Les déclarations de l'ambassadeur américain à Jérusalem, Mike Huckabee, affirmant qu'Israël pourrait revendiquer les terres « entre le Nil et l'Euphrate » au nom d'une promesse biblique, ne relèvent pas de l'excentricité diplomatique. Elle joue une fonction stratégique déterminante : elle érige la guerre en nécessité sacrée. Elle la soustrait au débat politique interne comme à la médiation diplomatique internationale pour l'inscrire dans l'horizon d'un destin biblique. La domination territoriale n'apparaît plus comme choix politique réversible, mais comme une mission religieuse. La guerre cesse d'être anomalie. Elle devient mode d'organisation. Et dans un mode d'organisation militarisé permanent, la reproduction du capital – national israélien et impérial étatsunien – trouve un terrain stable. Mieux : cette sacralisation du territoire contribue à inscrire la guerre dans une temporalité sans horizon de sortie, compatible avec les exigences de reproduction d'un capitalisme militarisé à dominante américaine. Une telle inscription de la guerre dans la durée rendait inévitable l'épuisement des fictions diplomatiques du provisoire. Si l'Etat israélien s'est structuré autour de la guerre permanente – pour des raisons à la fois internes (cohésion, militarisation, reproduction économique) et externes (environnement régional hostile) – la recomposition géopolitique du Proche-Orient bouleverse désormais cet équilibre. La normalisation de plusieurs Etats arabes et l'intégration de certains anciens adversaires dans l'orbite stratégique américano-israélienne réduisent le cadre traditionnel de l'hostilité régionale. Dans un tel contexte, la perpétuation d'un régime fondé sur la permanence de la guerre suppose la redéfinition de nouveaux axes d'antagonisme. La déclaration de l'ambassadeur américain peut alors se lire comme un geste préparatoire : elle élargit le périmètre de l'hostilité, déplace les lignes de fracture et contribue à reconfigurer l'espace des ennemis potentiels. En évoquant des horizons territoriaux bibliques étendus, la déclaration ne se contente pas de bénir une dynamique coloniale existante ; elle participe à l'extension symbolique du théâtre stratégique, laissant entrevoir un élargissement possible des lignes de confrontation au-delà du cadre palestinien traditionnel. Le conflit cesse d'être circonscrit. Il devient extensible sans limite définie, du Nil à l'Euphrate. Un Etat comme Israël, structuré autour de la guerre permanente, ne peut intégrer la paix comme normalité politique : il lui faut des adversaires pour maintenir sa cohésion interne et justifier son architecture militarisée. Dès lors, l'extension du champ de ses interventions militaires ne procède pas d'un objectif géographiquement borné au « Nil à l'Euphrate », mais d'une logique expansive inscrite dans la structure même du régime. De l'occupation provisoire à la domination systémique Pendant longtemps, le langage diplomatique entretenait la fiction d'une occupation temporaire des territoires palestiniens. La solution à deux Etats servait de paravent normatif. Aujourd'hui, l'architecture coloniale du territoire palestinien révèle la réalité du rapport de force : extension continue des colonies ; fragmentation puis annexion irréversible de la Cisjordanie ; destruction méthodique des conditions d'une souveraineté palestinienne viable ; normalisation et banalisation de la guerre génocidaire à Gaza comme instrument ordinaire de gestion territoriale. L'exception devient norme. Le provisoire devient structure. Nous ne sommes plus face à une simple dérive militariste ponctuelle ni à une radicalisation conjoncturelle imputable à telle ou telle coalition israélienne. Ce qui s'impose aujourd'hui en Israël, c'est un régime de domination coloniale de peuplement désormais assumé comme structure permanente. En Israël, la domination coloniale ne se réduit ni à la présence de l'armée ni à l'intensité des opérations militaires. Elle s'institutionnalise. Les colonies ne sont plus des avant-postes isolés : elles constituent un maillage territorial permanent. Les routes de contournement redessinent la géographie au profit de la continuité israélienne, fragmentant la Cisjordanie. Les dispositifs juridiques différenciés organisent l'inégalité statutaire entre colons israéliens et Palestiniens soumis à un régime d'exception. Les régimes de permis, de circulation et d'accès aux ressources instaurent une hiérarchie spatiale durable intégrée au fonctionnement ordinaire du pouvoir colonial. La fragmentation de la Cisjordanie n'est plus un effet secondaire ; elle constitue architecture coloniale. Le territoire palestinien est morcelé en enclaves discontinues, économiquement dépendantes, enclavées au sein d'un réseau d'infrastructures israéliennes. La souveraineté palestinienne n'est pas seulement affaiblie ; elle est rendue matériellement impraticable. Dans ce cadre, la guerre génocidaire à Gaza ne constitue pas uniquement une réponse militaire à un événement sécuritaire. Elle s'inscrit dans une logique plus large où la force armée devient instrument de gestion territoriale : pression démographique, redéfinition des équilibres, contrôle de l'espace. L'exception sécuritaire – couvre-feux, bombardements, incursions, restrictions massives – cesse d'être mesure temporaire. Elle se transforme en mode ordinaire de gouvernement colonial, marqué par des déplacements forcés, une destruction systématique des infrastructures civiles et une recomposition contrainte de l'espace. Ce passage du provisoire au structurel se manifeste à plusieurs niveaux : au niveau spatial : continuité territoriale israélienne consolidée, discontinuité palestinienne accentuée ; au niveau juridique : multiplication de régimes normatifs différenciés ; au niveau économique : dépendance structurelle et contrôle des ressources ; au niveau politique : marginalisation progressive de toute perspective de souveraineté négociée. En Israël, la domination coloniale ne repose plus seulement sur la force brute ; elle s'institutionnalise, devient prévisible, intégrée, organisée à travers l'extension continue des colonies en Cisjordanie, la fragmentation territoriale et la différenciation juridique entre populations. Le conflit israélo-palestinien cesse d'être conçu comme transitoire : il devient cadre durable d'organisation de l'espace, de l'économie et du pouvoir. C'est là que réside le basculement. L'Etat israélien ne gère plus une crise sécuritaire ponctuelle ; il administre une configuration militaire permanente. Et lorsque la domination coloniale devient structure, toute tentative de retour au provisoire apparaît non comme solution naturelle, mais comme rupture politique majeure. C'est dans ce contexte de consolidation coloniale structurelle que le registre religieux acquiert une fonction stratégique. Crise hégémonique et adossement impérial Lorsque Mike Huckabee mobilise la Genèse pour évoquer une configuration territoriale contemporaine, il ne propose pas une carte militaire. Il confère une légitimation symbolique à un projet de domination coloniale de peuplement déjà en voie d'institutionnalisation, inscrit dans une architecture impériale plus vaste dont le centre de gravité demeure aux Etats-Unis et étroitement articulé au complexe militaro-industriel américain. Un tel positionnement n'est pas une simple référence pieuse. Il vise à flatter un nationalisme religieux juif aujourd'hui hégémonique au sein du champ politique israélien, à conforter son imaginaire messianique et à fournir une caution transcendante à l'expansion coloniale en cours. En inscrivant l'extension territoriale dans l'horizon de la promesse biblique, il encourage la poursuite d'une dynamique militaire présentée comme mission messianique. L'armée israélienne n'apparaît plus comme l'instrument d'une stratégie sécuritaire conjoncturelle, mais comme le vecteur d'accomplissement d'un dessein sacralisé. En arrière-plan, cette expansion coloniale s'articule aux intérêts géopolitiques et stratégiques de Washington. À un niveau plus fondamental, face à l'essoufflement du sionisme laïque comme matrice mobilisatrice et à l'érosion de sa capacité à produire consentement idéologique et cohésion nationale, la classe dominante israélienne a progressivement investi le religieux comme substitut idéologique destiné à restaurer une dynamique d'adhésion collective. Ainsi se révèle la fonction politique du sacré en Israël : la Thora, arrachée à son registre spirituel, devient instrument stratégique. Le religieux, loin d'être moteur autonome, fonctionne comme superstructure mobilisée par les classes dominantes israéliennes et américaines afin de transformer un projet de domination impériale et coloniale en mission historique sacralisée. À l'échelle impériale, la puissance américaine, confrontée à une érosion progressive de son hégémonie, ne dispose plus du même capital symbolique qu'au sortir de la guerre froide. Son universalité proclamée – démocratie, droits humains, multilatéralisme – se heurte désormais à ses propres contradictions : interventions unilatérales, guerres prolongées, soutien à des régimes autoritaires et répressifs, incapacité à stabiliser durablement les zones qu'elle prétend pacifier. Le décalage entre le discours normatif et la pratique stratégique devient trop visible pour continuer à fonctionner comme voile idéologique efficace. Pendant des décennies, le droit international a servi de grammaire officielle à la projection de puissance américaine. Même lorsque Washington contournait les institutions, il invoquait la légalité, la sécurité collective, la défense des valeurs universelles. Ce langage offrait une façade rationnelle et civilisatrice à des opérations profondément ancrées dans des rapports de force impériaux. Aujourd'hui, la façade universaliste de Washington se fissure. L'administration américaine délaisse le langage de l'universalité pour adopter un registre plus brut : défense d'une « civilisation », protection d'un « allié historique », invocation d'un héritage biblique. Ce glissement révèle le passage d'un impérialisme américain qui prétendait incarner l'universel à un impérialisme en crise, désormais retranché derrière un ancrage théologico-civilisationnel. Ce glissement révèle la fragilité hégémonique des Etats-Unis. Lorsque Washington ne parvient plus à imposer son récit comme norme commune, il abandonne l'universalité juridique qu'il revendiquait pour se retrancher derrière un registre civilisationnel et théologico-politique. Le droit cesse d'être horizon pour devenir instrument sélectif. À mesure que le langage du droit expose trop visiblement les contradictions de la puissance américaine, le langage du sacré progresse : il permet de soustraire les choix stratégiques au débat rationnel et de recouvrir d'un vernis moral des intérêts impériaux assumés. L'hégémonie ne s'effondre pas ; elle se durcit. Mais en cessant de convaincre au nom de l'universel, Washington révèle moins sa force qu'il n'expose la fragilité de son autorité symbolique. Cette crise de légitimité impériale reconfigure en profondeur les modes de légitimation de l'Etat israélien. Ce qui prend corps sous nos yeux n'est pas une inflexion passagère, mais une recomposition profonde. Le sionisme laïque fondateur a épuisé sa force mobilisatrice ; le sionisme religieux s'impose désormais comme nouveau centre de gravité symbolique ; la colonisation ne relève plus de l'exception, elle devient architecture ; la militarisation ne corrige plus l'économie, elle en constitue l'ossature ; le compromis diplomatique n'est plus horizon, il est relégué à la marge. Il ne s'agit pas d'un simple glissement idéologique. C'est une transformation du régime même de légitimation de l'Etat colonial israélien. Institutionnalisation de la guerre permanente Face à cette érosion, en Israël, une nouvelle matrice de légitimation s'impose : sacralisation du territoire biblique, érection de la guerre en nécessité existentielle, inscription du conflit israélo-palestinien dans une temporalité indéfinie. Ce déplacement n'est pas un simple ajustement rhétorique ; il reconfigure le régime israélien lui-même. Lorsque la domination en Cisjordanie cesse d'être présentée comme provisoire pour devenir architecture coloniale, lorsque l'exception sécuritaire devient norme et que la guerre génocidaire à Gaza s'institutionnalise comme pratique durable, l'Etat israélien ne gère plus une crise : il administre la permanence du conflit armé et érige la guerre coloniale en mode de gouvernement. En Israël, une telle configuration engendre sa propre tension. La domination coloniale territoriale rigidifie le champ politique et radicalise les populations. À mesure que la sacralisation progresse, le compromis devient impraticable. À mesure que la militarisation s'intensifie, la société israélienne se polarise et se fanatise. À mesure que la colonisation s'étend en Cisjordanie, la logique d'affrontement s'enracine et se cristallise. La colonisation installe la guerre dans le quotidien et en exporte les prolongements au Sud-Liban et en Syrie. Dans ce contexte, le nationalisme religieux juif s'impose comme la réponse idéologique à l'épuisement du sionisme laïque. Là où le récit fondateur promettait normalisation et reconnaissance internationale, la nouvelle matrice idéologique assume l'affrontement armé permanent. Il ne parle plus de compromis territorial, mais de souveraineté biblique ; il ne parle plus de coexistence, mais de droit historique absolu. La colonisation de la Cisjordanie cesse d'être présentée comme un dossier diplomatique négociable : elle devient l'accomplissement d'une promesse transcendante inscrite dans la loi divine. Cette mutation a des effets politiques immédiats : elle consolide les partis messianiques au cœur des coalitions gouvernementales et légitime l'extension continue des implantations. En sacralisant le conflit et en absolutisant le territoire, ce courant insère l'Etat sioniste dans une logique d'affrontement armé structurel. Mais cette dynamique ne relève pas uniquement d'une radicalisation interne. Elle s'articule à une architecture stratégique plus vaste dans laquelle Israël occupe une place nodale. La militarisation permanente alimente les partenariats sécuritaires, stimule les flux d'armement, consolide l'interdépendance industrielle et renforce l'intégration au complexe militaro-industriel américain. La guerre cesse alors d'apparaître comme un échec diplomatique : elle devient un principe d'organisation durable d'un dispositif sécuritaire transnational, où l'exception se normalise et où le conflit armé structure la reproduction politique et économique. Ainsi, en Israël, ce qui se joue n'est ni une radicalisation conjoncturelle ni une simple séquence guerrière prolongée. C'est la transformation d'un projet colonial fondateur civil en un régime théocratico- militariste dont la légitimation repose désormais sur la sacralisation d'un antagonisme armé permanent. Un tel ordre théocratico-militariste ne se maintient qu'au prix d'une tension exacerbée : interne, par la polarisation et la fanatisation de la société, et régionale, par l'extension continue de l'affrontement armé. La mutation est désormais structurelle. En Israël, où l'extension des colonies en Cisjordanie, l'institutionnalisation de la guerre à Gaza et l'influence croissante des courants messianiques redéfinissent l'exercice du pouvoir, le processus de fascisation coloniale apparaît désormais comme une dynamique étatique manifeste. En substituant le mythe religieux au récit fondateur laïque, le pouvoir israélien entérine l'épuisement historique du sionisme fondateur. Le « miracle sioniste » promis se dissout dans la permanence d'un conflit armé devenu structure. Or tout Etat qui érige la guerre totale en principe de reproduction politique finit par s'épuiser et s'effondrer, non pas nécessairement sous l'effet d'une défaite militaire, mais sous celui de l'usure interne, de l'isolement diplomatique et de l'érosion progressive de sa légitimité. Israël semble désormais s'approcher de ce point de bascule historique. Suite et fin…