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Histoire cruelle, rêves aboutis
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 04 - 10 - 2018


Livres
J'épouserai le Petit Prince - Conte de Karim Akouche. Editions Frantz Fanon, Tizi Ouzou 2016, 400 dinars, 105 pages.
C'est une belle histoire que ce conte, effectivement philosophique, d'un auteur qui, cette fois-ci encore, nous étonne par sa capacité d'aller au-delà d'un réel si décevant, bien souvent si tragique. Malgré tout, il reste un très grand optimiste, croyant d'abord et avant tout en l'homme qui rêve, ou bien plutôt en l'homme qui fait tout pour réaliser ses rêves et qui, donc, porte ancré en lui , toujours de l'espérance en un meilleur avenir.
C'est donc l'histoire de Godia, une belle petite fille de dix ans qui ne veut pas grandir... et qui veut à tout prix devenir l'épouse du Petit Prince, l'enfant- héros d'un ouvrage d'Antoine de Saint-Exupéry, le fameux pilote-écrivain français (Note : le livre est, après la Bible et le Coran, le livre le plus vendu au monde... et il a été réédité en Algérie). Godia ne se fâche jamais... « sauf parfois contre les grandes personnes », car elle ne les « trouve pas intelligentes » et « elles ne comprennent jamais les enfants ». Ses parents, eux, rient d'elle car le Petit Prince est un « personnage de fiction » qui n'existe pas... donc« c'est irresponsable de croire en ses rêves ».
Un jour, elle recueille un faucon pèlerin blessé. Elle le soigne, elle le protège jusqu'à sa guérison. En récompense, il va l'emmener, à travers le monde, à la recherche du fiancé tant espéré. Maman tricote une chaussette devant la télé et Papa ronfle déjà, le chat sur les genoux.
Godia au pays des rêves réalisés ! Un long et merveilleux voyage, parfois sans pause. A la découverte de la terre du Petit Prince ! Elle rencontrera successivement un vieux sage qui lui a remis un vieux bouddha, un éboueur, un Targui,un forgeron, un pêcheur, un fumeur, un berger, un maire, un champion de boxe, un bijoutier, un banquier, une bibliothécaire, un médecin, des militaires, une factrice, un routier et, en fin de vol... un Indien... qui, enfin, lui indique où se trouve le Petit Prince, tout en la testant sur la sincérité de son amour... Car, le Petit Prince se méfie des êtres humains. « Il a rêvé d'un univers parfait, mais lorsqu'il l'a parcouru, il a été très déçu »... si déçu qu'il a disparu dans le désert. Trop de guerres. Comme Antoine de Saint-Exupéry qui a disparu, un jour en plein vol. En mer ? Dans le désert ? Là où il y a la paix, celle des anges et des archanges. Chaque rencontre permet à Godia de mieux connaître le monde et ses difficultés et ses facilités; chaque rencontre accompagnée de la transmission d'un objet ou d'un produit facilitant les contacts mais aussi et surtout aidant les autres, tous les maillons de la chaîne humaine, à vivre dans leur travail (voir p 97). .
L'Auteur : Ingénieur de formation. Né en 1978, établi au Québec (Canada) depuis 2008. Romancier, poète, journaliste - chroniqueur, il a déjà publié plusieurs ouvrages (édités au Canada et en Algérie : « La religion de ma mère » - voir Médiatic du 25 mai 2017 - , « Allah au pays des enfants perdus » - voir Médiatic 26 mai 2016 -, « Lettres à un soldat d'Allah. Chroniques d'un monde désorienté », un recueil d'articles - voir Mediatic du 3 mai 2018) et une pièce de théâtre jouée à Montréal où il réside. Participe régulièrement aux rencontres littéraires à l'étranger et en Algérie (où il a même, en certains moments (mars 2017 et avril 2016), été l'objet (et l'auteur ?) d'une polémique.
Extraits : « Quand les enfants jurent, ni les dieux ni les hommes ne peuvent briser leur volonté. Les enfants ne jurent pas pour rien ; quand ils jurent, ils tiennent toujours leurs promesses » (p 13), « La vie est un apprentissage quotidien....Que tu dormes ou que tu sois en éveil, rêve ! Conduis tes rêves jusqu'au bout. Celui qui rêve a une longueur d'avance sur les autres. Le monde et ses mystères lui appartiennent...»(p 21)
Avis : Pas un roman classique. Pas un conte. Les deux.. .et de la philo en plus. Des dialogues simples et clairs, savoureux. Peut être lu par les enfants de plus de 10 ans (et même moins) et les adolescents....et par les adultes et même les seniors qui, désireux d'oublier leurs désillusions d'aujourd'hui, veulent continuer (ou renouer avec) leurs rêves d'enfants. Ce ne sera point « retomber en enfance » mais bien revivre.
Citations : « Rien n'est impossible...C'est l'homme qui rend les choses impossibles, soit par ignorance, soit par paresse. La recette de la victoire, ce n'est pas sorcier :chercher, c'est trouver, et trouver c'est gagner... Applique la règle des quatre P : Passion, Patience, Persévérance et Perspicacité » (p 20), « La vérité est universelle. Seul le mensonge est tribal » (p 21), « Il n'y a que trois personnes qui ne meurent pas : celui qui écrit, celui qui plante un arbre et celui qui fait un enfant » (p 68), « Dans la vie, les optimistes sont des vrais comédiens et les défaitistes ne sont que des figurants » (p 85), « Avec l'argent, on peut faire tout ce qu'on veut. C'est vrai. Mais l'argent fait tout ce qu'il veut de nous.On court tout le temps derrière lui » (p 93).
Long... est le chemin - Roman de Mohamed Djâafar. A compte d'auteur, (lieu d'édition non indiqué ; imprimé chez Maugin Blida) 2018, 950 dinars, 420 pages
Une histoire longue, longue, qui n'en finit pas. Mais une histoire qui, au bout de quelques pages, tient en haleine le lecteur... algérien qui, par empathie, va s'identifier au jeune Bouzid et à la famille de Slimane... dans une ville (ou gros bourg), Webbane, comme il en existait tant durant la période coloniale.
Quelques pieds-noirs, ni racistes ni fraternels, faisant « suer le burnous » des travailleurs arabes toujours plus qu'exploités, quelques juifs au départ très proches (et protégés quand il le fallait) des musulmans, des petits commerçants, quelques gitans se contentant de vivre en bon termes avec tous... des autorités de police et un administrateur de la commune travaillant surtout sur la base des informations fournis par le caïd du coin, Aïssa Ben Amar, un jouisseur exploitant en douce la « maison de tolérance » et le bachagha... Il y a aussi la famille de Slimane. Slimane, un homme simple et honnête qui travaille dur, très dur même, pour nourrir sa famille et, surtout, pour assurer une bonne scolarité à son garçon Bouzid, l'aîné. Slimane dont l'oncle, Lahlali, est parti en France presque au moment où la Seconde Guerre mondiale allait éclater, le faisant revenir au pays natal.
Entre-temps, Bouzid a grandi et commence à être très respecté pour son érudition (le C.e.p. en poche, pensez-vous ! Il sera obtenu avec grande distinction... le plus grand événement de l'été à Webbane)...et surtout son engagement nationaliste, d'abord en participant aux activités clandestines du Ppa, puis contre les pieds-noirs vichystes en cachant les juifs, les gitans et les républicains espagnols recherchés par les milices fascistes pour être, soit internés au sud, soit déportés en Allemagne pour y être... éliminés. Il sera vite arrêté sur dénonciation... d'un parent jaloux et dépité et du caïd en phase de « réhabilitation » auprès des autorités d'après-guerre.
Le temps passe... les évènements se succèdent, pour la plupart tragiques pour la communauté musulmane ainsi que pour la communauté juive et gitane, tout particulièrement durant le « règne » des pétainistes, assez nombreux dans la communauté pied-noir à quelques exceptions, se trouvant chez les communistes : la Seconde Guerre mondiale et ses para nazis, mai 45 et la répression féroce et aveugle faisant des milliers de morts et de disparus algériens, le retour des fascistes, l'exploitation sexuelle des femmes, l'émigration forcée en Europe (une fuite, un véritable exil, pour échapper à la misère et à la tyrannie), la chasse aux militants - clandestins - du mouvement national (notre héros Bouzid, devenu écrivain public, recherché pour son efficacité, sa discrétion et son engagement, se trouvera ainsi emprisonné, assez longtemps, dans un camp du sud... dénoncé, là aussi, par un correligionnaire. Décidément !), le déclenchement de la Guerre de libération, la résistance armée ou de soutien aux combattants en Algérie même et aussi en France, des centaines de milliers de morts en héros, les armes à la main, et de disparus, la victoire finale, le départ subit (une véritable fuite quasi incompréhensible) pour la France des pieds-noirs et, enfin, l'indépendance. Un très long, très pénible et très douloureux chemin qui marquera durant longtemps, très longtemps, plusieurs générations d'Algériens et , aussi d'Européens d'Algérie. Mais un pays enfin en fête. Car, l'essentiel n'est-il pas dans la liberté enfin retrouvée. Et, la conviction que « l'époque du pain noir était terminée... ? » Ce qui va suivre est une tout autre histoire. Un autre livre, peut-être ?
L'Auteur : Né en 1955 à Bordj Bou Arréridj, Mohamed Djâafar a effectué ses études primaires et secondaires dans cette ville puis au lycée Kerouani de Sétif. Après avoir fréquenté la faculté de droit d'Alger, il poursuit des études de documentation à Bruxelles et s'oriente vers la carrière militaire. Retraité, il se consacre à l'écriture. Déjà auteur d'un premier roman, en 2014, « Les oiseaux de la nuit » (Casbah Editions), un roman écrit, dit-il, en 1992, en pleine actualité tragique, et réaménagé vingt ans après.Présenté in Médiatic du jeudi 27 août 2015. Commentaire d'alors : « Un modeste roman qui, à travers quelques histoires simples d'« aventures humaines » en apparence indépendantes les unes des autres, nous retrace, en fait, et de quelle manière (directe, simple), la vie politique mouvementée d'un pays, l'Algérie en l'occurrence, en pleine découverte de nouvelles libertés... mais aussi de nouvelles misères ». Car, « un nouveau pouvoir apparaît, sûr de lui, arrogant, retors, dominateur, jouisseur et croyant son heure venir... celui des affaires et de l'argent… Et, bien tapis, au-dessus (bien plutôt au-dessous, dans les salles de prière et des associations caritatives), attendant leur heure, les « barbus ». Roman « modeste » certes mais prémonitoire.
Extraits : « Plus que de simples appariteurs, les chaouchs étaient les oreilles et les yeux de leurs patrons » (p 145), « Les pieds-noirs étaient certes originaires de tous les coins de France et de Navarre, parlaient un français truffé d'expressions locales barbares et avaient des coutumes aussi extravagantes qu'insupportables, mais de là à les considérer comme des indigènes !» (p 145), « Pour la population indigène, l'inquiétude était manifeste car la guerre était synonyme d'impôt du sang, de réquisitions de matériels et d'animaux, de pénuries et de privations de toutes sortes. « Avis à la famine » auraient bien pu rétorquer au crieur public les badauds qui le suivaient machinalement en procession » (p 165), « Le talweg laissé dans leur sillage par le décret Crémieux et le code de l'indigénat entre deux communautés ancestrales si différentes et pourtant si proches, s'était encore creusé depuis la proclamation de l'Etat d'Israël et l'exode des Palestiniens chassés de leurs terres, condamnés à une vie errante » (p 335), « La 4è République (France) fait un pas en avant en public, suivi de deux pas en arrière en catimini » (p 356)
Avis : Un chemin ? Non : un fleuve pas tranquille du tout ! « Une ode à la liberté, à la tolérance et à l'amour » a écrit un journaliste (Le Soir d'Algérie). Complètement vrai ! Une écriture simple, claire et réaliste... Peut-être que le roman est un peu trop long, contenant plusieurs histoires dans l'histoire et des va-et-vient qui perturbe la lecture. Heureusement, il y a le suspens du début à la fin... relancé à chaque fois.
Citations : « C'est fou ce que les gens emportent avec eux dans leur exil, leur vie, en fait, résumée, condensée, soigneusement emmaillotée dans de précieuses étoffes. La plupart ne savaient pas encore que la barbarie organisée n'épargnera pas même leurs souvenirs » (p 174), « Ces politiciens (ceux de la 4è République / France) n'ont pas compris que l'Histoire fonctionne comme un malaxeur.. .Elle va finir par les noyer dans la marmelade » (p 313), « Comme un oued déchaîné charriant tout sur son passage, elle (l'Histoire) allait entraîner dans un tourbillon infernal tous ceux qui s'ingéniaient à contrarier son cours » (p 365), « L'Histoire est faite d'incessants allers-retours, elle tourne en rond sur elle-même comme l'univers depuis la nuit des temps. Elle se fiche de nous, de notre suffisance et de notre mégalomanie. Ceux qu'elle prend insidieusement dans ses filets, les tyrans et les potentats, sont tournés en bourrique en moins de temps qu'il ne leur faut pour s'en rendre compte ; ils finissent dans son tourbillon dévastateur, noyés dans le déshonneur » (p 414)
PS : 1 / Kamel Daoud est un homme qui est difficile à démonter. Un tête bien pleine... et bien dure ! Il n'est pas, paraît-il, inscrit dans la liste des « auteurs invités » par les organisateurs officiels du prochain Sila. Fi donc !... et peu lui chaut. Il sera quand même bien présent, comme toutes les années. Il l'assure. « Je précise aux lecteurs et visiteurs intéressés que je serai au SILA comme l'an dernier », a-t-il écrit. Et, il présentera son nouveau livre : « Le peintre dévorant la femme ».
On note que Boualem Sansal n'a, aussi, jamais été invité. Ce n'est pas surprenant... lorsque l'on sait comment sont dressées les listes des personnalités « invitées » par la manifestation qui, il faut le répéter, est une manifestation o.f.f.i.c.i.e.l.l.e. pour ne pas dire étatique... Inviter qui elle veut, c'est son droit le plus absolu, il faut l'admettre une bonne fois pour toutes. D'ailleurs, c'est une pratique que l'on retrouve (lors des grandes « zerdate ») un peu partout en Algérie... et à travers le monde... D'un autre côté, les auteurs, aimés ou détestés (par les organisateurs), doivent admettre, définitivement, que les plus gros efforts doivent être entrepris d'abord et avant tout par les éditeurs et les distributeurs : séances de dédicace, rencontres avec les publics, conférences ou débats...
On attend donc avec impatience la sortie du prochain Daoud Kamel... Quant à Boualem Sansal qui n'a jamais été édité en Algérie, on se suffira d'acquérir ses œuvres... importées. Heureusement !
2 / Connaissez-vous Rifka ? C'est un jeune (pas un « enfant » - Tifl - comme l'a qualifié sur un plateau de télé off-shore un « jeune « politicien » tout de suite corrigé par le rappeur connu « El Bandit ») de 21 ans, qui termine ses études en finances, qui vit encore avec ses parents... mais qui a une passion, celle de « balancer », depuis une année, sur internet, des images humoristiques et critiques toutes liées à la vie quotidienne des jeunes. Il y a peu, il a bouleversé le champ socio-médiatique en réussissant à mobiliser 10.000 personnes, juste pour fêter son anniversaire à Riadh El Feth. Une véritable onde de choc avec une foule d'ados en délire, face à un service de sécurité surpris et débordé. Voilà donc la démonstration d' une capacité de rassemblement et d'impact des réseaux sociaux, par les jeunes et sur les jeunes, qui fait peur (???), surtout aux « politiques ». Cette nouvelle donne médiatique a créé un grand débat sur les mêmes réseaux sociaux entre fans et détracteurs de Rifka. Dans les rédactions des télévisions « nationales » (off-shore), qui avaient déjà invité Rifka quand il était (considéré comme) un simple « comique » sur Youtube et Snapchat, c'est le choc. Dépitées, du coup, et la plupart étant « conservatrices », on s'est mobilisé pour expliquer négativement et surtout minimiser l'impact de ce nouveau phénomène sur la société algérienne. Par contre, des chaînes étrangères arabes se sont disputé Rifka, en l'invitant à s'exprimer en direct à partir d'Alger. Une exposition médiatique internationale qui a surpris le jeune homme... qui a montré qu'il était plus un simple jeune en recherche de célébrité (quoi de plus normal !) qu'un militant en charge d'on ne sait quelle révolution.
Une démonstration éclatante des capacités de mobilisation et de « présence » des jeunes Algériens... qui sont prêts à « payer » pour communier (pacifiquement et dans la joie) avec un autre jeune... alors que, et c'est ce qu'expliquait un jeune, interviewé dans la rue, « les partis et les hommes politiques sont incapables de « réunir », lors de leurs meetings, plus d'une centaine de personnes, et sont obligés de « payer » les jeunes pour qu'il y assistent ».


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