : unique horizon politique en France Ce glissement n'est pas anodin. Selon l'analyse marxiste, la police est un appareil répressif d'Etat chargé de maintenir les rapports sociaux existants. Or nous assistons ici à un saut qualitatif : la police française ne se contente plus d'exécuter, elle parle, elle interpelle, elle mobilise. Elle devient un acteur politique corporatiste, porteur de ses propres intérêts matériels et idéologiques. Historiquement, une telle mutation accompagne toujours une crise profonde de l'Etat. La police réclame alors plus de budgets, plus d'armes, plus d'impunité, plus de légitimité symbolique, tout en cherchant à se constituer en pôle d'identification populaire, en se présentant comme « proche du peuple », « abandonnée », « sacrifiée ». Une opération idéologique d'un cynisme rare : faire consentir les dominés à l'augmentation des moyens de leur propre répression, de leur régression sociale, de leur ensevelissement politique. Le raisonnement implicite est limpide : si vous souffrez, c'est regrettable ; si vous vous révoltez, vous devenez dangereux ; et si vous êtes dangereux, il faut plus de police, plus de moyens répressifs, plus de coercitions et de restrictions tous azimuts. Nous sommes au cœur d'un mécanisme de culpabilisation des classes populaires, caractéristique des périodes de crise économique systémique. Quand le capitalisme ne peut plus intégrer, il segmente (par l'orchestration des divisions ethniques ou religieuses, par la désignation de boucs émissaires), il réprime (les mouvements sociaux en lutte), emprisonne (les dissidents et les révolutionnaires). Historiquement, lorsque l'appareil répressif commence à se percevoir comme le dernier rempart de l'ordre social, on s'approche d'une configuration bonapartiste, voire préfasciste. Ce n'est pas encore le fascisme, mais c'en est le terreau : la naturalisation de la violence d'Etat comme horizon indépassable, à l'instar de ce qu'on observe aux Etats-Unis avec la milice d'Etat ICE. Quand la police appelle la population à renforcer ses moyens de répression, elle ne cherche pas l'unité nationale : elle cherche à désarmer politiquement les exploités, à leur faire accepter l'idée que leur colère est le problème – et non le système d'exploitation qui la produit. La police ne fait alors plus écran entre la société et le chaos. Elle devient l'écran qui empêche de voir que le chaos est déjà là – produit par le capitalisme en crise – et que la répression n'en est pas la solution, mais le symptôme terminal.