Le 23 janvier 2012, la musique kabyle perdait l'un de ses piliers. Chérif Kheddam laissait derrière lui bien plus qu'un répertoire de chansons : une œuvre profonde, patiente et fondatrice. Auteur, compositeur, interprète et passeur de mémoire, il a consacré près de soixante années à faire évoluer la musique kabyle sans jamais la trahir. Aujourd'hui encore, ses mélodies et ses textes continuent de résonner comme une parole juste, intemporelle. Des racines modestes, une vocation précoce Né le 1er janvier 1927 dans le village d'Aït Bou Messaoud, à Aïn El Hammam, en Kabylie, Chérif Kheddam grandit dans une famille paysanne. Son enfance est marquée par des conditions de vie simples et parfois rudes, mais aussi par une immersion profonde dans la culture orale, les chants et la poésie populaire. Très tôt, il révèle une sensibilité artistique singulière. Après des études coraniques au village, puis à la zaouïa de Boudjellil, il développe un rapport intime aux mots, au rythme et au sens. L'exil comme école de persévérance Dans les années 1940, il quitte l'Algérie pour chercher du travail. Alger d'abord, puis la France. Ouvrier dans des fonderies, puis dans le bâtiment, Chérif Kheddam mène une vie laborieuse. Mais le soir venu, il se consacre à sa véritable passion : la musique. Il suit des cours de solfège et de chant, apprenant avec rigueur et humilité. Cette discipline forge son style et lui permet d'aborder la musique kabyle avec une approche nouvelle, plus structurée. Une révolution musicale en douceur À partir des années 1950, sa carrière prend un tournant décisif. Il enregistre ses premières chansons, dont Yellis n'tumert, et signe rapidement avec Pathé Marconi. Chérif Kheddam innove sans rupture brutale : il marie les instruments traditionnels aux sonorités modernes, affine les mélodies et introduit une écriture musicale exigeante. Ses chansons parlent d'amour, d'exil, de nostalgie, de dignité et d'attachement à la terre natale. Des titres comme A yema-yema, Awah Awah ou A Lemri touchent un public bien au-delà de la Kabylie. Un homme engagé et un pédagogue discret Au-delà de la scène, Chérif Kheddam joue un rôle central dans la transmission culturelle. De retour en Algérie après l'indépendance, il anime à la radio Chaîne II l'émission Ighennayen Uzekka (Les chanteurs de demain), offrant un espace précieux aux jeunes talents. Défenseur acharné de la langue amazighe et de la culture kabyle, il refuse toute folklorisation ou standardisation. Son engagement national transparaît dans des chansons comme Tsghenigh tamourth-iw ou Ldzayer atsahloudd, véritables déclarations d'amour à l'Algérie. Une mémoire vivante, toujours présente Contraint de revenir en France en 1995 pour des raisons de santé, Chérif Kheddam s'éteint à l'âge de 85 ans. Son corps est rapatrié en Algérie et inhumé dans son village natal, comme un ultime retour aux sources. Intellectuels et artistes saluent alors un homme humble, discret et profondément éthique. Aujourd'hui encore, ses œuvres sont reprises, étudiées et réinventées. Plus qu'un chanteur, Chérif Kheddam demeure un repère, un gardien de la mémoire collective et l'un des artisans majeurs de la modernité musicale algérienne.