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L'invisibilisation structurelle de ses producteurs
La civilisation capitaliste
Publié dans La Nouvelle République le 24 - 03 - 2026

La civilisation capitaliste moderne présente une singularité historique remarquable : jamais une société n'a autant reposé sur le travail productif tout en rendant aussi invisibles ceux qui produisent. Jamais dans l'histoire humaine les sociétés n'ont produit autant de biens matériels, mobilisé autant de ressources ni déployé des systèmes techniques d'une telle puissance. Et pourtant, jamais les individus n'ont été aussi éloignés de la compréhension des processus qui rendent cette production possible.
La société moderne vit au milieu d'un univers matériel d'une abondance sans précédent – réseaux énergétiques, infrastructures logistiques planétaires, industrie chimique, électronique, agriculture mécanisée – dont la majorité des individus ignore presque tout. Les objets sont utilisés, consommés, remplacés, mais les processus qui permettent leur fabrication restent largement invisibles.
La civilisation capitaliste est la première de l'histoire où l'immense majorité des individus vit dans un monde matériel qu'elle utilise quotidiennement sans savoir comment il est produit, ni par qui.
Quand les sociétés comprenaient leur propre monde matériel
Pendant l'essentiel de l'histoire humaine, les sociétés vivaient dans un monde matériel qu'elles comprenaient. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les techniques permettant d'assurer la subsistance – reconnaître les plantes, chasser, fabriquer des outils, construire des abris – faisaient partie du savoir commun. Dans les sociétés agricoles, les cycles de culture, l'élevage, la transformation des aliments ou la fabrication d'outils restaient visibles et intelligibles pour la communauté. Même lorsque certaines activités étaient spécialisées, elles demeuraient localisées et observables. Le forgeron travaillait au village, le charpentier construisait sous les yeux de la communauté, les champs entouraient les lieux d'habitation. La production faisait partie du paysage social.
Cette centralité de l'activité humaine se reflétait jusque dans les premières œuvres littéraires. Dans la Grèce antique, l'un des textes fondateurs de la tradition occidentale, Les Travaux et les Jours d'Hésiode, est consacré au calendrier agricole, aux tâches du travail de la terre et aux conditions matérielles de la vie humaine. L'ordre du monde y est directement lié aux activités productives. Autrement dit, les sociétés anciennes produisaient peu, mais elles comprenaient ce qu'elles produisaient.
La rupture introduite par la société capitaliste
La civilisation capitaliste a profondément transformé ce rapport entre les hommes et les conditions matérielles de leur existence. La production s'est progressivement concentrée dans des systèmes industriels gigantesques reposant sur une division extrême du travail et sur la mondialisation des chaînes productives. Un objet ordinaire peut aujourd'hui mobiliser des matières premières extraites sur plusieurs continents, des composants fabriqués dans différentes régions du monde, des opérations d'assemblage réparties entre plusieurs usines et des réseaux logistiques planétaires. Le produit final apparaît alors comme un objet achevé, sans histoire apparente.
À cette dispersion spatiale s'ajoute une fragmentation des savoirs techniques. La production moderne mobilise des domaines de connaissance hautement spécialisés – ingénierie, chimie industrielle, électronique, logistique algorithmique – dont aucun individu ne peut embrasser l'ensemble. Cette limitation trouve son origine dans l'organisation sociale du travail elle-même : la division capitaliste du travail dissocie la conception de l'exécution, concentrant le savoir et la direction entre les mains d'une minorité.
Ainsi, même les travailleurs ne maîtrisent souvent qu'une opération limitée d'un processus global qui leur échappe. Cette invisibilisation des producteurs trouve également son origine dans une transformation plus profonde du travail lui-même. Dans les sociétés artisanales, le producteur maîtrisait l'ensemble du processus de fabrication et conservait un rapport concret à son œuvre. Avec le capitalisme industriel, cette unité disparaît : l'activité humaine se fragmente et se transforme en travail abstrait, simple dépense indifférenciée d'énergie intégrée dans un mécanisme productif qui dépasse ceux qui y participent. À l'échelle mondiale, ce processus se prolonge dans une division internationale du travail qui dissocie les lieux de conception, de production et de consommation. Le travail se trouve ainsi progressivement séparé de la vie sociale elle-même, relégué dans une sphère économique distincte et de plus en plus éloignée de l'expérience quotidienne des sociétés.
L'invisibilisation sociale de la production
Cette transformation technique s'accompagne d'un phénomène social : l'éloignement des lieux de production. Les usines, les infrastructures industrielles, les centres logistiques, les installations énergétiques sont situés à la périphérie des villes, dans des zones industrielles ou dans d'autres régions du monde. La société contemporaine expose partout les lieux de consommation – centres commerciaux, boutiques, restaurants – mais dissimule largement les lieux où se fabrique la richesse matérielle. La production disparaît progressivement de l'expérience quotidienne. Les individus voient les marchandises, mais rarement ceux qui les produisent.
Une autre caractéristique essentielle du capitalisme doit être soulignée : au moment même où la production s'est industrialisée, collectivisée et internationalement imbriquée, mobilisant parfois des milliers de travailleurs au sein de grandes entreprises, le produit de ce travail collectif demeure privatisé par la minoritaire classe capitaliste détentrice des moyens de production.
L'invisibilisation culturelle du travail
Cet effacement ne concerne pas seulement l'espace matériel. Il s'étend également à l'univers symbolique. Dans la littérature, le cinéma, les séries ou les récits contemporains, le monde du travail productif apparaît rarement comme un élément central. Les intrigues se déroulent le plus souvent dans des milieux urbains appartenant aux classes tertiaires : journalistes, avocats, policiers, artistes, étudiants, cadres, entrepreneurs. Les personnages vivent dans des appartements élégants, fréquentent des cafés ou des restaurants, travaillent dans des bureaux ou des institutions. Ils parlent, enquêtent, voyagent, consomment. Mais les travailleurs qui assurent concrètement la production matérielle de la société – ouvriers industriels, agriculteurs, manutentionnaires, techniciens, opérateurs logistiques – sont largement absents de ces représentations. La production matérielle disparaît ainsi non seulement de l'expérience quotidienne, mais aussi des récits qui façonnent l'imaginaire collectif.
Cette invisibilisation s'accompagne d'une autre transformation idéologique. Alors même que les travailleurs disparaissent progressivement de la représentation sociale, le travail lui-même est devenu l'objet d'une véritable sacralisation idéologique. Dans les sociétés capitalistes modernes, l'activité professionnelle est érigée en valeur suprême, en critère central d'accomplissement individuel et d'intégration sociale. Le travail n'est plus seulement une nécessité matérielle : il devient une norme morale et culturelle. Ainsi se constitue une situation singulière : une civilisation qui glorifie sans cesse le travail tout en reléguant dans l'ombre ceux qui l'accomplissent.
Cette situation contraste fortement avec la période industrielle du XXe siècle. Durant une grande partie de cette période, les sociétés industrielles occidentales vivaient encore sous l'influence d'une culture ouvrière relativement visible et valorisée. L'industrie occupait une place centrale dans l'économie comme dans l'imaginaire social. Les grandes usines, les mines, les chantiers navals ou les aciéries structuraient la vie de régions entières. Les travailleurs industriels formaient une composante reconnue de la société, disposant de syndicats puissants, d'organisations politiques et d'une présence culturelle importante.
A suivre…
Khider Mesloub
La figure de l'ouvrier – dans la littérature, le cinéma, la photographie sociale ou le discours politique – apparaissait comme l'une des incarnations majeures du monde du travail.
Cette visibilité sociale du travail productif contraste fortement avec la situation actuelle. À mesure que l'industrie a décliné dans une grande partie de l'Occident et que la production matérielle s'est déplacée vers d'autres régions du monde, la culture ouvrière a progressivement reculé dans l'espace public. Dans le même temps s'est imposé un nouvel imaginaire social centré sur l'innovation technologique, l'entrepreneuriat et l'économie numérique. La figure dominante n'est plus celle de l'ouvrier ou du technicien, mais celle du fondateur de start-up, de l'investisseur ou du créateur d'application.
Cette start-upisation de l'imaginaire social constitue ainsi l'exact envers de la culture industrielle qui dominait encore les sociétés occidentales il y a quelques décennies. Là où l'industrie structurait autrefois l'identité sociale et politique de larges fractions de la population, l'imaginaire contemporain valorise désormais des activités largement détachées de la production matérielle. Le travail productif disparaît progressivement du champ des aspirations sociales, tandis que l'entrepreneur numérique devient la figure emblématique de la réussite économique.
Ce basculement de l'imaginaire social s'observe très clairement dans les représentations culturelles contemporaines. Dans les sociétés occidentales, un nouvel horizon symbolique s'est progressivement imposé : celui de l'entrepreneur numérique, de la start-up et de l'innovation technologique présentée comme moteur exclusif du progrès économique. L'espace médiatique et culturel se peuple ainsi de récits glorifiant les fondateurs de start-up, les investisseurs et les figures de l'économie numérique, tandis que les travailleurs de l'industrie, de l'agriculture ou de la logistique disparaissent presque entièrement de la représentation sociale. Cette « start-upisation » de l'imaginaire contemporain n'est pas un simple effet de mode. À mesure que la production matérielle se déplace vers d'autres régions du monde, les sociétés occidentales se racontent de plus en plus comme des économies de services, d'innovation et d'entrepreneuriat, occultant la réalité fondamentale sur laquelle elles continuent pourtant de reposer : le travail productif de millions d'hommes et de femmes qui assurent la production matérielle du monde contemporain.
Ainsi, alors même que la civilisation moderne repose sur des systèmes productifs technologiques sans précédent, la représentation culturelle de la société tend à effacer ceux qui produisent et les gestes qui rendent possible la vie matérielle. Autrement dit, la modernité capitaliste n'est pas seulement la civilisation de la production industrielle ; elle est aussi la première civilisation où les producteurs deviennent invisibles dans la conscience sociale du monde qu'ils produisent. La civilisation capitaliste repose sur la production, mais elle invisibilise structurellement ses producteurs dans la conscience sociale et culturelle, inaugurant ainsi une mutation anthropologique inédite dans l'histoire humaine.
L'analyse classique du capitalisme formulée par Karl Marx reposait sur une idée centrale : dans la société marchande, les produits du travail apparaissent comme des objets autonomes. Les rapports sociaux entre les travailleurs disparaissent derrière les marchandises, et le travail humain devient invisible dans les objets qui en sont pourtant le résultat. Autrement dit, les produits semblent posséder une existence propre alors qu'ils ne sont que l'expression du travail humain.
Mais le capitalisme contemporain semble avoir porté ce processus beaucoup plus loin. Il ne se contente plus de dissimuler le travail dans les marchandises : il tend à effacer les producteurs eux-mêmes de la conscience sociale.
La mondialisation de la production, l'extension planétaire des chaînes logistiques, l'éloignement géographique des lieux de fabrication et la tertiarisation des représentations culturelles ont profondément transformé les conditions de visibilité du travail. Dans les sociétés occidentales, les producteurs matériels – ouvriers, agriculteurs, travailleurs logistiques – ont progressivement disparu du paysage social et de l'imaginaire collectif. Ainsi, l'invisibilité ne concerne plus seulement le travail contenu dans la marchandise : elle touche désormais les producteurs eux-mêmes.
Le capitalisme moderne semble ainsi produire trois niveaux d'invisibilisation. Le premier est technique : la division extrême du travail fragmente les processus productifs au point que chaque travailleur n'en perçoit qu'une infime partie. Le second est spatial : la mondialisation des chaînes de production éloigne les lieux où se fabrique la richesse des lieux où les marchandises sont consommées. Le troisième est culturel : les représentations dominantes valorisent les activités tertiaires, l'innovation entrepreneuriale et la finance, tandis que les producteurs matériels disparaissent progressivement de l'imaginaire social. Le capitalisme contemporain n'invisibilise donc plus seulement le travail dans la marchandise : il invisibilise les producteurs eux-mêmes dans la représentation de la société.
Une société racontée sans ses producteurs
Il en résulte une représentation singulière du monde social. Les marchandises circulent, les infrastructures fonctionnent, les services sont rendus, mais les producteurs qui rendent tout cela possible restent invisibles. La société apparaît comme un univers d'échanges, de communications et de consommations plutôt que comme un système fondé sur le travail matériel de millions de travailleurs.
Du reste, la popularisation de la formule « société de consommation » illustre elle-même ce processus d'invisibilisation. Par sa diffusion massive dans le langage médiatique, politique et académique, cette expression contribue à déplacer le regard collectif : l'attention se porte sur les pratiques de consommation, les styles de vie, les comportements d'achat, tandis que disparaissent de l'horizon mental les conditions matérielles de la production, l'origine productive de ces biens consommés.
La société capitaliste se trouve ainsi décrite à travers le prisme de la consommation plutôt que par celui de la production. L'imaginaire social se remplit de centres commerciaux, de vitrines, de marques et de services, mais les lieux où se fabriquent effectivement les biens – usines, exploitations agricoles, ateliers, infrastructures logistiques – demeurent relégués à la périphérie de la représentation collective.
Cette inversion symbolique n'est pas anodine. Elle contribue à faire oublier que la société capitaliste, avant d'être une société de consommation, est d'abord une gigantesque organisation de la production. Des millions d'ouvriers, de techniciens, d'ingénieurs, d'agriculteurs et de travailleurs logistiques participent quotidiennement à la fabrication, à la transformation et à la circulation des marchandises qui remplissent les étals et les entrepôts du monde contemporain.
Mais dans la conscience sociale dominante, cette immense activité productive tend à disparaître derrière l'abondance apparente des biens disponibles. Tout se passe alors comme si les marchandises surgissaient spontanément dans l'espace social, comme si les produits consommés tombaient du ciel, sans histoire, sans travail et sans producteurs visibles.
Résultat : jamais une société n'a tenu dans un tel mépris ceux qui produisent sa richesse, ni poussé si loin l'inversion de la réalité sociale en attribuant aux couches improductives et parasitaires le rôle d'acteur économique central et de moteur de l'histoire, celles que l'on nomme aujourd'hui les « décideurs » et les gestionnaires.
Une civilisation qui dépend entièrement du travail productif mais valorise toujours davantage les activités improductives : telle est la réalité du capitalisme décadent. Une civilisation qui, en reléguant ses producteurs dans l'ombre, en vient à nier les conditions mêmes de sa propre existence. Une telle évolution ne relève pas d'une dérive accidentelle. Elle s'inscrit au contraire dans la logique même du mode de production capitaliste.
Le paradoxe de la civilisation capitaliste
Celui-ci se caractérise par une contradiction fondamentale. Il a développé la puissance productive la plus considérable de toute l'histoire humaine, tout en éloignant la majorité des individus de la compréhension des processus matériels qui rendent cette production possible. Les hommes continuent de produire la société, mais la société qu'ils produisent tend à effacer leur présence.
Les sociétés anciennes vivaient dans un monde qu'elles produisaient et qu'elles comprenaient. Les gestes du travail, les techniques de subsistance, les savoir-faire nécessaires à la vie faisaient partie de l'expérience quotidienne et de l'horizon culturel. Le monde moderne, au contraire, tend à dissocier radicalement la production de la vie ordinaire. Les biens circulent partout, mais ceux qui les fabriquent disparaissent du paysage social. Les marchandises sont omniprésentes, tandis que les producteurs deviennent invisibles, dans l'espace matériel comme dans l'imaginaire collectif.
Cette invisibilisation n'est pas sans conséquence. Lorsqu'une société cesse de voir ceux qui produisent, elle finit aussi par cesser de reconnaître la dignité de leur activité. Le travail ouvrier devient abstrait, lointain, presque irréel dans la conscience sociale.
Cette transformation se manifeste particulièrement dans les représentations des nouvelles générations. Elevés dans un univers dominé par les services, la consommation et l'imaginaire entrepreneurial, beaucoup de jeunes se projettent spontanément dans des carrières de cadres, d'entrepreneurs ou de créateurs de start-up. Le travail productif – industriel, agricole ou manuel – apparaît souvent comme un horizon dévalorisé, archaïque ou socialement disqualifié. Ainsi, une société qui repose matériellement sur le travail de millions d'ouvriers, de techniciens et d'agriculteurs voit se développer, dans la conscience sociale, un mépris croissant pour les activités mêmes qui rendent possible l'existence collective.
C'est dans ces conditions qu'a émergé une civilisation singulière : une société qui repose entièrement sur le travail de millions d'hommes et de femmes, mais qui tend à effacer ceux qui produisent de la conscience sociale.
Jamais une société humaine n'a autant produit que la société capitaliste. Mais jamais non plus les producteurs n'ont été aussi invisibilisés. À l'exploitation des travailleurs, le capitalisme superpose désormais leur invisibilisation.
Au moment même où la planète s'est transformée en village global rapprochant l'humanité, la société capitaliste a scandaleusement banni ses producteurs de l'espace social et symbolique. Tout se passe comme si la bourgeoisie, en bannissant délibérément les véritables producteurs de richesse de l'espace social et symbolique, s'efforçait de conjurer les assauts de ses fossoyeurs historiques.
Mais cette invisibilisation n'est jamais totale. L'histoire récente en a offert une démonstration saisissante. La crise du Covid-19 a brutalement rappelé qui fait réellement fonctionner la société. Cette invisibilisation a alors connu quelques fissures. La pandémie a brutalement remis en lumière ce que l'on a appelé les « travailleurs de la deuxième ligne » – ouvriers, logisticiens, manutentionnaires, agriculteurs, agents de maintenance – sans lesquels la société matérielle ne peut fonctionner. Pendant plusieurs mois, la hiérarchie symbolique qui structure la société capitaliste s'est trouvée ébranlée : le gestionnaire a paru secondaire face au manutentionnaire. La crise a ainsi révélé, fugitivement mais clairement, qui sont les véritables producteurs de la richesse sociale.
Confinés à domicile durant plusieurs mois, les gestionnaires et les couches dirigeantes ont découvert que la société continuait pourtant de fonctionner et de produire, démontrant que la véritable société des travailleurs peut parfaitement se passer d'eux.
Le capitalisme n'exploite pas seulement les travailleurs : il les rend invisibles.
Qu'attendent donc les producteurs pour s'émanciper de ceux qui vivent de leur travail et reprendre en main la société qu'ils font fonctionner ?


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