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C'est quoi la modernité ?
Publié dans El Watan le 12 - 12 - 2017


Abstract
L'homme qui sera façonné de 1600 à nos jours a transféré ses pouvoirs au souverain qui lui est transcendant ; cet homme-là sera inconstant, veule, corrompu, menteur, dissimulateur et traître, c'est un homme qui s'est mis aux fers.
Beaucoup de nos psychanalystes, écrivains, politiques et philosophes définissent très mal le concept de la modernité, n'arrivent pas à le cerner, parce qu'ils ne le connaissent pas, font cette confusion entre la vraie modernité liée à l'immanence de l'être et l'anti-modernité construite sur le mode du souverainisme et de la transcendance qui est apparue après la contre-réforme de l'Eglise, c'est-à-dire postérieure à la guerre de trente ans. Pour combler cette grave lacune, j'interviens par devoir d'éclairer au mieux vos lecteurs et lever définitivement cette confusion, des deux à la fois, du signifiant et du signifié.
A partir de là, il faut pointer du doigt la césure qui va s'opérer et qui se manifeste par le conflit interne de la modernité à l'origine des limites et des crises auxquelles nos «démocraties et représentations» sont confrontées jusqu'à l'ère d'aujourd'hui.
La modernité n'est pas un concept unitaire mais apparaît sous deux espèces. La première est celle que nous avons définie dans le précédent article (Les Arabes précurseurs de la vraie modernité, avec les Mou'aatazilats), comme un processus révolutionnaire radical qui détruit ses relations avec le passé et proclame l'immanence du nouveau paradigme du monde et de la vie.
Elle développe connaissance et action comme expérimentation scientifique et définit une tendance vers une politique démocratique, posant l'humanité et le désir au centre de l'Histoire.
Le second mode de la modernité ou anti-modernité a été élaboré pour faire la guerre aux forces nouvelles et établir un pouvoir prépondérant qui les domine, transporter la société vers un pouvoir transcendant pour s'opposer à la réappropriation du pouvoir par la multitude. Ce pouvoir transcendant constitué s'oppose à un pouvoir immanent constituant : c'est l'ordre contre le désir.
La renaissance finie, tout au long du XVIe jusqu'au XVIIe siècles où l'on vit d'épouvantables guerres, religieuses, sociales et civiles décrites dans un précédent papier, ravagées toute l'Europe durant 3 décennies.
En résumé, le premier mode de la modernité c'est un processus révolutionnaire radical. Cette modernité détruit ses relations avec le passé et proclame l'immanence du nouveau paradigme du monde et de la vie. Elle développe connaissance et action comme expérimentation scientifique et définit une tendance vers une politique démocratique, posant l'humanité et le désir au centre de l'Histoire.
Comment un bouleversement aussi radical n'aurait-il pas déclenché un puissant antagonisme ? Il y eut effectivement une contre-révolution, au sens propre du terme : une initiative culturelle, philosophique, sociale et politique qui chercha à dominer puis à déloger la force des mouvements et des dynamiques émergents. Ceci est le second mode de la modernité élaboré pour faire la guerre aux forces nouvelles et établir un pouvoir prépondérant qui les domine.
Il faut saisir ce point historique important, ce second mode de la modernité naquit dans le contexte de la révolution de la Renaissance pour dévier sa direction, transporter la nouvelle image politique sur un plan transcendant, relativiser les capacités de la science à transformer le monde et (par-dessus tout) s'opposer à la réappropriation du pouvoir par la «multitude». Le second mode de la modernité oppose un pouvoir transcendant constitué à un pouvoir immanent constituant : c'est l'ordre contre le désir. La Renaissance finit par la guerre : religieuse, sociale et civile.
La réforme se répandit alors en Europe comme une traînée de poudre en opposant la culture humaniste à la solution de la conscience religieuse des masses la plus rétrograde. La guerre civile investit alors la vie du peuple pour déployer un nouveau pouvoir transcendant en jouant sur la crainte et l'angoisse des masses (stratégie du choc), leur désir de réduire l'incertitude de la vie et d'accroître la sécurité : il fallait arrêter la révolution.
Tout au long du XVIe siècle jusqu'à l'épouvantable guerre de Trente ans qui développait une conscience débouchant sur un seul choix : une paix misérable et humiliante. La révolution était finie. Au XVIIe siècle, le concept du second mode de la modernité se consolida définitivement, l'Europe redevient féodale. La contre-réforme de l'Eglise catholique est l'exemple type de cette réaction, parce que l'Eglise elle-même avait été secouée par un séisme de réformes et de désir révolutionnaire.
Le conflit interne de la modernité européenne se répercuta simultanément à l'échelle mondiale comme un conflit extérieur. Le développement de la pensée de la Renaissance coïncida à la fois avec la découverte des Amériques par l'Europe et avec les débuts de la domination européenne sur le reste du monde «L'eurocentrisme (Samir Amin) naquit comme une réaction à la potentialité d'une égalité humaine toute neuve ; c'était la contre-révolution à l'échelle mondiale».
La matrice porteuse de la pensée humaniste révolutionnaire était portée par la triade de médiation [«Force-Désir-Amour» (le filtre du phénomène, la réflexion de l'intellect, et les schémas de la raison), alliée à l'instance d'immédiat (qui agit sans intermédiaire) et d'absolu (achevé, total qui ne comporte ni restriction ni réserve) dans la vie de l'homme et dans son histoire] ; Martin Heidegger (1889-1976).
Pourquoi connaissance et volonté (le monde comme volonté et représentation) n'auraient-elles pas eu le droit de se proclamer elles aussi absolues ; [Arthur Schopenhauer (1788-1860)] ?
Parce que tout mouvement auto-constituant de la multitude devait conduire à un ordre préconstitué, et parce que proclamer que les hommes pouvaient établir immédiatement leur liberté était un délire subversif ; (Baruch Spinozza [1632-1677].
Tel est, selon moi, le noyau essentiel du «tour idéologique» dans lequel s'est construit le concept hégémonique du second mode de la modernité européenne.
René Descartes (1596-1650)
C'est un acteur de la guerre de Trente ans , c'est à René Descartes que revient le rôle de construire le socle idéologique de ce second mode de la modernité. Avec Descartes, nous sommes en fait au début de l'Histoire des Lumières, c'est-à-dire de l'idéologie bourgeoise. Descartes garantit sans le justifier que la règle transcendantale est inscrite dans la conscience et dans la pensée comme nécessaire, universelle, et donc pré-constituée !
Le dispositif transcendantal qu'il propose est la marque déposée de la pensée européenne des lumières, à savoir que le principe humaniste de subjectivité se trouve limité a priori par l'imposition du pouvoir et de l'ordre transcendants : «Ne craignez point, je vous prie, d'assurer et de publier partout que c'est le Roi qui établit des lois en son royaume.
Or, il n'y en a aucune en particulier que ne nous puissions comprendre si notre esprit se porte à la considérer… ainsi qu'un Roi imprimerait ses lois dans le cœur de tous ses sujets, s'il en avait aussi bien le pouvoir. Au contraire, nous ne pouvons comprendre la grandeur du Roi.
Mais cela même que nous la jugeons incompréhensible nous la fait estimer davantage ; ainsi, un Roi a plus de majesté lorsqu'il est moins familièrement connu de ses sujets, pourvu toutefois qu'ils ne pensent pas pour cela être sans roi, et qu'ils connaissent assez pour n'en point douter.» [ René Descartes, œuvres complètes et lettres, Pléiade, Gallimard, Lettre au Père Mersenne pp. 933-934]
Il faut bien noter ce point important ; à partir de ce moment (Descartes) le transcendantalisme était l'horizon exclusif de l'idéologie ; au cours des siècles qui suivirent, presque tous les courants de la philosophie devaient entrer dans ce projet. La symbiose entre travail intellectuel et rhétorique institutionnelle, politique et scientifique, devint absolue sur ce terrain et chaque formation intellectuelle en vint à être marquée par elle : la formalisation de la politique, l'instrumentalisation de la science et de la technique pour le profit, la pacification des antagonismes sociaux.
On trouve assurément dans chacun de ces domaines des développements historiques spécifiques, mais tout restait lié à la ligne générale d'un grand récit que la modernité européenne faisait d'elle-même un conte de bonne femme, dans un dialecte transcendantal. [Massimo Cacciari, La géo-philosophie de l'Europe, Milan, Adelphi, 1994, p.14].
Emmanuel Kant (1724-1804)
Incontestablement, la pensée kantienne est d'une immense richesse et mène dans de nombreuses direction, mais je me limite – le risque de me perdre – à la ligne qui couronne le principe transcendantal comme point culminant du second mode de la modernité européenne, que nos intellectuels lacunaires (qui lisent et comprennent mal les textes) et la doxa dominante européenne appellent modernité tout court. Kant nous fait un tour de force acrobatique.
D'abord, il introduit le sujet au centre de l'horizon métaphysique, mais dans le même temps il veut le contrôler, au moyen de trois opérations que j'ai mentionnées auparavant (que j'emprunte à Heidegger) : l'épuisement de l'expérience dans le phénomène, la réduction de la connaissance intellectuelle et la neutralisation de l'action éthique dans le schématisme de la raison.
La médiation que Descartes invoquait dans sa réaffirmation de la dualité est hypostasiée par Kant, non dans la souverain, mais néanmoins dans une critique pseudo-ontologique : dans une fonction d'ordonnancement de la conscience et un appétit indistinct de la volonté. L'humanité est le centre de l'univers, mais il ne s'agit pas d'humanité qui s'est faite par l'exercice de l'art, de l'action, par l'Homme. C'est une humanité perdue dans l'expérience, dupée dans sa poursuite de l'idéal d'éthique.
Kant nous plonge de plain-pied dans la crise de la modernité en toute conscience lorsqu'il pose la découverte du sujet lui-même comme crise, mais cette crise est transformée en apologie du transcendantal, comme horizon unique et exclusif de la connaissance et de l'action !
Le monde devient une architecture de formes idéales – la seule réalité qui nous soit accordée. Le romantisme européen n'a jamais été exprimé aussi fortement que ne l'a fait Kant.
Tel est le leitmotiv de la philosophie kantienne : la nécessité du transcendantal, l'impossibilité de toute forme d'immédiateté, l'exorcisation de toute figure vitale dans l'appréhension et l'action de l'Être. Tout horizon ontologique est bouché sans aucune autre alternative !
Arthur Schopenhauer ( 1788-1860)
Un personnage fabuleux (dont la lecture est obligatoire) va venir à notre secours, Schopenhauer ce sera le plus lucide philosophe allemand déchiffreur du kantisme et de sa posture romantique ainsi que de la philosophie hégélienne.
Schopenhauer identifie le kantisme «comme la liquidation définitive de la révolution humaniste». «Le fait qu'il soit difficile voire impossible de réunir l'apparence de la chose avec la chose elle-même est précisément la malédiction de ce monde de peines et de nécessités. Et ce n'est peut-être pas dans un monde bâti de telle façon que des forces nobles et élevées, des forces qui tendent à la vérité et à la lumière, peuvent prospérer» [Incroyable !]. [Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Paris PUF, p.398].
Schopenhauer va nous aider aussi à déchiffrer et nous délivre de la pensée de Hegel, qu'il assimile à de la barbarie. Il réagit encore plus violemment contre Hegel, en l'appelant un «Caliban intellectuel» dans son maître-livre, c'est-à-dire le personnage qui rattache la récupération philosophique de l'Autre dans le contexte de l'Esprit absolu, dont la réincarnation est l'Etat prussien !
Pour Hegel, l'histoire de l'expansion européenne et la réduction en esclavage des peuples colonisés n'est pas seulement une puissante attaque contre le plan de l'immanence, mais aussi la négation du désir non européen.
Hegel révéla le fait que la libération de l'humanité moderne pût n'être qu'une fonction de sa domination, que l'objectif immanent de la multitude fût transformé en pouvoir de l'Etat, nécessaire et transcendant. Hegel fera un tour de force contradictoire, il restaure l'immanence, en débarrassant l'incertitude de la connaissance, l'irrésolution de l'action mais la potentialité de la multitude est niée et subsumée dans l'allégorie de l'ordre souverain.
Il n'y a plus rien pour aiguillonner, désirer ou aimer ; le contenu de toute potentialité est bloqué, contrôlé, hégémonisé par l'Esprit absolu qu'incarne l'Etat prussien. Pour Hegel, la modernité était achevée (second mode ou anti-modernité) et il n'y avait pas de possibilité d'aller au-delà. La dialectique de la crise a été pacifiée sous la domination de l'Etat. «L'Etat en soi et pour soi est le tout de la morale… il est essentiel à la marche du divin dans le monde que l'Etat existe». [G.W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Flammarion, p.258]
Note très importante
Marquons une halte, la solution politique offerte par Hegel au drame métaphysique de la modernité (second mode) démontre la relation intime et profonde entre politique et métaphysique européennes modernes. La politique réside au centre de la métaphysique, parce que la métaphysique européenne moderne est née comme réponse au défi posé par les individualités libérées et par la constitution révolutionnaire de la multitude.
Elle a fonctionné comme arme essentielle du second mode de modernité dans la mesure où elle a fourni un dispositif transcendantal qui pouvait imposer son ordre à la multitude et l'empêcher de s'organiser elle-même spontanément et en exprimant sa créativité de façon autonome. Le second mode de la modernité avait par-dessus tout besoin de garantir son contrôle sur les nouvelles configurations de la production sociale, à la fois en Europe et dans les espaces coloniaux afin de régir les nouvelles forces qui transforment la nature et d'en tirer profit.
En politique comme en métaphysique, le thème dominant était ainsi d'éliminer la forme médiévale féodale de la transcendance – qui ne fait qu'empêcher la production et la consommation (révolution française), tout en maintenant les effets de domination de la transcendance sous une forme adéquate aux modes d'association et de production de la nouvelle humanité dite bourgeoise.
Le centre du problème de la modernité était ainsi démontré en philosophie politique et ce fût là que la nouvelle forme de médiation trouva sa réponse la plus adéquate aux formes révolutionnaires de l'immanence : un appareil politique.
Thomas Hobbes (1588-1679)
Le constructeur du dispositif et de l'appareil politique transcendantal ce sera Thomas Hobbes qu'il adosse à un dirigeant souverain suprême et absolu, un «Dieu sur terre». Hobbes, dans une première phase, part de l'affirmation que la guerre civile est un état originel de la société humaine : un conflit généralisé entre acteurs individuels (la guerre de tous contre tous). Puis, dans une seconde phase, afin de garantir leur survie contre les dangers mortels de la guerre, les hommes doivent convenir d'un pacte qui assigne à un chef le droit d'agir, c'est-à-dire le droit absolu de tout faire, sauf d'éliminer les moyens de la survie et de la reproduction humaine.
«La raison qui voit juste n'existe pas ; la raison d'un homme ou de plusieurs doit en prendre la place ; et cet homme (ou ces hommes) est (ou sont) celui (ou ceux) qui détient (ou détiennent) le pouvoir suprême». De Cive, Hobbes, p.135].
Ainsi, c'est par un contrat, totalement implicite, antérieur à toute action ou à tout choix social, qui transfère tout pouvoir autonome de la multitude à un pouvoir souverain qui se tient au-dessus de lui et le dirige.
Ce dispositif politique transcendantal correspond aux conditions transcendantes nécessaires et inéluctables que la philosophie moderne a placées au sommet de son développement, dans le schéma kantien comme dans la dialectique hégélienne. Selon Hobbes, les volontés isolées des différents individus convergent et sont représentées dans la volonté du souverain transcendant.
La souveraineté est ainsi définie à la fois par la transcendance et la représentation, deux concepts que la tradition humaniste (premier mode de la modernité) avait posées comme contradictoires.
Nous assistons à une contradiction flagrante ; d'une part, la transcendance du souverain est fondée sur la logique immanente des relations humaines, et, d'autre part, la représentation qui sert à légitimer ce pouvoir souverain l'aliène aussi complètement de la multitude des sujets. Hobbes, ajoute, dans De Cive, «Le point principal de la majesté souveraine et du pouvoir absolu consiste à donner la loi aux sujets en général, sans leur consentement».
Hobbes, pas aussi unilatéral, arrive à combiner cette notion avec deux concepts joints ; le contrat d'association est intrinsèque au contrat de soumission et inséparable de lui. Cette théorie de la souveraineté offre la première solution politique à la crise à la modernité (la crise de la vraie modernité à qui on substitue le souverainisme ou anti-modernité).
Dans sa période historique, la théorie de la souveraineté de Hobbes servit au développement de l'absolutisme monarchique, mais en fait, son schéma transcendantal pouvait être également appliqué à diverses formes de gouvernement : monarchie, oligarchie et démocratie. La bourgeoisie devenant prépondérante, il sembla qu'il n' y avait pas de solution de rechange à ce schéma de pouvoir.
Jean Jacques Rousseau (1712-1778)
Rousseau va introduire un nouveau concept abstrait qui est celui de volonté générale que portera le modèle du républicanisme démocratique rousseauiste. Toutes les volontés individuelles seront sublimées dans la construction d'une volonté générale qui procède à son tour de l'aliénation de ces mêmes volontés générales en faveur de la souveraineté de l'Etat. En réalité, «l'absolu républicain» de Rousseau n'est, en réalité, pas différent du «Dieu sur terre» de Hobbes : l'absolu monarchique. «Proprement entendues, toutes ces clauses reviennent à une seule, c'est-à-dire l'aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à la communauté entière'' [ J. J. Rousseau, Du contrat social, édit Gallimard, Livre 1, chap.6 , p.360 ].
Rousseau déformera la représentation directe qui sera subsumée par la représentation de la totalité. La notion hobbésienne et rousseauiste de la représentation vont coïncider, la souveraineté n'existe proprement que dans la monarchie, parce qu'Un seul peut être effectivement souverain. Si deux ou trois ou plus devaient gouverner, il n'y aurait pas de souveraineté puisque le souverain ne saurait être soumis au gouvernement des autres. [Du contrat social, op. cité, p.121].
La souveraineté moderne n'a réellement qu'une seule figure politique : celle d'un pouvoir transcendant unique.
Remarque fondamentale
De façon cohérente avec ce que j'ai écrit dans ma note du 14 juin destinée à un ami philosophe, on occulte toujours un élément important à la base de la théorie moderne de la souveraineté – un contenu qui remplit et soutient la forme de l'autorité souveraine.
Le grand mérite revient à un fabuleux personnage, le plus grand historien vivant actuellement, promoteur de l'Histoire Globale, l'Indien Sanjay Subrahmanyam, qui a éclairé ma lanterne : [Ce contenu est représenté par le développement capitaliste et l'affirmation du marché comme fondements des valeurs de la reproduction sociale.
Sans ce contenu – qui est toujours implicite, toujours agissant à l'intérieur de l'appareil transcendantal -, la forme de souveraineté n'aurait pas été capable de survivre dans la modernité et la modernité européenne n'aurait pas été en mesure d'obtenir une position hégémonique à l'échelle mondiale. L'eurocentrisme s'est distingué des autres ethnocentrismes – tel le sinocentrisme – et il s'est élevé au premier rang mondial principalement parce qu'il est soutenu par les puissances du capital.] Sanjay Subrahmanyam (leçon inaugurale au collège de France].
Sanjay nous l'assène bien : la modernité européenne et ses modes de souveraineté et de représentation sont inséparables du capitalisme.
Alors comment agit ce souverainisme capitaliste ? Sur plusieurs couches. D'abord la notion de gain, qui est la plus grande invention du capitalisme, très récente, ne date que depuis 1814, selon Karl Polanyi.
Adam Smith décrit : «Le capitaliste ne comprend que sont propre gain, mais il est conduit par une main invisible pour promouvoir une fin qui ne faisait pas partie de son projet premier» [A. Smith, La nature et les causes de la richesse des nations, Flammarion, Paris, & 9]. Ensuite, la «main invisible du marché» qui synthétise la contradiction entre enrichissement privé et intérêt public. La science politique considérée comme une branche de la science de l'administration et du législateur, elle, comprend «la main invisible» du marché comme un produit de l'économie politique elle-même qui est ainsi dirigée vers l'édification de l'autonomie de ce même marché (Karl Polanyi).
Et enfin, un troisième passage qui confère la synthèse définitive, c'est celle de la médiation de l'Etat. Ce qui est nécessaire est pour l'Etat, minimal mais efficace, afin d'assurer que le bien-être des individus privés coïncide avec l'intérêt public, réduisant toute les fonctions sociales et les activités de travail à une mesure de valeur.
Que l'Etat intervienne ou non est secondaire ; ce qui compte, c'est qu'il donne un contenu à la médiation d'intérêts et représente l'axe de rationalité de cette médiation. Pour qu'au final, le transcendantal politique de l'Etat moderne soit défini comme transcendantal économique capitaliste. Ce qui fait dire à Adam Smith, qui corrobore notre raisonnement : «La théorie de la valeur est l'âme et la substance du concept de l'Etat souverain moderne». [ op.cité, & 10]
Récapitulation
C'est en faisant un tour chez le «spécialiste» de l'Etat, Hegel, que nous synthétiserons. Chez Hegel, la synthèse de la théorie de la souveraineté moderne et la théorie de la valeur produite par l'économie politique capitaliste réaliste se réalisent finalement : «En relation avec les sphères du droit privé et du bien-être privé, les sphères de la famille et de la société civile, l'Etat est d'un côté une nécessité externe et le plus haut pouvoir à la nature de qui leurs lois et leurs intérêts sont subordonnés et dont ils dépendent.
Mais, d'un côté, c'est leur finalité immanente, et sa force consiste en l'unité de sa fin universelle et ultime avec l'intérêt particulier des individus, dans le fait qu'ils ont des devoirs envers l'Etat dans la même mesure où ils ont des droits». [Hegel, op.cité, p. 261 ].
Que retient-on ? La relation hégélienne entre particulier et universel réunit en termes adéquats et fonctionnels la théorie de Hobbes-Rousseau de la souveraineté et la théorie de la valeur d'Adam Smith. La souveraineté européenne moderne est la souveraineté capitaliste, une forme de commandement qui surdétermine la relation entre individualité et universalité, comme fonction du développement du capital. La démocratie parlementaire libérale occidentale est constitutive au capital (cqfd).
Sans éclairage philosophique de la situation historique dans laquelle l'Algérie se trouve et de sa place dans le monde, l'action politique est aveugle, personne n'a réussi à la faire jusqu'à maintenant, ni par la façon probe et humble mais limitée de Malek Bennabi ni par les écrits malheureux de son faux disciple comblé d'une indigence bibliographique lamentable, habite les médias, ses scriptures entachées d'amphigouris, de galimatias inintelligibles qui servent beaucoup plus à désarçonner la tête du lecteur par la vanité et la confusion.
Cette réflexion doit se déployer sur 3 directions :
Primo : une généalogie et une étude approfondie de l'aventure coloniale depuis la tentative avortée (grâce à la météorologie) de François 1er d'occuper Alger jusqu'à aujourd'hui (j'ai choisi cette durée de 5 siècles, temps nécessaire que décrivent les grands historiens des longues périodes pour un changement radical de nos structures mentales).
Secundo : une généalogie et une étude approfondie de l'aventure capitaliste et «démocratique» en Europe depuis les Tudor et les Stuart jusqu'à aujourd'hui.
Tertio : le sens profond de «l'échec» de cette expérience singulière qu'a été le socialisme historique, essentiellement en URSS.


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