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5 Octobre 1988 - 5 Octobre 2019: Le hirak continue la lutte finale
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 03 - 10 - 2019

«Quand, un jour, le peuple veut vivre, forcément, le destin lui obéit.» Abou Kacem Chebbi
Il y a trente et un an en effet, la jeunesse se soulevait, du moins le croyait-elle pour une vie meilleure.
Elle voulait faire sauter la chape de plomb de la pensée unique imposée par un pouvoir qui s'appuyait sur un parti unique. Avoir traversé deux saisons tragiques, l'automne d'octobre 1988 et le long hiver décennie à 200.000 morts pour en arriver là, laisserait à penser que nous n'avons rien compris au mouvement du monde. 31 ans plus tard nous en sommes au même point entre un système qui résiste dans son entêtement à régenter 43 millions de personnes au fait des défis et des promesses du monde
Les causes de l'automne algérien d'octobre 1988
On aura tout dit sur ce 5 octobre 1988 mais on ne saura jamais la vraie vérité. Pour Ali L, les événements du 5 octobre sont intervenus dans une période où l'Algérie était sujette à de fréquentes pénuries de produits alimentaires. Celles-ci étaient provoquées à dessein, confirment de nombreuses sources, et ce, pour alimenter la colère des citoyens envers le système. La chute des recettes pétrolières, intervenue dès 1985, rendait illusoire toute reprise économique. L'espoir d'«une vie meilleure» était balayé, le pays étant pratiquement au bord de la paralysie. Politiquement, les réformes par petites touches qui ont caractérisé la période 1980-1990, décidées dans le but d'asseoir un nouveau modèle économique, Les blocages ont exacerbé les contradictions, et les escarmouches se sont transformées en véritable guerre de tranchées qui atteindra son acmé le 5 octobre 1988. La manipulation a si bien fonctionné qu'au cri de révolte des Algériens, qui aspiraient tout simplement à vivre dans la dignité, s'est substitué le besoin d'ouvrir la voie grande à l'expression des sensibilités politiques et à la création des partis.(1)
De mon point de vue c'est aussi l'économie rentière qui est la principale cause des événements d'octobre. 1988 arrive : Nous sommes à la fin d'un règne sans partage avec un parti unique et sa poigne de fer qu'a verrouillée le paysage politique. Pendant plus de douze ans, le pays détricotait minutieusement ce que le défunt président Boumediene avait construit laborieusement. Nous sommes bien contents que par sa fameuse phrase à la face du monde : «Kararna ta'emime el mahroukate», il ait pu sauver la souveraineté de l'Algérie. Avec seulement 22 milliards de dollars, Boumediene avait assis les fondations de l'Etat Souvenons-nous, nous sommes de 1980 à 1985 c'est l'euphorie de l'après-révolution iranienne (deuxième choc pétrolier dans la doxa occidentale alors que le baril était à 30 dollars, le dollar à 5 francs et le dinar à 0,8 franc. C'était l'époque du programme anti-pénurie, le fameux PAP avec un slogan: «Pour une vie meilleure.» L'Algérien découvrait le farniente procuré par la rente, l'emmenthal, les hors-bords l'électroménager, toutes choses qui lui sont données gratuitement sans contrepartie, sans mérite, sans travail. L'Algérien vivait sur une bulle qui explosa brutalement. On lui retire tout cela, du fait du contre-choc pétrolier en juillet 2005 le pétrole chute à moins de 10 dollars et s'y maintient: Résultat des courses l'Algérie s'endette pour nourrir les vingt millions d'Algériens, la dette s'accumule et la mal vie est exacerbée. Mutadis mutandis, nous sommes dans la même situation.
La révolte confisquée et les jacqueries arabes
La suite est connue: le 19 septembre 1988, lorsque Chadli Bendjedid, dans un discours peu habituel, invite les Algériens à se révolter contre les augmentations des prix, tout en fustigeant le parti et le gouvernement pour leur immobilisme face à la situation de crise qui s'était installée depuis des mois dans le pays. Le discours du président Chadli a été un tournant. Pour la première fois, on parle de diversité, de pluralisme, d'alternance. La nouvelle Constitution de février 1989 permet l'ouverture du champ politique et a vu surtout l'émergence d'une soixantaine de partis dont le FIS. Le gouvernement Hamrouche (1989-1991) porteur d'un esprit de réformes va être contrecarré dans ses projets par les réseaux clientélistes liés aux clans militaires. Cet événement donnait l'illusion que tout était permis, que l'Algérien, ce frondeur, avait le droit au chapitre, il pouvait critiquer. Il était, en un mot, acteur de son destin. La démocratie semblait à portée de main. L'espoir envahissait les cœurs des citoyens. La vie politique s'alluma, les langues se délièrent et une formidable ouverture se dessina. Parler, agir dans l'opposition, défendre ses opinions, écrire dans une presse libre, crier à gorge déployée dans les manifestations de rue, lancer ses diatribes à la télévision, tout était devenu possible.
Le 5 Octobre 1988 fut le prélude véritable de ce que la doxa occidentale redécouvre en 2011 sous le vocable de printemps arabe. Une révolte contre le népotisme, les passe-droits, le manque de liberté, l'absence d'alternance au pouvoir, le chômage. Il n'empêche que pendant près de deux ans, nous avons vu un printemps de la liberté que beaucoup de pays arabes nous enviaient à l'époque. L'Algérie a donc connu son «printemps arabe » en automne en octobre 1988, Mais le fol espoir allait vite retomber. Les Algériens perdirent pied et s'accrochèrent par réflexe atavique ou eschatologique aux discours les plus radicaux, les plus sectaires, les plus dangereux qui nous amenèrent à la décennie noire Ce qui devait arriver arriva, nous eûmes droit, après la décennie noire à une décennie rouge avec près de 200.000 morts à la clé et des milliers de disparus. En 2011 l'Algérie ne bougera pas bien que nombre de pays arabes furent ébranlés par l'élan de contestation populaire Par réflexe atavique, l'Algérien ne voulant pas revivre la décennie noire donna une chance au système qui a cru être installé pour l'éternité (2)
Octobre 88 fut en définitive la grande illusion d'une Révolution avortée Dans tout cela c'est toujours la jeunesse qui paye le prix fort. C'est elle qui monte au maquis c'est elle qui se suicide c'elle qui brave la mer C'est elle qui sort tout les mardis et les vendredis en majorité sans avoir de cap et sans écoute de la part du pouvoir.
Une jeunesse qui croit en l'espoir
La population de 1988 n'est pas celle de 2019qui, à bien des égards, est toujours aussi fragmentée et en errance. Et pourtant, les jeunes, objets de toutes les manipulations, ne demandent qu'à vivre, étudier et faire preuve d'imagination. Une petite anecdote : des harragas en mer écoutent la radio et apprennent que l'Equipe nationale a battu la Zambie. Demi-tour vers la mère patrie pour fêter l'évènement dignement. Tôt, le lendemain, les harragas repartent à l'aventure et risquent leur vie, l'Algérie n'ayant pas su les retenir.
Hocine Neffah quant à lui s'interroge sur le «chahut de gamins»: «Aujourd'hui, écrit-il de ce sacrifice, malgré le mensonge, le black-out et les entraves qui empêchent la vérité de voir le jour, l'Algérien en tire une légitime fierté. Grâce à la jeunesse algérienne qui avait inondé la rue de son sang, aux cris de «Algérie démocratique», le pays a connu son «automne démocratique». C'est bien le 5 Octobre qui a donné naissance au multipartisme, à la presse indépendante et aux libertés individuelles. Il est vrai que ce mouvement a vite été récupéré par des fondamentalistes qui ont, quelques années après, plongé le pays dans une tragédie qui a fauché la vie de plus de 200.000 personnes.» (3)
L'après-88 et la «récupération» : La décennie noire et la régression inféconde
Octobre 88 attend toujours son autopsie sur les tenants et les aboutissants de ce début de tragédie qui a fait entrer l'Algérie dans la spirale de la violence. L'Algérie n'accumule plus, elle perd ce qu'elle avait et ce qu'elle savait faire, y compris dans l'adversité de l'occupation coloniale. Les Algériens n'ont pas obtenu l'Etat auquel ils aspiraient et que voulaient les militants de la cause nationale. L'Algérie entre dans la décennie 1990 avec une nouvelle Constitution, votée en février 1989 qui consacre l'abandon de la référence à la Charte nationale Le multipartisme fait son entrée sur la scène politique. Il se caractérise surtout par un phénomène de « déversement de la religion dans la politique », selon l'expression de Jacques Berque. Puis ce fut la décennie noire et 200.000 morts plus tard avec un traumatisme inouï les Algériens héritent de Bouteflika qui fit de la corruption du népotisme une science exacte encouragée par une justice aux ordres uniquement dressée contre les faibles. Pendant vingt ans les Algériens ployèrent sous le joug d'une dictature de l'argent, du passe droit et de la hogra .Le bilan est tragique : Qu'avons-nous fait depuis 20 ans, à part manger la rente? 1000 milliards depuis 1999 et une difficulté pour aller de l'avant avec une dépendance à 98% des hydrocarbures et un système éducatif en miette un manque de visibilité du pays, à se déployer notamment en mettant en œuvre une transition énergétique vers le Développement Durable » (4).
Nous sommes en septembre 2019
Depuis 1990.Trente ans après de libéralisme économique ont engendré un puissant mouvement de décomposition de déclassements- reclassements sociaux, contribuant à fragmenter la société et à casser les anciens clivages. Ce qui structure la réalité sociale, aujourd'hui, c'est la dynamique des inégalités croissantes qui séparent le haut et le bas des revenus, des inégalités de patrimoine, biens fonciers ou immobiliers, Les forces de l'argent, prédatrices et parasitaires sont à présent aux commandes de l'Etat plus que jamais, plongées dans la logique du libéralisme prédateur et destructeur du tissu national et social. S'il faut saluer la justice pour avoir mis fin à la gabegie cela ne suffit pas ! L'Etat doit récupérer les argents volés Depuis le 22 février 2019 le mur de la peur s'est fissuré vingt ans de règne bouteflekien sans partage avec en prime le mépris et la rapine.
Pendant 32 vendredi et autant de mardi la Révolution tranquille du 22 février a dit son mot. Il n'est pas question de continuer avec le reliquat de l'ancien système et il est inconcevable que des jeunes soient arrêtés pour avoir brandi un emblème. Quant au Hirak , il y en a plusieurs ! Chacun catégorie avec ses préoccupations! Il y a ceux qui attendent une amélioration de leur condition de vie! Les plus nombreux. Il y a ceux qui veulent le départ du système sans changement majeur comme le fait de ne pas toucher à des invariants qui sont pour le moment clivant. Il y a ceux qui commencent à être fatigués voire déçus car ils ne voient rien venir c'est notamment des 200.000 personnes qui auraient dit on perdu leur emplois depuis février. Il y a naturellement les nageurs en eaux troubles -sans faire dans la théorie du complot- que la situation des temps morts arrange car elle est synonyme d'un chaos prochain (a Dieu ne plaise) . Il y a enfin et c'est le plus tragique la désespérance des jeunes qui par désespoir préfèrent encore la Harga à la situation actuelle. Il y aurait plus de 500 candidats à l'exode avec la mort tragique de trois d'entre eux ! Dire dans ces conditions que le Hirak est monolithique me parait être une vue de l'esprit. Nous sommes à une croisée de chemins
Devant le bras de fer actuel quelle serait la solution la plus acceptable ? Je suis de ceux qui pensent que dans le cadre d'un geste d'apaisement les jeunes doivent être rapidement libérés au besoin sous contrôle judiciaire. Je pense aussi que le gouvernement actuel constitue un abcès de fixation. Peut être qu'il faille trouver une formule qui satisfasse tout le monde et qui permet au pays de sortir par le haut
Je suis cependant persuadé que nous n'avons pas de temps à perdre. Le prochain président devra gagner la confiance du peuple. Confiance ébranlée par 57 ans de pouvoir dictatorial. Il n'acceptera pas qu'on le roule dans la farine une fois de plus en le trompant ; D'une certaine façon c'est un miracle que l'Algérie inaugure une doctrine de non violence dans la durée. Pensez donc ! Huit mois sans problème ! sylmia est une doctrine qui peut servir d'exemple aux mouvements de revendication des peuples
Dans la plupart des pays les dirigeants sont des quinquas voire des quadras. Cela ne veut pas dire que les personnes seniors ne sont pas capables de gérer le pays au vue de leur compétence mais aussi de leur expérience. L'essentiel est de ne pas perdre de temps .À nous de nous organiser pour donner de l'espoir à cette jeunesse qui a perdu ses illusions. Pour cela, seul le parler vrai, le patriotisme, la fidélité aux valeurs nous permettront enfin de bâtir une Algérie qui sortira de la malédiction de la rente pour se mettre enfin au travail.
Le prochain président dont on peut espérer qu'il appliquera sans arrière pensée toutes les revendications du Hirak en ce qui concerne, les libertés individuelles, l'état de droit la justice indépendant et l'alternance au pouvoir Pour ce faite ne peut on pas penser comme je l'ai martelé à ce que le Hirak continue d'une façon bienveillante et apaisée à guider par sa détermination après même l'élection du nouveau président au cours d'un scrutin dont l'armée nous garantira la transparence que l'on pourrait renforcer par des observateurs externes.
Les problèmes qui attendent le pays
Je ne pense pas que les problèmes actuels se résoudront par un coup de baguette magique. Il faut avoir un cap et faire de la pédagogique pour expliquer avec une parole claire, sans arrière-pensée, les vrais enjeux qu'il nous faut affronter en sortant des sentiers battus du conformisme si on veut être écouté et peut-être suivi. Pour commencer, l'Etat doit arrêter de vivre sur un train de vie qui ne correspond pas à une création de richesses. Il faut un nouveau programme pour gérer l'Algérie La rente pétrolière a détruit le savoir-faire local, fait naître des attentes de consommation, Il faut être en mesure de permettre à chacun de donner la pleine mesure de son talent, d'être utile, de gagner dignement son pain non pas par des perfusions faisant des citoyens des assistés à vie ou des oubliés à vie.
Le développement ne peut se faire sans l'Ecole et l'Université qu'il faut impliquer. Nos dirigeants doivent écouter en toute humilité, sans condescendance, avant qu'il ne soit trop tard. La gestion par la paresse intellectuelle est encore possible tant que nous pompons d'une façon frénétique une ressource qui appartient aux générations futures. En définitive, il nous faut retrouver cette âme de pionnier que l'on avait à l'Indépendance en mobilisant, quand il y a un cap. La grande attente sociale est celle d'un Etat moderne capable d'exercer pleinement la souveraineté nationale, de veiller à l'intérêt général Si le miracle s'opère par la bienveillance de chacun et la nécessité d'aller vers le consensus, alors les jeunes qui sont morts en 1988 et plus anciennement les martyrs de la Révolution pourront enfin se reposer qi le train de l'Algérie rejoint le chemin de la dignité le chemin de la justice , le chemin de l'effort.. Dans tout les cas chacun de nous est convaincu que plus rien ne sera jamais comme avant ; Le peuple n'acceptera jamais de vivre dans la hogra le déni des droits et l'imposture comme gouvernance. La Révolution du 22 février est passée par là
*Professeur, Ecole polytechnique. Alger
Notes :
1. Ali L. http://www.algerie360.com/algerie/il-ya-22-ans-les-evenements-du-5-octobre-1988-revolution-ou-manipulation/
2. Chems Eddine Chitour http://chemseddine.over-blog.com/5-octobre-1988-un-automne-alg%C3%A9rien-quelle-le%C3%A7on-avons-nous-tir%C3%A9e
3. Hocine Nefhah http://www.lexpressiondz.com/actualite/301230-l-ivresse-des-possibles.html
4. https://www.mondialisation.ca/algerie-octobre-1988-un-tragique-chahut-de-gamins/5628337


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