Ferghane Azihari s'est imposé dans le paysage médiatique français comme l'un de ces nouveaux clercs du libéralisme triomphant : bruyant, sentencieux, péremptoire, toujours prêt à distribuer des leçons au monde entier, et en particulier au monde musulman qu'il examine avec un mépris à peine dissimulé. Essayiste autoproclamé, chroniqueur de plateaux, il a bâti sa carrière en martelant inlassablement la même antienne : l'Etat serait le mal absolu, l'écologie une imposture idéologique, et le capitalisme l'unique religion respectable. Sans oublier son obsession centrale, l'islam, devenu son principal fonds de commerce – ou plutôt un commerce sans fond, c'est-à-dire sans rigueur, sans nuance et sans la moindre exigence intellectuelle. Son ouvrage L'Islam contre la modernité résume parfaitement son projet : expliquer les difficultés du monde musulman par une cause unique, la religion islamique, tout en glorifiant le modèle occidental et néolibéral présenté comme l'horizon indépassable de l'humanité. Azihari y recycle ses thèses favorites : réduction des sociétés musulmanes à leur seule dimension religieuse, essentialisation du Coran, occultation systématique des facteurs historiques et sociaux, exaltation quasi doctrinale du capitalisme. Derrière le vernis du rationalisme, sa démarche révèle une contradiction flagrante : celui qui prétend combattre l'obscurantisme raisonne lui-même selon des schémas profondément idéalistes. Il affirme s'être « libéré » de la religion de ses parents ; en réalité, il n'a fait que changer de foi. Il a troqué la transcendance théologique contre une nouvelle transcendance : celle du Capital, qu'il déifie sans même s'en apercevoir. Une vision idéaliste du monde Azihari se présente comme un esprit moderne et rationnel. Pourtant, sa manière d'analyser les sociétés repose sur un postulat métaphysique : pour lui, ce sont les idées qui déterminent l'histoire. Le Coran façonnerait mécaniquement les peuples musulmans ; les textes sacrés gouverneraient leur destin ; la religion expliquerait à elle seule les crises politiques, économiques et sociales. Cette grille de lecture relève d'un idéalisme archaïque. Elle inverse le rapport réel entre la conscience et les conditions matérielles d'existence. Or, ce ne sont pas les croyances qui produisent les structures sociales, mais l'inverse : ce sont les rapports économiques, les intérêts géopolitiques et les trajectoires historiques qui façonnent les idéologies. En réduisant des sociétés entières à une essence religieuse supposée immuable, Azihari efface d'un trait le colonialisme, l'impérialisme, les guerres, les inégalités de classes, la dépendance économique, les dictatures soutenues par l'Occident. Là où une analyse matérialiste voit des Etats, des classes sociales, des rapports de domination, il ne voit que des versets coraniques. Une telle approche n'est pas seulement simpliste : elle est intellectuellement indigente. Elle remplace l'étude du réel par une explication théologique abstraite. Elle prétend combattre l'obscurantisme, mais n'en propose qu'une version inversée. Un matérialisme à géométrie variable Cette contradiction éclate dans sa défense quasi mystique du capitalisme. Pour Azihari, le marché n'est pas un système historique né de rapports sociaux précis : il devient un ordre naturel, une providence séculière. Jamais il n'interroge le capitalisme comme structure d'exploitation ou comme régime producteur d'inégalités. Le néolibéralisme, responsable de désastres sociaux, écologiques et de multiples guerres, se trouve ainsi élevé au rang de dogme indiscutable. Son prétendu esprit critique s'arrête exactement là où commencent les intérêts de l'Occident dominant. Les ravages du capital financier, la précarisation massive des sociétés, le productivisme destructeur, les interventions militaires impérialistes : tout cela disparaît mystérieusement de son champ d'analyse. Ainsi se dessine un étrange double standard. Azihari se montre impitoyablement « matérialiste » pour dénoncer l'islam rendu, par une inversion de la dialectique, responsable du marasme du « monde musulman » contemporain. Mais redevient instantanément idéaliste dès qu'il s'agit du capitalisme, de l'Europe ou des Etats-Unis, qu'il érige en entités sacro-saintes. Sa rationalité fonctionne à sens unique. Une critique sélective des religions La même asymétrie règne dans son rapport aux textes sacrés. Azihari dissèque le Coran pour y traquer la moindre trace de violence ou d'archaïsme, mais garde un silence prudent sur la Torah et la Bible, qui contiennent pourtant, elles aussi, d'innombrables passages guerriers, exclusifs et intolérants. Ce qui devient preuve accablante lorsqu'il s'agit de l'islam se transforme en détail insignifiant lorsqu'il s'agit des traditions religieuses associées à l'Occident, le christianisme et le judaïsme. Son amnésie historique est tout aussi révélatrice. Il parle de l'Occident comme d'un espace naturellement voué à la raison et à la liberté, oubliant que l'Europe s'est construite pendant des siècles sous le règne de l'intolérance chrétienne et de la tyrannie monarchique : inquisition, guerres de religion, bûchers, croisades, conversions forcées, justification biblique de l'esclavage et des conquêtes coloniales. Pourtant, jamais il n'en tire de conclusions essentialistes sur le christianisme ou sur la culture occidentale. Cette asymétrie trahit moins une rigueur intellectuelle qu'un parti pris occidentaliste. L'islam serait intrinsèquement responsable des malheurs des sociétés musulmanes ; le christianisme et le judaïsme, eux, seraient miraculeusement étrangers aux violences commises en leur nom. notamment en Israël où les juifs nationalistes fanatisés massacrent les Palestiniens. La méthode varie selon l'objet qu'elle examine. L'alignement géopolitique comme dogme Son soutien inconditionnel aux politiques occidentales et israéliennes révèle plus clairement encore la nature de sa pensée. Là où il prétend débusquer partout les fanatismes religieux, il se montre d'une indulgence totale envers le nationalisme juif militarisé de l'Etat israélien. Les droits du peuple palestinien, le droit international, les réalités coloniales : tout cela s'efface devant une défense inconditionnelle du « camp occidental » auréolé de toutes les « vertus démocratiques » ; Azihari exige des sociétés musulmanes une autocritique impitoyable. Pourtant il refuse obstinément de l'appliquer aux puissances qu'il admire, notamment la société israélienne en voie de fascisation intégrale. Les bombardements, les occupations, les inégalités structurelles deviennent à ses yeux de simples détails face à ce qu'il considère comme l'incarnation de la civilisation moderne. Sa prétendue objectivité s'arrête là où commence sa foi politique libérale. De la religion révélée à la religion du capital En vérité, Azihari ne propose aucune émancipation. Aux peuples musulmans qu'il prétend « libérer », il n'offre ni justice sociale, ni souveraineté populaire, ni indépendance économique. Il leur propose seulement de se couler dans le moule du capitalisme mondialisé ; d'adopter sans discuter le modèle occidental, ses inégalités obscènes et sa marchandisation intégrale de la vie. Sa critique de l'islam n'est pas une critique de toutes les formes de domination : elle n'est que le prélude à une conversion forcée au libéralisme débridé. D'un côté, il pourfend le dogme religieux islamique ; de l'autre, il érige en dogme absolu le marché, la concurrence et la propriété privée. Il chasse une transcendance pour en imposer une autre : la religion du capital. Un esprit moderne aux réflexes d'inquisiteur Au terme de cette dissection, le masque tombe. Ferghane Azihari n'est pas l'intellectuel indépendant qu'il prétend être, mais un idéologue appliqué, chargé de traduire en langage moderne les dogmes les plus convenus de l'ordre capitaliste dominant. Son œuvre n'est ni une pensée originale ni une méthode rigoureuse : elle est une compilation d'opinions calibrées pour les plateaux médiatiques. Arrogant dans le ton, superficiel dans l'argumentation, il confond l'invective contre l'islam avec la profondeur intellectuelle et la défense du capitalisme avec le courage philosophique. Il se rêve esprit affranchi ; il n'est qu'un croyant d'un nouveau genre : le croyant du Marché. Il prétend libérer les consciences, mais ne fait que prêcher la soumission à un autre ordre : l'ordre capitaliste occidental et sioniste. Ferghane Azihari est un missionnaire laïque qui a remplacé Dieu par la Bourse, la transcendance par le profit et la critique par l'allégeance. L'obsession coranique d'un faux rationaliste À y regarder de près, Azihari ressemble infiniment plus à ce qu'il prétend combattre qu'à ce qu'il prétend incarner. Pour lui comme pour les fanatiques qu'il vilipende, le Coran demeure l'alpha et l'oméga, l'unique clé de lecture du monde musulman. Les islamistes voient dans les sourates la solution à tout ; Azihari, lui, y voit la cause de tout. Mais l'obsession est identique, la méthode strictement la même. À force de vouloir expliquer chaque drame par le seul texte coranique, il a fini par adopter la vision théologique qu'il prétend dénoncer. Chez lui, ni histoire, ni économie, ni rapports sociaux : seulement des versets. Une pensée paresseuse, monomaniaque, réduite à une exégèse inversée. Ainsi se révèle la véritable nature du personnage : un islamiste à rebours. Non pas un adepte du dogme, mais un captif du dogme. Il a quitté la foi, mais il en a conservé la prison mentale. Une pensée prémoderne sous couvert de modernité Le paradoxe ultime est là : celui qui se proclame héraut de la modernité raisonne comme un prédicateur. Il attribue aux textes religieux une puissance quasi surnaturelle tout en ignorant les déterminations sociales réelles. Là où la pensée moderne analyse des structures, Azihari invoque des essences religieuses. Sous couvert de rationalité, il ne propose qu'une nouvelle religion : celle du capitalisme occidental, sans oublier le sionisme, sa seconde foi. Azihari prétend expliquer le réel ; il ne fait que prêcher. Au nom de la raison, il diffuse simplement une foi nouvelle : la foi dans le Marché, élevée au rang d'absolu. Derrière son discours de modernité se cache une vision profondément réactionnaire du monde. Au fond, son combat contre l'islam n'est qu'une guerre de religion menée avec d'autres armes. Il ne pense pas contre le Coran : il pense à travers lui, en permanence, obsessionnellement, maladivement. Azihari est un islamiste inversé qui s'ignore.