A la mémoire de Benyoucef Rebah, premier correspondant d'Alger républicain à Lakhdaria A l'indépendance, les colonialistes, défaits, espéraient que le vide laissé par le départ massif des Français d'Algérie – tout l'encadrement administratif et technique, entre autres – créerait les conditions propices à une paralysie du pays puis le chaos qui prouveraient qu'en se détachant de la France, les Algériens auraient, finalement, fait un mauvais choix. Heureusement, ce n'est pas ce qui s'est passé. Les Moudjahidine qui ont chassé le colonialisme et, plus largement, ceux qui ont participé à la lutte pour l'indépendance, ont décidé, dans la même foulée, de relever le défi. Hachemi Cherif était de ceux-là. Dès le mois de juillet 1962, Hachemi Cherif est nommé à la tête de la sous-préfecture de Palestro, son camarade de la wilaya IV de l'Armée de libération nationale (ALN), Abderrahmane Chergou, devient sous-préfet à Miliana ; au même moment, Abdelmadjid Biout, qui était lycéen à Constantine quand il a rejoint l'ALN dans les Aurès en avril 1956, est nommé sous-préfet de Merouana; d'autres Moudjahidine, tous jeunes, prennent leurs responsabilités sans rien attendre. Ils n'étaient pas préparés à occuper de tels postes, à l'exception de rares cas comme Jules Molina (« combattant non-musulman ») qui connaissait son métier quand il est devenu directeur général de la Centrale laitière d'Oran. Sans rien attendre aussi, des étudiants formés à l'étranger dont des boursiers de l'UGEMA, rentrés au pays à l'indépendance, occupent les postes abandonnés par les Français, en particulier dans les secteurs stratégiques. Ils prennent en charge immédiatement les premières structures de l'Administration algérienne des hydrocarbures. Parmi eux, Sid-Ahmed Ghozali. En zone 1 de la wilaya IV A Palestro, où il est resté comme sous-préfet juste une année (juillet 1962-juillet 1963), Hachemi Cherif a laissé une forte empreinte. Il a changé le nom de la ville qui s'appelle depuis Lakhdaria, en hommage à Si Lakhdar, « l'un des plus prestigieux commandants militaires de la wilaya IV », dira de lui l'historien et moudjahid, lui-même officier de l'ALN de la wilaya IV, Mohamed Teguia (« L'Armée de libération nationale en wilaya IV », Editions Casbah), en rappelant que Si Lakhdar a formé dès le début 1955 le groupe de Palestro, vite rejoint par Azzedine et Ali Khodja. Palestro se fait connaître par l'embuscade tendue dans la matinée du 18 mai 1956, à proximité du village de Djerrah, par le commando Ali Khodja à un groupe de soldats français. En représailles, l'armée française s'en prend à la population accusée d'aider l'ALN. Quand Hachemi Cherif, qui venait de boucler ses 20 ans, arrive, au cours de l'année 1960, au maquis dans la zone 1 de l'ALN en wilaya IV, dirigée alors par le colonel Si Mohamed (Mohamed Bounaâma), Si Lakhdar était déjà tombé en chahid le 4 mars 1958 dans un accrochage avec l'armée coloniale à Djebel Boulegroune à Djouab (Médéa). Selon la carte en annexe du livre de Mohamed Teguia (cité plus haut), la zone 1 de la wilaya IV correspondait à un quadrilatère (Ain Taya-Zemmouri (Courbet-marine, à l'époque)-Ain Bessem-ouest de Bougara (Rovigo à l'époque). Pour l'histoire, c'est dans ce quadrilatère que Abdelkader Choukal, Hamid Allouache et Nour Eddine Rebah (tous trois membres du Parti communiste algérien) ont rejoint l'ALN en 1956. Ils sont passés par Palestro. Malgré la perte de nombre de ses officiers et djounoud, morts en chahid dans les affrontements avec l'armée française – notamment dans l'opération Courroie du plan Challe, et le départ à l'étranger d'une partie de son encadrement, la wilaya IV tenait bon et résistait, comme en témoigne le rapport d'activités du secteur de l'ALN (zone 1) où se trouvait Abderrahmane Chergou, portant sur les mois de juillet et août 1960 (Demain reste toujours à faire, Editions ENAL). Mohamed Teguia (livre déjà mentionné) cite des sources françaises qui confirment les actions menées par la wilaya IV en 1960. Mohamed Teguia décrit le quotidien des Moudjahidine dans leur lutte contre l'armée française appuyée par l'OTAN : « La faim, la soif, la fatigue, se reposant brièvement sur le sol dur entre deux longues marches et nombreux seront ceux pour qui ce sera la dernière étape ». Ce fut le quotidien de Hachemi Cherif, aussi, jusqu'au 19 mars 1962 et la proclamation du cessez-le-feu, date qui sera consacrée, à juste titre, Jour de la Victoire. Officier de l'ALN, il se trouve alors avec ses compagnons de combat dans le campement de Bouderbala, près de Palestro d'où des bus amenaient les habitants jusqu'à eux pour les voir et les saluer. La manifestation du 2 avril 1962 Quelques jours après le cessez-le-feu, les habitants de Palestro sont sortis dans la rue pour saluer l'avènement de l'indépendance. Ce fait a été rapporté par Le Journal d'Alger (3 avril 1962) : « Lundi 2 avril, vers 8h du matin, des manifestants musulmans ont défilé dans le centre de Palestro avec des drapeaux FLN et en criant les slogans habituels. Le service d'ordre canalisa la manifestation au cours de laquelle des coups de feu furent tirés faisant 1 mort et 1 blessé dans la foule ». Abdeltif Rebah, adolescent à l'époque, qui était parmi les manifestants, s'en souvient : « Nous étions descendus dans le village, au printemps 1962, manifester drapeaux vert et blanc, nadjma wahlal (étoile et croissant), déployés, quelques jours à peine après la proclamation du cessez-le-feu. Une photo de l'événement montre Benyoucef en tête du cortège avec notre autre frère Mohammed, encadrant tous deux l'Imam du village, Kadiri. Nous croyions que c'était vraiment la fin, mais ce jour-là, la lutte libération enregistra un martyr de plus, un manifestant tué par les soldats français qui n'ont pas hésité à tirer. M'hamed, mon frère cadet, et moi on s'était réfugiés dans une boulangerie (fel koucha) ». Longtemps après, Ahmed Tas et Hakim Hamoum, qui étaient, avec d'autres adolescents, parmi les manifestants, ont évoqué l'événement dans un échange sur facebook. « Je me rappelle de cette manifestation et c'était notre voisin Sellam qui a été tué par les soldats français ce jour-là. Un homme d'un courage exceptionnel, alors que le soldat l'empêchait d'avancer il s'est rué sur lui pour arracher son arme. Je me rappelle la foule énorme qui l'a accompagné au cimetière. Allah yarahmou », écrit Ahmed Tas. Ce jour-là, l'indépendance était déjà acquise. Le 5 juillet 1962, le drapeau algérien était, pour la première fois, hissé sur la place de la Mairie de Palestro. Centre de colonisation Début 1962, à Palestro, la présence des Européens était peu visible, et l'OAS (Organisation de l'armée secrète, formée par les ultras colonialistes), absente. Des familles algériennes qui avaient quitté leurs quartiers à Alger pour échapper aux tueurs de l'OAS, trouvaient refuge dans cette région. Les Européens n'avaient pas attendu l'indépendance pour partir. Pourtant, à l'origine, en septembre 1869, c'est pour eux que ce village, proche de l'oued Isser, avait été créé, comme centre de colonisation, selon une démarche d'occupation « standard » décrite par Michèle Audin dans son dernier livre ''Berbessa, Mes ancêtres colons''. Des sites français spécialisés dans l'histoire coloniale ont établi l'historique de ce village. En 1871, le village est rattaché à la commune mixte de Draa el Mizan. C'est l'année de la révolte d'El Mokrani à laquelle participent les habitants de la région qui attaquent les colons installés à Palestro. Le 1er janvier 1873, Palestro devient commune mixte et fait partie du département d'Alger créé par les autorités coloniales fin 1848, puis devient, plus tard, une des six sous-préfectures du département de Grande- Kabylie (Tizi-Ouzou) créé en juin 1956 à partir du département d'Alger. A Palestro, comme dans quasiment toutes les communes d'Algérie, tout l'espace public était pour les Européens, ils étaient les maîtres, se comportant comme s'ils étaient « chez eux ». La population «indigène» vivait en marge. Après le 19 mars 1962, la situation est inversée, les maîtres, ce sont les Algériens, dans leur pays. Dès le référendum du 1er juillet qui consacre l'Indépendance et avant sa proclamation officielle le 5 juillet, la population de Palestro remplit les cars, les camions et les voitures pour se rendre en cortèges ininterrompus à Alger, et participer à la liesse populaire qui fête la libération. Les premiers mois de l'Indépendance sont marqués par des affrontements fratricides entraînés par ce que les historiens algériens appellent « la crise de l'été ». Ils ne touchent pas Palestro. Par contre, comme partout dans le reste du pays, Palestro porte les stigmates des séquelles du colonialisme: misère et dénuement, malnutrition, chômage, analphabétisme, populations déplacées, pas d'encadrement administratif après l'exode quasi-total des Français, manque d'enseignants et de personnel médical, marasme économique et social. A Palestro, comme dans toute l'Algérie, les travailleurs se sont organisés et se sont substitués aux anciens exploitants européens défaillants. Palestro devient Lakhdaria C'est dans ce contexte que Hachemi Cherif, qui n'a pas encore 23 ans, prend les destinées de la sous préfecture de Palestro en juillet 1962. Il est confronté aux défis de nature inédite posés aux Algériens à l'Indépendance. Dans l'immédiat, des échéances prioritaires : les examens d'entrée en 6ème qui se sont déroulés le 24 septembre 1962; la rentrée des élèves le 15 octobre 1962; la campagne labours-semailles. Benyoucef Rebah, qui était passé par les salles de torture des parachutistes du général Massu en 1957, se trouve à Palestro à ce moment. Du même âge que Hachemi Cherif, il est le correspondant régional d'Alger républicain et alimente le journal en informations locales, permettant ainsi de suivre l'évolution de Palestro pendant les premières années de l'Indépendance. Il s'agit surtout, et c'est sans doute le souci premier de Hachemi Cherif, d'assurer la continuité des services publics, en particulier dans le secteur éducatif, jusqu'aux activités sportives qui reprennent avec l'inauguration du stade de Lakhdaria en janvier 1963. Le moment fort est l'annonce de la réinhumation de Si Lakhdar qui avait été enterré à Djouab, avec une cérémonie prévue les 15 et 16 juin 1963 sur la place de la Mairie. A cette occasion, dans Alger républicain du 10 juin 1963, on trouve l'article de Benyoucef Rebah qui rappelle que, « c'est pour honorer la mémoire de celui qui fut un grand combattant que les habitants ont donné à leur village le nom de Lakhdaria ». Il rapporte le témoignage du père, Mokrani Mohamed, garçon de café : « Si Lakhdar comprit vite qu'il fallait chasser l'occupant. Depuis son très jeune âge, il voulait combattre le colonialisme ». On lit, en fin d'article, à propos de Si Lakhdar : « En 1954, à l'âge de 20 ans, il prit le maquis dans la wilaya IV ; le 4 mars 1958, il tombait les armes à la main à Tlelat Djouab, dans la région de Sour El Ghozlane. Si Lakhdar avait un frère également tombé au maquis ». A l'occasion, Alger républicain publie la seule photo connue, à ce moment, de Si Lakhdar, en tenue de moudjahid. Quelques jours après, par le biais d'Alger républicain, la population est informée que cette cérémonie était reportée à une date ultérieure. Elle n'aura pas lieu, les Moudjahidine de Djouab ont refusé que le corps de Si Lakhdar soit déplacé et ont exigé qu'il reste chez eux. Quand Hachemi Cherif quitte Palestro pour rejoindre la RTA, en juillet 1963, il laisse une ville sur les rails, où tout fonctionne, à l'image du système scolaire, comme l'illustre la fête scolaire qui se déroule en décembre 1963 : « Jour de fête pour les 250 élèves du centre d'éducation populaire de Lakhdaria. A la cantine, le menu du jour fut plus copieux que d'ordinaire », avait rapporté Benyoucef Rebah dans Alger républicain (23 décembre 1963). Dans sa lettre en hommage à son époux décédé le 2 août 2005, Ratiba Chergou (cousine de Abderrahmane), elle-même Moudjahida, écrit : « Nous avons habité quelques mois à la sous-préfecture de Palestro. Là, tu avais un travail colossal à faire à l'exemple de la reconstruction du pont de Lakhdaria, la construction de l'hôpital et d'autres tâches à assumer. Nous étions estimés de la population dans cette sous-préfecture. Souvent tu rendais visite au père du commandant Si Lakhdar ». Lakhdaria ex-Palestro, la ville de Boualem Khalfa qui a choisi ce nom comme intitulé de l'un des poèmes de son recueil Certitude (1961 Club des amis du livre). L'extrait suivant est particulièrement évocateur : « Quel petit montagnard ne sait, que sous le pré, Qui nourrit ses moutons, quand fleurit le printemps Dorment sous l'hommage de ces bouquets diaprés, Les Mousseblin tombés voilà bientôt cent ans ? »