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Historiens et romanciers, ces courtisans des extrêmes
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 29 - 12 - 2011

« C'est bien souvent dans ses grands romans que l'humanité, de l'Europe à l'Asie, a déposé ses plus précieux trésors de sagesse et de sagacité, de poésie et de connaissance des cœurs ».(1)
C'est vrai que si on veut connaitre la vie réelle des peuples, il faut s'adresser aux romanciers mais pas aux historiens qui ne s'intéressent qu'aux sagas princières, au star-système. Qui mieux qu'un Victor Hugo a su parler des pauvres du 18eme siècle en immortalisant la petite Cosette dans Les Misérables et dénoncer le ciel brumeux de cette « existence humaine sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil » qui ne laisse aucune trace officielle. C'est dans le Fils du Pauvre de Mouloud Feraoun qu'on peut s'imprégner de la vie simple respectueuse des coutumes et réduite à son strict minimum de nos cueilleurs de figues d'olives, de la fierté de nos montagnards malgré la présence coloniale. Que dire de la perle de notre littérature Nedjma où l'indigène apparait plus civilisé que le colon et l'auteur, porte-parole de tout un peuple ressuscité, manie avec brio le verbe de l'envahisseur.
Qui mieux qu'une Assia Djebar en poétesse confirmée pour nous introduire dans le hammam de ces baigneuses apaisées malgré l'enfermement et la Ceinture de l'Ogresse d'un Rachid Mimouni qui se déroule au rythme de notre désenchantement postindépendance. Aucune ligne dans les archives ne sera réservée à cette malheureuse d'Oran qui s'est immolée récemment avec son bébé après avoir été arnaquée au sujet d'un appartement provoquant aussi la mort du pompier qui a tenté de sauver l'enfant. Seul un romancier genre Alexandre Dumas s'intéressera à ce drame pour dénoncer l'extrême solitude de ces mères divorcées-répudiées du 21eme siècle en Algérie malgré la rente mirifique du pétrole. L'historien ne sort jamais du sérail, il parlera de Bouteflika de ses ennuis de santé de ses réformes, d'Aqmi et ses rapts rançons, du Printemps arabe et de Bouazizi, l'immolé « déclencheur ». Mais pas un mot pour ces immolés qui sont morts pour rien, de ces patriotes qu'on enterre en catimini se fondant aux murs sans un murmure, de ses harraga qui savent à l'avance qu'ils ont plus de chance d'atterrir au fond de la mer que d'entrevoir l'éden.
De l'ancienne Chine à l'Egypte antique, il n'y a que pour les empereurs et les pharaons, les autres ceux qui ont pensé, imaginé, payé et construit la Cité Interdite et les Pyramides comptent pour du beurre. L'Histoire n'est qu'une succession de familles régnantes : naissances funérailles sacres guerres victoires défaites constructions destructions et signatures de traités sur fond de caprice cupidité névrose terreur. Pourtant qu'a apporté à l'humanité un César, un Napoléon comparé à l'inconnu qui a inventé le feu la barque la charrette le gouvernail l'attelage et tous ces astuces qui facilitent la vie quotidienne de milliards d'êtres humains à travers le monde. Au contraire, Napoléon a massacré autant d'hommes qu'Hitler et s'est sacré empereur grâce à la révolution française qui a guillotiné la monarchie pour une république. Rares sont les pays qui ont eu à se féliciter de leurs Raîs, souvent des psychopathes des despotes qui sortent d'une bataille pour une autre avec une populace chair à canon. Qu'a apporté Alexandre le Grand que de l'habilité à tuer, un grand stratège militaire quand il lui arrive d'être sobre. Plutarque et Arrien étaient fiers d'écrire: «Alexandre but chez Médius, où il joua, puis il se leva, prit un bain et dormit ; ensuite il fit le repas du soir chez Marius, et il but de nouveau très avant dans la nuit… »
Que dire du célèbre juriste de Tanger Ibn Battuta transformé en historien géographe passant sa vie dans les caravanes pour distraire son maitre le sultan mérinide Abou Inan qu'il a décrit en courtisan zélé : « Sa dignité me fit oublier celle du sultan de l'Irak, sa beauté celle du roi de l'Inde, ses belles manières celles du roi de Yémen, son courage celui des rois des Turcs, sa longanimité celle de l'empereur de Constantinople, sa dévotion celle du roi du Turkestan et son savoir celui du roi de Sumatra. » Et ce génial Ibn Khaldoun qui a été le premier à prendre en compte le milieu où évoluent ces monstres sacrés n'hésitant pas à défendre avec de curieux arguments le massacre des Barmécides par le sultan Haroun el Rachid. Les historiens arabes avaient affirmé que l'élimination de ces anciens bouddhistes convertis a été causée par l'idylle entre la sœur du sultan et le grand vizir Djaffar. En bon psychologue, Ibn Khaldoun réfute cette thèse sous prétexte que la princesse ne pouvait vu sa naissance s'abaisser à aimer un roturier. Or les Barmécides étaient réputés pour leur érudition, leurs manières raffinées surtout Djaffar qui avait en prime la beauté d'un Adonis…de tels dons se paient quand ils ne sont pas partagés avec le chef. Haroun el Rachid en digne abbasside est lui-même le fruit du génocide des Omeyades…
Non seulement l'histoire est au service exclusive des grands mais elle ment comme elle respire. Prenons l'exemple de l'histoire algérienne apprise à l'école, rien n'existe avant l'arrivée des Arabes jusqu'à la guerre de libération où on va jusqu'à gommer des héros encore en vie au point où un Boudiaf a jailli du chapeau d'un magicien pour devenir notre Président de la République avant d'être éliminé illico presto avec la même tour de « magie ». L'histoire se réajuste selon l'humeur des dirigeants en place et épouse leurs ambitions du moment. Pire, elle a renié l'existence des peuples qui n'ont pas d'écriture. La mémoire du monde tourne autour de la Bible et de l'Iliade. Il a fallu que des explorateurs s'évadent des sentiers battus et que des archéologues fouillent aux « mauvais » endroits pour rendre hommage aux grands oubliés et démontrer que les historiens ont failli à leur mission.
La Gaule n'est connue que par son ennemi César. Tite-Live comme Ibn Batouta n'écrivait que pour son souverain, Auguste. Contrairement à ce qu'a raconté Hérodote, les pyramides n'ont pas été construites par des esclaves mais par des ouvriers artisans rémunérés par le pharaon. Cléopâtre n'est pas égyptienne mais grecque de la dynastie des Lagides originaires de Macédoine. Charlemagne n'a pas inventé l'école qui existe depuis l'apparition de l'écriture vers 4000 avant J.C. en Mésopotamie et l'Egypte.
Galilée n'a pas découvert que la terre est ronde mais il a été puni par l'Eglise pour avoir dévoilé cette vérité connue depuis l‘Antiquité. Le mythe de la pomme d'Eden est une invention des peintres de la Renaissance, la Bible parle de fruit défendu mais elle n'a pas précisé lequel… En plus de ces mensonges, il y a les génocides, les charniers, les exécutions sommaires d'opposants, le meurtre des héritiers, les secrets d'Etat qui ont toujours existé et rarement mentionnés. Shakespeare a parlé des meurtres de Richard III mais qui parlera de ces sultans ottomans qui tapissaient de têtes coupées l'entrée de leur palais ? Que dire des guerres de religion qui sont conduites officiellement sur la base de la foi et qui en réalité ne sont que rapines razzias et prise de couronnes. Sans parler des deux textes qui ont inspiré la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, la déclaration d'indépendance américaine de 1776 et la révolution française de 1789 où la notion de peuple souverain était bien sélective.
Les citoyens libres et égaux qui pouvaient voter devaient être obligatoirement de sexe mâle et nantis à souhait. De nos jours avec l'explosion des moyens d'information, la manipulation est encore plus sournoise. Dans les cabinets noirs, le secret est toujours bien gardé. « Donnez la preuve que ça existe ! »Mais qui peut donner la preuve sinon le coupable ?
En ce week-end de fin d'année 2011, dans un village perdu de la Kabylie un patriote a été abattu en pleine rue et enterré anonymement pour ne pas froisser ses assassins terroristes repentis (2), 40 personnes tués au Nigeria, 20 en Afghanistan, 13 en Syrie, 10 ou plus au Yémen 5 en Irak…que des anonymes dont le nombre sera forcement revu à la hausse. Un non événement pour l'historien face à la mort d'un Ben Laden, d'un Kadhafi, du dictateur de la Corée du Nord. Idem pour le journaliste de l'info, tant qu'il n'y a pas une victime issue du star-système parmi les cadavres c'est un banal fait divers, passons vite à autre chose. L'histoire est la copie conforme du journal télé, l'histoire-dynastie histoire-bataille histoire-politicards histoire-people c'est l'histoire-totale. Heureusement que les romanciers, ces historiens du peuple, sont là pour s'intéresser à la vie quotidienne de cette majorité silencieuse. Pour connaitre la vie des Romains, c'est Apulée avec son Ane d'Or qui nous le dira mieux que toutes les encyclopédies.
Pour connaitre la vie cairote du 19eme, c'est le « Zola du Nil » Naguib Mahfoud avec ses Palais et Jardins qui sera notre meilleur guide. Sous le charme du Bosphore de la Corne d'Or, c'est Orhan Pamuk qui a su mieux que personne nous plonger dans l'histoire tourmentée et fascinante des sans-grades d'Istanbul. Les historiens ne sont que les chroniqueurs du Palais comme le dit si bien Claude Roy.
Alors que les romanciers puisent leur inspiration dans la rue, ils n'inventent rien, certes ils romancent mais à la manière d'un cadeau qu'on va offrir à un être cher : l'essentiel est à l'intérieur. Ils sont obligés d'utiliser des animaux, de se plonger dans la science fiction ou les mythes pour contourner la censure. Ils ne savent pas mentir pour plaire ; ils assument en payant le prix fort.
Ils survivent grâce à leurs lecteurs, ils leur arrivent d'être emprisonnés torturés assassinés par les despotes ou par les intégristes et s'ils ont de chance, ils peuvent mourir à petit feu en exil.
Avant que sa plume ne soit brisée en plein envol, Tahar Djaout a eu le temps d'écrire: « Si tu parles, tu meurs, -Si tu ne parles pas, tu meurs,- Alors parle et meurs. » Il a parlé et il est mort, ce courtisan des démunis des désarmés des sans-voix.
1- Claude Roy (Défense de la Littérature) 2 - Le Soir d'Algerie 25/12/2011


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