Déjà prise pour cible à plusieurs reprises depuis les années 1990, la statue à l'effigie d'une femme nue qui orne la fontaine Aïn El Fouara, au centre de Sétif, a été de nouveau vandalisée ce 24 février. Il s'agit de la septième attaque recensée contre ce monument depuis 1997. Le débat sur le démantèlement de cette statue coloniale resurgit régulièrement. Il s'étend d'ailleurs à d'autres monuments hérités de l'époque française encore visibles dans l'Algérie indépendante. La question du maintien ou du démantèlement des statues et monuments de la période coloniale ne date nullement d'aujourd'hui. Elle ne saurait être réduite aux épisodes contemporains de vandalisme visant l'emblématique Aïn El Fouara (« source jaillissante... de dissensions »). Pour mémoire, sa dégradation, notamment en 2017, fut qualifiée de profanation, voire d'autodafé, par une frange élitaire de la population algérienne – plus prompte à s'émouvoir de la mutilation d'une statue coloniale que de la détérioration du statut social du citoyen algérien – au motif que l'auteur du forfait était islamiste. En vérité, la question du démantèlement du patrimoine culturel colonial fut posée dès l'indépendance de l'Algérie. Et nullement par des islamistes « obscurantistes » ou « irresponsables », mais par des révolutionnaires algériens francophones, animés d'une conscience politique aiguë et d'un esprit internationaliste affirmé. Le débat relatif au maintien ou non de certains vestiges coloniaux s'invite aujourd'hui à nouveau sur la place publique, à la faveur de la récente dégradation de la statue de Sétif, devenue malgré elle le symbole récurrent de cette controverse. L'occasion est donnée de proposer ici une étude succincte sur cette question sensible des monuments et statues érigés par la France coloniale en Algérie. Sans prétendre à l'exhaustivité historique, il s'agit d'ouvrir un débat lucide et apaisé sur le statut de ce patrimoine colonial toujours inscrit dans l'espace public algérien. Tout patrimoine culturel, matérialisé par un monument ou une statue, cristallise un sentiment d'appartenance nationale, religieuse ou idéologique. Contrairement à une idée communément admise, une statue dressée sur une place publique n'est pas d'abord une œuvre d'art autonome. Même lorsqu'elle possède une valeur esthétique – au sens étymologique, c'est-à-dire une certaine beauté – elle relève avant tout d'un acte politique. Un monument, généralement réalisé sur commande étatique, institue un ensemble de valeurs, de symboles et de croyances censés être partagés par une communauté donnée. Il matérialise une mémoire officielle et participe à la structuration de l'imaginaire collectif. Autrement dit, il incarne l'idéologie d'une nation et contribue à la reproduction de son récit. Le monument comme instrument de souveraineté symbolique Les symboles qu'il représente sont le plus souvent d'ordre guerrier, national ou religieux. Dans les deux premiers cas, le monument exalte les vertus héroïques et la grandeur patriotique. Son érection vise à raviver périodiquement la mémoire, à consolider la cohésion nationale et à affermir la fibre patriotique. La conscience patrimoniale devient ainsi un instrument de régénération identitaire. ussi, le patrimoine culturel bâti par la France coloniale en Algérie participait-il d'une fonction glorificatrice, mais exclusivement au bénéfice des valeurs françaises, notamment celles liées à l'entreprise coloniale, définie par la rhétorique usuelle comme une « glorieuse mission de civilisation accomplie par le peuple français voué à répandre les Lumières dans tous les pays, en particulier dans les contrées sauvages », et singulièrement en Algérie. De fait, les monuments édifiés par la France en Algérie véhiculaient intrinsèquement une mémoire culturelle coloniale. Ils ne relevaient pas du décor urbain : ils matérialisaient un imaginaire civilisationnel chrétien et un projet politique français. Or la culture coloniale française ne se réduisait pas à une politique d'Etat fondée sur la conquête et la domination militaire. Elle s'enracinait dans une imprégnation populaire façonnée par une mentalité de prédation, une psychologie esclavagiste, un agrégat de savoirs pseudo-scientifiques racistes et une pédagogie suprémaciste pour laquelle les populations colonisées – notamment algériennes – constituaient des « peuples barbares et fanatiques », des « races inférieures », des « populations non assimilables » au progrès et à la civilisation européenne. Dans ces conditions, la dimension coloniale de ces monuments ne relève pas de l'interprétation : elle en est la fonction originelle. Elle éclate d'autant plus lorsque l'iconographie, étrangère à l'identité nationale et à l'horizon religieux islamique de l'Algérie, impose dans l'espace public un imaginaire chrétien et politique incompatible avec la souveraineté symbolique algérienne. La majorité des monuments et statues érigés en Algérie par les colons symbolisait la France coloniale. Que signifient ces représentations pour l'Algérien, hier comme aujourd'hui, sinon l'occupation, la négation de la nation algérienne, l'asservissement juridique et politique, le code de l'indigénat ? En contexte colonial, tout monument édifié par la puissance occupante est instinctivement perçu comme un signe de domination étrangère et d'acculturation. Il incarne la profanation culturelle, le pillage national, ce que l'on peut qualifier d'ethnocide symbolique. Il n'est donc pas surprenant qu'à la moindre insurrection, et plus encore lors d'une révolution, ces symboles matériels du pouvoir colonial soient pris d'assaut, lapidés, saccagés, détruits. Tel fut le cas lors de l'indépendance de l'Algérie. Iconoclasme et refondation politique : détruire pour instituer Plus largement, les périodes révolutionnaires se traduisent par des offensives symboliques dirigées contre les emblèmes du pouvoir, parce qu'ils cristallisent le régime honni à abattre : monarchie lors de la Révolution française, puissance coloniale dans les luttes d'indépendance, systèmes totalitaires au XXe siècle. C'est la logique de la tabula rasa : effacer les signes visibles de l'ordre ancien pour affirmer un commencement politique nouveau. L'iconoclasme – littéralement « destruction des images », terme apparu au VIIIe siècle dans l'Empire byzantin lors de la condamnation des représentations divines jugées blasphématoires par les autorités étatiques et ecclésiastiques – a régulièrement accompagné les changements de régime. Mais à partir de la fin du XVIIIe siècle, il prend une dimension explicitement politique et systématique. Dans l'Antiquité, les peuples vainqueurs réutilisaient souvent les monuments ennemis en les adaptant : temples païens transformés en églises, églises devenant mosquées puis redevenant églises ; le prophète Mohammed lui-même convertit la Kaaba, sanctuaire idolâtre de La Mecque, en cœur symbolique de l'islam. La modernité politique rompt avec cette logique d'appropriation et inaugure une ère de destruction assumée : la chute d'un régime s'accompagne de la déconstruction de ses symboles – monuments, statues, édifices officiels et cultuels – mais aussi de son patrimoine immatériel, éducatif et confessionnel, dans un esprit d'éradication de la mémoire des dominants. C'est à la faveur de la Révolution française et des campagnes napoléoniennes que s'installent durablement les pratiques de vandalisme d'objets culturels et cultuels. Le terme même de « vandalisme » est forgé par l'abbé Grégoire en 1794, en référence aux Vandales qui saccagèrent Rome en 455. Dans son rapport du 11 janvier 1794 adressé à la Convention, il dénonce les destructions d'œuvres d'art perpétrées au nom de la Révolution. (A suivre…)