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Prévisions ou devinettes ?
Publié dans El Watan le 20 - 02 - 2014

De quoi demain sera-t-il fait ? Quel président aurons-nous ? Dans quel état sera le pays dans dix ans ? Combien d'années me reste-t-il à vivre ?… Quel que soit le domaine, personnel, social, politique, l'avenir reste notre préoccupation majeure. Toile de fond sur laquelle nous projetons nos angoisses et nos espérances, il nous obsède et il n'est pas de jour où l'on ne s'interroge sur ce qui nous attend. Pas de jour, donc, où l'on ne cherche une réponse à une énigme que les hommes, depuis les débuts, ont tenté de percer. S'ils ont d'abord interrogé le vol des oiseaux, l'orientation des vents ou le mouvement des nuages, fouillé les entrailles des animaux et interprété leurs rêves, ils ont aussi prêté l'oreille à tous ces «spécialistes» qui se chargeaient de les informer : devins, oracles, prophètes, diseurs de bonne aventure, cartomanciennes leur prédisaient, en des termes généralement ambigus pour ne pas perdre leur crédit et conserver leur clientèle, quel avenir les attendait.
Certains de ces bonimenteurs — astrologues, voyantes… — ont toujours pignon sur rue, et il n'est pas rare qu'un chef d'Etat, si cultivé soit-il, ne consulte l'un de ces devins. Le développement d'une catégorie en pleine expansion — les experts — n'a nullement dévalorisé les prédicateurs, tant les couches les plus irrationnelles, les plus primitives de notre mentalité restent actives et font obstacle à une perception plus rationnelle de la réalité. Les experts eux-mêmes, qui en imposent avec leur appareillage scientifique et leurs techniques mathématiques, ne sont souvent pas plus lucides que les devins, ne perçoivent pas les signaux qui devraient les alerter et fournissent des réponses fausses aux questions des politiques et des économistes. Comme l'écrit un universitaire, Ariel Colonomos, dans un livre très fouillé, La politique des oracles(1), «Les anticipations des experts sont très approximatives et se révèlent souvent inappropriées pour anticiper le cours de l'histoire… Selon Philip Tetlock (un universitaire américain), les avis d'un expert ne sont pas plus précis que ceux d'une personne qui ne possède pas (ses) compétences. En matière de futur, un groupe de non-experts aurait un avis plus éclairé qu'un expert.»
De cet aveuglement des experts, les exemples ne manquent pas. Ainsi, en dehors de quelques cas isolés, tel celui d'Emmanuel Todd qui, dans La chute finale(2), annonçait en 1976 la fin prochaine de l'Union soviétique, personne, dans les milieux éclairés, n'imaginait son éclatement. La communauté des spécialistes du monde arabe et de l'islam, rappelle A. Colonomos, compte des milliers de savants, autant que celle autrefois des Soviétologues, mais aucun d'eux n'a prévu l'éclosion soudaine des «printemps arabes», et alors que des milliers de manifestants tunisiens exigeaient le départ de Ben Ali, le gouvernement français, aussi myope que les «spécialistes» (des guillemets s'imposent !), proposait au dictateur de Carthage l'envoi de policiers pour mater plus vite la «rébellion».
Personne n'imaginait non plus qu'ici ou là succéderaient à ces «printemps» les bourrasques d'un nouvel hiver, ni qu'il faudrait trois ans aux Tunisiens pour se donner une Constitution démocratique. Pourquoi, quel que soit le pays, cet aveuglement des spécialistes ? Parmi les raisons, qui sont multiples, l'une d'elles, la plus fréquente, est le conformisme du milieu scientifique, «l'esprit de clocher ». Peu à peu, une théorie, s'appuyant sur des études, des témoignages, s'est constituée et cette théorie oriente, à son tour, les prévisions des experts. «La thèse dominante agit comme un aimant», constate A. Colonomos : l'Union soviétique ne pouvait pas changer, c'était pour tous l'évidence, et prétendre le contraire, c'était se couper de sa communauté, passer pour un original ou un farfelu et se voir refuser l'accès à toutes les publications sérieuses.
De même pour les pays arabes : sans parler des préjugés implicites de nombreux experts (fatalisme, analphabétisme et conservatisme des masses), leurs présupposés — l'instauration de la démocratie présuppose un réel essor économique — ne leur permettaient pas de prévoir soulèvements populaires et chutes de régime. Au poids de la théorie dominante s'ajoute, pour les experts comme pour chacun d'entre nous, l'extrême difficulté à changer de point de vue, le confort, aussi, d'une vision pessimiste de la réalité, gage de sérieux, alors qu'une vision optimiste passe souvent pour un signe de légèreté.
Les savants ont une aversion très forte pour la prise de risque, qui les condamne à l'incompréhension de leurs collègues et à la solitude. «Mieux vaut avoir tort avec tout le monde en prédisant la stabilité que raison tout seul en annonçant le changement», souligne A. Colonomos. Enfin, une démarche intellectuelle sérieuse s'inscrit toujours dans un cycle long, elle a besoin de temps pour se développer et mûrir. Lorsqu'elle s'affirme et s'ouvre à de nouvelles perspectives, la réalité l'a déjà devancée. Reste une autre raison qui brouille le regard de tout un chacun, quand il se tourne vers l'avenir : «Avons-nous vraiment envie de savoir de quoi demain sera fait ?… L'énigme du futur réside dans cette ambivalence entre la volonté de savoir et la résistance qu'elle suscite… Le futur est sous l'emprise du refoulement… Peut-être cela est-il mieux ainsi.» Peut-être ? Non : sûrement !

1 – Ariel Colonomos, La politique des oracles, Raconter le futur aujourd'hui,
Albin Michel, 2014.
2 – Editions Laffont, 1976.


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