Chaque 2 février, les zones humides prennent une petite place dans l'actualité algérienne grâce à la Journée mondiale qui leur est dédiée. Ce n'est pas suffisant pour que la société – en dehors des écologistes familiers de ces espaces – comprenne bien et assimile leur importance et la valeur des services écologiques qu'elles offrent. Cette année, c'est l'occasion de faire connaissance avec la zone humide de « Tiout » qui se trouve sur les Hauts- Plateaux, au Sud-Ouest du pays, dans la wilaya de Naâma, et qui a été choisie par la Direction générale des forêts (DGF) pour être au centre de la célébration du la Journée mondiale des zones humides en Algérie; d'autres activités, apprend-on, sont prévues par les Conservations des forêts, les parcs nationaux, les centres cynégétiques et les réserves de chasse, en coordination avec les partenaires locaux et les associations, pour mettre en avant les efforts visant la préservation des zones humides. Elles consistent en campagnes de sensibilisation au profit des élèves des établissements d'enseignement ; organisation de visites sur le terrain dans les zones humides ; expositions, conférences et tables rondes... Le choix de Tiout La DGF a bien fait de braquer les projecteurs sur la zone humide de Tiout qui baigne dans le bioclimat saharien caractérisé par de faibles précipitations, 100 mm/an environ. Elle se situe exactement à 10 km à l'Est de Aïn Sefra, entre Djebel Aïssa au Nord- Ouest, Djebel Djara et Djebel Mekter au Sud, dans le lit de l'Oued Tiourt qui draine les eaux du Djebel Souiga et alimente un petit barrage, selon une fiche descriptive faite en 2002 par la DGF. Sa notoriété est loin derrière celle du complexe Skikda-Annaba-El Tarf où se trouvent Guerbès, le marais de Sanhadja, le lac Fetzara, le lac Tonga, le lac Oubeira, le lac des Oiseaux, le lac Mellah... ou Dayat el Ferd, un site naturel perché à plus de 1.000 mètres d'altitude aux confins de la wilaya de Tlemcen. On connaît moins Tiout que Gueltates Afilal (Tamanrasset), Tamentit (Adrar) ou le lac de Ménéa (Ménéa). La fiche remplie par la DGF en 2002 a, toutefois, établi que la zone humide de Tiout répond aux critères justifiant son classement sur la liste internationale Ramsar. Le choix de Tiout, explique la DGF, est justifié par le fait qu'elle fait partie des « zones humides steppiques d'importance écologique, étroitement liées aux modes de vie traditionnels des communautés locales, notamment les pratiques pastorales, l'utilisation rationnelle des ressources hydriques et les savoirs ancestraux en matière de gestion des milieux naturels ». Il convient au thème de la Journée : « Zones humides et savoirs traditionnels : célébrer le patrimoine culturel ». La Convention de Ramsar La Convention internationale relative aux zones humides a été adoptée le 2 février 1971, à Ramsar, en Iran. Depuis 1997, le 2 février est la Journée mondiale des zones humides, célébrée pour marquer ce fait. Selon la Convention de Ramsar, les zones humides sont des « étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d'eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l'eau est statique ou courante, douce, saumâtre ou salée et sa profondeur n'excède pas six mètres ». On peut inclure dans les zones humides «des zones de rives ou de côtes adjacentes à la zone humide et des îles ou des étendues d'eau marine d'une profondeur supérieure à 6 mètres à marée basse, entourées par la zone humide ». Dans une zone humide, l'eau est le principal facteur qui contrôle le milieu naturel et la vie animale et végétale associée. Elle apparaît là où la nappe phréatique arrive près de la surface ou affleure ou encore, là où des eaux peu profondes recouvrent les terres. Il est admis que les zones humides sont parmi les milieux naturels les plus productifs du monde. Véritables berceaux de la biodiversité, elles fournissent l'eau et les produits primaires dont dépendent, pour leur survie, des espèces innombrables de plantes et d'animaux. On y trouve des concentrations élevées d'oiseaux, de mammifères, de reptiles, d'amphibiens, de poissons et d'invertébrés. Plus de 40 % des 20.000 espèces de poissons du monde vivent dans les eaux douces. Elles sont également des entrepôts importants de matériel phytogénique. Le riz, aliment de base de plus de la moitié de l'humanité, est une plante commune des zones humides. Les spécialistes affirment que les zones humides naturelles remplissent gratuitement des fonctions précieuses (atténuation des inondations, recharge de la nappe souterraine, rétention des polluants), procurent de nombreux produits (poissons, riches sédiments) et présentent des attributs non négligeables (diversité biologique, beauté des paysages, patrimoine culturel et archéologique). Sous l'angle de l'écotourisme, par exemple, elles présentent un intérêt incontestable. En Algérie L'Algérie, qui a ratifié en décembre 1982 la Convention Ramsar, compte 2.375 zones humides dont 50, couvrant 3.032.813 hectares, sont classées sur la liste des zones humides d'importance internationale. L'Algérie s'est fixé un objectif de classer une soixantaine de zones humides comme site Ramsar, mais, pour les spécialistes, la priorité actuelle est de doter les sites classés de Plans de gestion durable. La ratification de la Convention impose « la conservation et l'utilisation rationnelle des zones humides par des actions locales, régionales et nationales et par la coopération internationale ». En Algérie, les zones humides existent en diverses catégories : lacs, lagunes et étangs au Nord-Est du pays, chotts dans les Hauts- Plateaux et les zones désertiques, gueltas dans les régions sahariennes. Dans les régions arides et semi-arides, certaines zones humides sont encore inconnues comme les chotts, sebkhas, gueltas, cours d'eau éphémères du désert et des oasis. La DGF a recensé 2.056 zones humides naturelles et le reste a été créé suite aux barrages ou retenues d'eau. L'intérêt des zones humides algériennes vient du fait qu'elles occupent une position stratégique sur les deux grandes voies de migrations internationales et qu'elles constituent des sites d'hivernage et de reproduction de première importance entre la mer Méditerranée et le Sahara. Les nombreuses menaces qui pèsent sur les zones humides en Algérie sont visibles à l'œil nu : le pompage excessif de leur eau pour l'irrigation des parcelles des agriculteurs riverains ; les eaux usées qui se déversent directement et les déchets de tous types qui sont déposés tout près et même sur les berges ; l'arrachage extensif, la coupe et brûlis de la végétation, le défrichement par les riverains, le braconnage ; les constructions illicites. On signale très souvent des pollutions par les pesticides utilisés dans les terres cultivées avoisinantes. Le cas du lac Telamine Le 12 décembre 2004, le lac de Telamine (2.400 hectares), situé à l'Est d'Oran, était classé sur la liste Ramsar des zones humides. En octobre 2025, la Conservation des forêts de la wilaya d'Oran annonçait un projet d'aménagement de cet espace dans le cadre du projet de gestion durable des ressources en eau et de restauration du rôle écologique des zones humides, en application, précise-t-elle, de l'accord signé entre la DGF et le Fonds mondial pour la nature (WWF Afrique du Nord). Cette annonce est venue après l'alerte donnée par des médias locaux sur le risque de disparition de cette zone humide. En fait, les écologistes n'ont pas cessé depuis une dizaine d'années, de signaler les atteintes à l'équilibre écologique du lac Telamine. En février 2015, à l'occasion d'une rencontre sur les zones humides, organisée à Gdyel (Oran), l'APS avait rapporté l'appel à l'arrêt immédiat des déversements des eaux usées, provenant des communes environnantes et de la zone industrielle de Hassi Ameur, dans le lac Télamine. Les écologistes avaient demandé la mise en place d'une station d'épuration des eaux usées pour éviter la pollution du lac. Dans le projet d'aménagement du lac annoncé récemment, figurent justement la construction d'une station d'épuration à Gdyel, près du lac, ainsi que l'amélioration du traitement des eaux usées rejetées par la zone industrielle Hassi Ameur. Il s'agit d'apporter à cette zone humide, 15.000 mètres cubes d'eau propre et claire, restaurer ses habitats naturels et sa biodiversité, et préserver son rôle d'habitat privilégié pour de nombreuses espèces d'oiseaux migrateurs protégés, notamment le flamant rose. Le projet d'aménagement du lac Telamine est inscrit dans la stratégie nationale 2015–2030 de préservation des zones humides et s'étend sur trois ans. Le service d'information sur les sites Ramsar décrit le lac Telamine comme un « lac saumâtre dans un groupe de zones humides près d'Oran, dans l'Ouest de l'Algérie, qui forment un complexe d'hivernage et de passage important pour les oiseaux migrateurs, en particulier les espèces Anas et Tadorna, ainsi que le flamant rose (Phoenicopterus roseus) qui hiverne dans le site en nombre important, tout comme le tadorne de Belon (Tadorna tadorna), dont environ 4.000 spécimens fréquentent cette zone humide et les zones humides voisines ». La description concerne la végétation naturelle, « composée d'halophytes telles que la salicorne (Salicornia spp.), mélangée dans les différents habitats » et les oiseaux de proie dont plusieurs vivent aussi dans le site et « se nourrissent de rongeurs, d'oiseaux et d'insectes dans les cultures du voisinage ». Les principales utilisations du site sont l'agriculture et le pâturage. Quand il était en bon état, le lac était le site d'hivernage de centaines de milliers d'oiseaux migrateurs et de flamants roses, témoignent les écologistes locaux. Pas moins de 30.000 oiseaux protégés y ont été recensés l'hiver 2018, Puis, la baisse de son niveau d'eau et la pollution l'ont rendu, progressivement, année après année, moins hospitalier. Réhabiliter le lac Telamine est maintenant la mission d'une commission chargée de la gestion des zones humides de la wilaya d'Oran. Selon la Conservation des forêts, la wilaya d'Oran compte environ une quinzaine de zones humides, dont quatre inscrites sur la liste internationale Ramsar : la Grande Sebkha, El Mactaâ, les Salines d'Arzew et le lac Telamine. Dans le rapport national Ramsar à la COP15, fait par les experts algériens et adressé au Secrétariat de la Convention sur les zones humides, l'accent est mis sur l'exigence du respect des dispositions législatives et règlementaires en matière d'environnement par le secteur privé « lors de la réalisation de ses projets d'investissement et son activité ». Le rapport rappelle que « le code de l'investissement prévoit des avantages particuliers pour les investissements utilisant des équipements de protection de l'environnement ». Les experts algériens soulignent également que « les investissements touristiques doivent prévoir des stations d'épuration spécifiques aux projets ». Ils relèvent, par ailleurs, que « les autorisations d'exploitation des ressources naturelles sont délivrées par les autorités compétentes sur la base d'un cahier des charges qui exige une utilisation rationnelle des zones humides ».