L'actualité internationale bruisse à nouveau du nom de Jeffrey Epstein. Des millions de documents publiés, des listes de personnalités évoquées, des rumeurs en cascade, des procès en cours : la machine médiatique mondiale s'est emballée autour de ce qui est présenté comme l'un des plus grands scandales sexuels de l'histoire contemporaine. Face à ce déferlement, une question dérangeante doit être posée : les travailleurs et le prolétariat ont-ils vraiment quelque chose à faire dans cette sordide affaire ? Pour y répondre, il est utile de revenir à un précédent historique majeur : l'Affaire Dreyfus et la position qu'y adopta le mouvement ouvrier, en particulier à travers la voix de Jules Guesde. Mais encore faut-il d'abord rappeler ce que fut réellement l'Affaire Dreyfus. Rappel nécessaire : qu'a été l'Affaire Dreyfus ? L'affaire Dreyfus est un scandale né au sommet de l'Etat français. En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier de l'armée française, est accusé d'avoir livré des secrets militaires à l'Allemagne. Juif, alsacien, polytechnicien, issu de la bourgeoisie, il devient rapidement le coupable idéal pour un état-major traversé par l'antisémitisme et l'esprit de caste. Jugé à huis clos par un tribunal militaire, sur la base de documents falsifiés et d'un dossier secret illégalement communiqué aux juges, Dreyfus est condamné pour haute trahison, dégradé publiquement puis déporté au bagne de l'île du Diable. L'affaire aurait pu en rester là. Mais en 1896, un officier, le colonel Picquart, découvre que le véritable auteur des fuites est un autre militaire : le commandant Esterhazy. Plutôt que de reconnaître l'erreur, l'état-major choisit de couvrir le mensonge pour préserver « l'honneur de l'armée ». À partir de ce moment, l'affaire judiciaire devient une affaire politique nationale. La France coupée en deux En 1898, l'écrivain Emile Zola publie son célèbre article « J'accuse...! ». La France se déchire alors entre deux camps : les dreyfusards : républicains modérés, intellectuels, radicaux, avocats, journalistes progressistes, qui réclament la révision du procès au nom de la vérité et de la justice. Les antidreyfusards : monarchistes, nationalistes, cléricaux, antisémites, militaires, pour qui défendre Dreyfus revient à trahir la patrie. Pendant plus de dix ans, la vie politique française tourne autour de cette bataille morale et institutionnelle. En 1906, Alfred Dreyfus est finalement réhabilité. Pourquoi le mouvement ouvrier refuse d'entrer dans le camp dreyfusard Pour l'histoire officielle, l'Affaire Dreyfus est un grand moment de la conscience « universelle » bourgeoise. Mais du point de vue du prolétariat de l'époque, la perception est tout autre. En 1894-1900, la réalité des travailleurs français est la suivante : journées de travail interminables, salaires misérables, répression des grèves, accidents du travail quotidiens, misère dans les quartiers populaires. Or Dreyfus, aux yeux de ces ouvriers, n'est pas un des leurs : il est officier supérieur, membre de la bourgeoisie, représentant d'une armée qui a écrasé la Commune de Paris, partie intégrante d'un Etat qui envoie régulièrement la troupe contre les grévistes. Dès lors, beaucoup se disent : pourquoi devrions-nous nous mobiliser pour un capitaine ? L'Affaire apparaît avant tout comme une lutte entre factions rivales de la classe dominante : militaires contre républicains, nationalistes contre libéraux. C'est dans ce contexte que se forge la position de Jules Guesde. Jules Guesde : une ligne de classe intransigeante Le dirigeant marxiste Jules Guesde refuse d'entrer dans le camp dreyfusard. Son raisonnement est simple et rigoureux : l'Affaire Dreyfus est une querelle interne à la bourgeoisie. La justice qui a condamné Dreyfus est une justice de classe. Le prolétariat ne doit pas devenir l'auxiliaire d'une fraction « progressiste » de ses exploiteurs. La seule tâche des travailleurs est la lutte contre le capitalisme. Sa formule résume tout : « Le prolétariat n'a pas à choisir entre deux clans bourgeois. » Pour Guesde, se mobiliser pour Dreyfus reviendrait à diluer l'indépendance ouvrière dans un vaste front moral républicain dominé par les notables. Cette position fut jugée sectaire par les partisans de Jaurès. Mais elle était parfaitement cohérente du point de vue de la lutte des classes. Une affaire spectaculaire... mais socialement stérile. L'histoire officielle, écrite du point de vue des vainqueurs, présente l'Affaire Dreyfus comme une grande « victoire morale du camp républicain ». Mais une question essentielle demeure obstinément occultée : qu'a réellement gagné le prolétariat dans cette affaire ? La réponse est sans appel : rien. Aucune conquête sociale majeure, aucune avancée décisive pour les ouvriers, aucune remise en cause du pouvoir patronal. La République bourgeoise qui réhabilita Dreyfus demeura strictement identique à celle qui, avant et après l'affaire, réprimait les grèves, emprisonnait les militants et envoyait la troupe contre les travailleurs. D'un point de vue de classe, l'Affaire Dreyfus ne fut donc pas une victoire populaire, mais un immense drame interne à la bourgeoisie, réglé entre ses propres factions. Pire encore : la même bourgeoisie qui s'était indignée au nom de la justice pour sauver un officier injustement condamné n'hésitera pas, quelques années plus tard, à envoyer des millions de prolétaires se faire massacrer dans les tranchées de 1914. La morale républicaine avait ses limites : elle s'arrêtait exactement là où commençaient les intérêts du capital. Le parallèle avec l'affaire Epstein Venons-en maintenant à notre époque. L'affaire Epstein, avec son cortège de révélations sordides sur un réseau de pédocriminalité impliquant milliardaires, princes, politiciens et célébrités, provoque une indignation légitime. Mais là encore, une question s'impose : en quoi cette affaire concerne-t-elle directement le prolétariat ? Nous sommes face à un financier multimillionnaire, des cercles mondains, des réseaux de puissants, des intrigues politico-judiciaires au sommet. Exactement comme dans l'Affaire Dreyfus, il s'agit d'un scandale né et développé à l'intérieur des classes dirigeantes. Une tempête médiatique qui ne change rien à la condition ouvrière Que des personnalités soient compromises ou non dans les crimes d'Epstein relève évidemment de la justice et de la morale publique. Mais pour les travailleurs ? Pendant que les chaînes d'information en continu commentent des listes de noms, les prolétaires continuent de subir la précarité, l'exploitation, l'inflation, les licenciements, la casse des droits sociaux. Aucune révélation sur Epstein ne changera cela. Comme pour l'Affaire Dreyfus, nous assistons à un gigantesque feuilleton bourgeois qui capte l'attention collective sans modifier d'un millimètre les rapports sociaux fondamentaux. Les chaînes d'information transforment chaque rumeur en séisme planétaire. Les réseaux sociaux s'enflamment. Les commentateurs jouent les procureurs. Le piège de l'indignation interclassiste La bourgeoisie adore transformer ses propres scandales en grandes causes « citoyennes ». Hier : la défense de Dreyfus. Aujourd'hui : la traque médiatique autour d'Epstein. La même mascarade qu'à l'époque de Dreyfus. Ce cirque médiatique n'a rien de nouveau. Dans les deux cas, on invite les travailleurs à se passionner pour des drames qui ne remettent jamais en cause le capitalisme, l'exploitation, la domination de classe. Le risque est le même qu'à la fin du XIXe siècle : voir le prolétariat se dissoudre dans une indignation morale générale au lieu de rester concentré sur ses objectifs historiques. Qu'on ne se méprenne pas : refuser de faire de l'affaire Epstein un combat ouvrier ne signifie pas nier l'horreur des crimes ni la souffrance des victimes. Il s'agit simplement de rappeler une vérité politique fondamentale : le rôle du prolétariat n'est pas d'arbitrer les scandales des puissants, mais de combattre le système qui les produit. La pédocriminalité d'Epstein est un crime abject. Mais elle n'est pas une question de classe. Elle relève des tribunaux, des enquêtes judiciaires, de la justice pénale, pas de la lutte sociale. Le parallèle entre l'Affaire Dreyfus et l'affaire Epstein éclaire une continuité historique. À plus d'un siècle d'écart, le même mécanisme se répète : un scandale éclate au sommet, la bourgeoisie s'écharpe, les médias s'enflamment, on appelle le peuple à s'indigner. Et à chaque fois, la tentation existe d'entraîner le prolétariat dans une bataille qui n'est pas la sienne. Jules Guesde avait résumé l'essentiel : le prolétariat doit garder son indépendance de classe et ne pas se transformer en supplétif moral des querelles bourgeoises. On s'indigne d'Epstein pour mieux éviter de parler de l'essentiel Cette leçon vaut hier pour Dreyfus. Elle vaut aujourd'hui pour Epstein. Car la tâche historique des travailleurs n'est pas de commenter les turpitudes des élites, mais de mettre fin au système qui les engendre. Le prolétariat n'a pas vocation à devenir une police morale. Sa mission historique n'est pas de commenter les scandales sexuels des milliardaires, mais de combattre le système qui produit ces monstres. Epstein : encore une comédie sordide bourgeoise. Et le prolétariat n'a pas à jouer les figurants. Hier, on pleurait sur Dreyfus pour mieux sauver la République bourgeoise. Aujourd'hui, on s'indigne bruyamment d'Epstein pour mieux éviter de parler de l'essentiel : les inégalités obscènes, la misère méthodiquement organisée, la violence sociale quotidienne. On cherche à transformer les travailleurs en jurés d'assises virtuels, sommés de commenter sans fin les turpitudes des puissants, pendant que le capital poursuit tranquillement son œuvre de destruction. Son œuvre de marche forcée vers la guerre, cette gigantesque partouze sanglante que la bourgeoisie orchestre périodiquement pour satisfaire ses appétits de puissance, en sacrifiant toujours les mêmes : les prolétaires envoyés au massacre. Ainsi, pendant que l'opinion se repaît de scandales mondains, le système prépare, comme hier, les hécatombes de demain.